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Changer nos manières de travailler – TOC – Francfort 2010 (2/2)

Intervention présentée à l’occasion de la conférence Tools of Change for Publishing à Francfort le 5 octobre 2010. J’ai parlé sur les images que je replace ci-dessous. Les parties indiquées en gras étaient également insérées dans des slides qui venaient s’intercaler entre les images. Version française -  Partie 2 – (voir la partie 1 )

Si l’éditeur n’est pas informé convenablement de l’enjeu que représente aujourd’hui le numérique, s’il en a une vision lointaine ou floue, s’il n’est pas à l’aise avec ce sujet, comment pourra-t-il être en mesure d’établir avec les auteurs qu’il publie un dialogue constructif à propos du numérique ?

Bien sûr, aujourd’hui, les contrats intègrent tous une clause qui concerne le numérique. Mais ce n’est pas le cas de tous les contrats plus anciens. Et pour être en mesure de construire une offre numérique suffisante, il est impératif d’obtenir la gestion de ces droits. Pour être en mesure de convaincre les auteurs de lui confier ces droits, il faut, à tout le moins, que l’éditeur soit capable de les convaincre qu’il est le le mieux placé pour les exploiter. Et si, dans nos entreprises, le numérique était l’affaire d’un petit groupe d’experts, et que les éditeurs continuaient  de «  faire des livres  » en se réjouissant que d’autres s’occupent de la cuisine numérique, que pourraient-ils dire aux auteurs sur ces questions ? Quelle crédibilité auraient-ils auprès des auteurs sur le numérique ?

La numérisation des livres, cela concerne essentiellement un changement dans leur matérialité, et cela touche donc de plein fouet les métiers qui ont affaire le plus directement à cette matérialité, ceux qui ont en charge la maquette, la mise en page, et pilotent la fabrication.

C’est dans ces métiers que le nombre «  d’heures de vol  » d’un acteur a le plus d’importance. C’est dans ces métiers que se sont accumulés au fil des siècles, depuis l’invention de l’imprimerie, quantité de savoirs-faire directement liés au support.

La page, ils connaissent. Leur métier a pour en parler quantité de mots spécialisés. La relation entre le blanc et le texte, l’écart entre les lettres, entre les mots, la taille de la marge, la manière dont les mots se coupent en fin de ligne… Chaque détail se règle avec minutie, dans les logiciels de mise en page.

Et voici le texte numérique. Capricieux comme un torrent. Qui se moque de la page. Qui s’adapte au terrain. Dont l’affichage ne peut plus se régler aussi finement, aussi définitivement, dans un logiciel. Apprendre à le maîtriser est un art qui s’apparente plus au rafting qu’à la natation en piscine.

Il est encore fréquent que les maquettistes vivent comme des contraintes insupportables les indications qui leur sont données pour que leur travail soit directement utilisable pour un export XML. Leurs habitudes de travail privilégient le résultat  : peu importe ce qui se passe du côté invisible du code. Mais tout manquement à la règle qui veut qu’aujourd’hui on sépare rigoureusement le contenu et la mise en forme se répercute immédiatement sur le fichier XML, sous forme d’erreurs innombrables.

Dans le monde de l’imprimé, l’œil et la main suffisent, pour régler chaque détail de mise en page, même si le logiciel exécute la commande. Dans le monde numérique, le code vient s’intercaler entre l’œil et la main. Code du système d’exploitation du terminal, code du moteur d’affichage utilisé, code du logiciel de lecture, code pour la mise en forme du texte. Peu de  professionnels de l’industrie du livre aiment le code  : mais pour maîtriser la présentation des livres numériques, ils doivent se mettre à l’aimer…

Cette présentation aurait pu être très simple, si, pour réussir à faire passer une entreprise d’édition du XXe au XXIe siècle, il suffisait de faire évoluer chacun des métiers, d’analyser quels changements spécifiques sont attendus concernant chacune des tâches traditionnelles, et d’accompagner le changement à tous ces endroits. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Non, il ne suffit pas que chacun des métiers fasse sa petite mutation dans son coin, adopte quelques changements de procédure, quelques nouvelles habitudes.

C’est pourquoi l’accompagnement dans ces changements ne peut prendre la forme d’une simple formation, métier par métier, à de nouvelles procédures ou de nouveaux outils.

Bien sûr, il est nécessaire d’acquérir de nouveaux savoir-faire. Mais il est tout aussi nécessaire d’acquérir de nouvelles connaissances, et de partager le plus largement possible quelque chose que l’on pourrait nommer, sans trop bien savoir ce que c’est la «  culture web  ».

Pourquoi, me direz-vous, réunir des éditeurs toute une matinée pour leur montrer ce qu’est un fil RSS, comment s’installer un agrégateur, comment s’abonner à des blogs  ? Cela ne servira pas à tous «  directement  » dans leur métier. En même temps, quelle façon plus concrète de faire comprendre la puissance de diffusion du web, les possibilités offertes à un document quand on sépare clairement le texte de sa mise en forme  ?

Pourquoi organiser, comme nous l’avons fait cette année, un événement comme le «  printemps du numérique  », 11 rencontres, 16 intervenants, 300 participants  ? Pour que se diffuse parmi l’ensemble des collaborateurs un savoir commun autour des questions liées au numérique, une connaissance des enjeux, des problématiques, des actions menées, des prochaines étapes.

Le changement, cela passe aussi par cela  : des actions simples visant à informer et à expliquer, à susciter le dialogue, à accueillir les questions, les objections, les interrogations de chacun.

Pourquoi réunir régulièrement les responsables marketing de différentes entreprises du groupe, qui pour certaines entrent en compétition les unes avec les autres, et leur proposer de partager leurs pratiques en ce qui concerne l’usage qu’ils font de notre widget (un outil de feuilletage en ligne qui peut s’afficher sur n’importe quel site ou blog)  ? Parce que, passées les premières réticences à l’idée de dévoiler à d’autres des idées qu’ils pourraient bien utiliser eux aussi, l’idée qui finit par prévaloir est que c’est un jeu gagnant / gagnant, et que dans des domaines d’innovation, partager les apprentissages et les idées enrichit tout le monde. Une brèche dans la culture du secret qui est si présente dans de nombreuses entreprises, et un pas vers cette idée que l’on s’enrichit à chaque fois que l’on contribue…

Les avancées technologiques et les changements dans les usages ont un impact considérable sur le destin de tous les livres.

Chacun, au sein d’une maison d’édition, inscrit mentalement son travail dans une chaîne, dont chaque maillon est bien identifié. Ce qu’on appelle la «  chaîne du livre  », une ligne chronologique qui va de l’auteur au lecteur, avec des étapes bien délimitées. Le numérique et le web superposent à cette chaîne qui continue de structurer l’édition de livres imprimés, une structure nouvelle, non linéaire, en réseau. Des acteurs nouveaux apparaissent, et des connexions nouvelles entre l’ensemble des acteurs.

Si encore tous les acteurs de cette nouvelle configuration étaient des êtres humains, il serait possible de s’entendre avec eux sur de nouvelles façons de travailler. Mais aujourd’hui, certains maillons du réseau sont automatisés  : le web et le numérique font intervenir à chaque instant l’algorithme, le logiciel.

Cela concerne aujourd’hui, à cause du développement du e-commerce, non seulement la part numérique de la production, mais également les livres imprimés.

Qu’il s’agisse de livres imprimés,  de livres numériques, de livres augmentés,  le défi est le même  : surnager dans l’océan du web, attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs potentiels en rivalité avec une infinité d’autres produits, informations, divertissements, jeux, films, activités qu’il est possible de trouver sur le web.

On dit souvent que le web a fait sauter les barrières à la diffusion pour tous les biens susceptibles d’être numérisés, en supprimant la difficulté liée à l’acheminement de produits physiques. Et c’est vrai. Cependant, une autre barrière se substiitue à celle, très élevée, que constituait la distribution du livre physique  : et c’est tout simplement la difficulté à assurer la visibilité des livres, physiques ou numériques, sur le web.

La meilleure manière d’abaisser cette barrière, c’est d’apporter le plus grand soin à la qualité des métadonnées de nos livres. La condition sine qua non de la visibilité. Cette importance des métadonnées n’est pas encore suffisamment perçue dans les maisons d’édition.

Qu’est-ce qui fait la qualité des métadonnées  :  c’est à la fois leur richesse et la manière dont elles sont présentées. Ce qui est nécessaire,  c’est d’exposer ces données, pour les rendre susceptibles d’être acheminées vers toutes les destinations où elles offriront aux livres qu’elles décrivent la visibilité dont chaque livre a besoin.

Pour cela, les métadonnées doivent être structurées d’une manière standardisée. C’est parce qu’il est bourré de protocoles, de normes, de standards, que le web est un environnement ouvert, et c’est dans cet environnement ouvert que doit s’installer le nouvel écosystème de l’édition et de la diffusion des livres.

Les métadonnées se réduisent-elles  à l’information bibliographique minimale décrivant un livre  : titre, auteur, date de publication, ISBN etc.  ? Ces informations constituent effectivement des métadonnées, c’est à dire des «  données à propos des données  ». Mais les métadonnées peuvent être infiniment plus riches.

Si vous voulez élargir votre vision des métadonnées, consultez la documentation qui accompagne la norme ONIX, qui est LA norme en ce qui concerne les métadonnées. Il est possible de fournir quantité d’informations concernant un livre, et qui vont bien au delà de l’information minimale qui vous vient à l’esprit lorsque l’on évoque les métadonnées.

Si vos métadonnées sont insuffisantes, si elles ne respectent pas les standards en vigueur, vous pouvez publier le meilleur livre qui soit, personne ne le saura, il demeurera invisible sur le web.

Le tournant du numérique ne concerne pas exclusivement le fait de mettre à la disposition de nos lecteurs nos livres en version numérique.

Elle vient bouleverser la manière dont chacun accède à l’information, partage ses goûts, apprend l’existence d’un livre. Tout le dispositif traditionnel qui vise à promouvoir les livres, qu’ils soient disponibles sous forme imprimée ou sous forme numérique mérite d’être revu.
Là aussi, il ne s’agit pas de substituer brutalement les nouvelles pratiques aux anciennes. Les voies traditionnelles utilisées par les équipes marketing et les attachés de presse ne peuvent être abandonnées. Ces équipes continuent de se battre pour obtenir une critique dans un journal, le passage d’un auteur dans une émission de télévision. On continue de faire de la publicité sur les supports traditionnels. Simplement, à ces moyens traditionnels de promouvoir les livres s’en ajoutent d’autres, qui nécessitent des savoir-faire nouveaux. Les médias ne sont plus seuls à être en mesure de mobiliser l’attention du public. Le web permet aujourd’hui à chacun de publier très facilement de l’information. L’époque du «  un parle à beaucoup  » n’est pas révolue, mais celle du «  beaucoup parlent à beaucoup  » a commencé. Cela a commencé avec les blogs, cela continue avec les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, pour citer les plus connus. D’innombrables conversations s’engagent à chaque instant sur le web : pour y participer, une connexion internet suffit. Mais pour parvenir à mettre en place une stratégie d’utilisation pertinente des réseaux sociaux, il ne suffit pas d’engager un community manager, ce qui présente déjà quelques difficultés, car la fonction est si récente que les community managers sont pour le moment autoproclamés, et qu’aucun ne peut se targuer d’une longue expérience et aligner des références.

Les meilleurs community managers ne sortent pas d’une école. Leur école, c’est le web. Les meilleurs communitiy managers pratiquent le web depuis longtemps. Ils ont tenu un blog dès le début des années 2000. Ils ont découvert Facebook avant vos enfants. Ils ont testé Twitter sans bien savoir à quoi Twitter allait bien pouvoir servir. Ils ont appris les codes, la simplicité de ton, la familiarité respectueuse, la manière de parler de soi sans exposer sa vie privée, le mix idéal entre échanges sérieux et plaisanteries sans conséquence. Ils ont appris que pour être entendu il faut écouter, que pour recevoir il faut donner, que pour être suivi il faut suivre, que pour que les gens s’intéressent à vous il faut s’intéresser aux gens.

Ce dont tout éditeur peut rêver, c’est que l’un de ses auteurs se reconnaisse dans cette description du community manager idéal, ainsi l’auteur sera en mesure d’animer lui même la communauté de ses lecteurs, et ira probablement au delà, créant des connnexions avec d’autres auteurs, développant en ligne une activité parallèle à son activité liée à la publication de son livre.

Ce que tout éditeur peut craindre également, c’est qu’un tel auteur choisisse, si son éditeur n’est pas en mesure de lui offrir quelque chose de plus que ce qu’il crée lui même, de se passer de lui, et de se tourner vers d’autres acteurs pour distribuer, diffuser et vendre ses prochains livres.

Le défi est là aujourd’hui :  être en mesure d’entrer en résonance avec la présence en ligne que certains auteurs ont naturellement développée, en leur proposant des services qui leur feront gagner du temps et de la visibilité, tout en mettant en place des pratiques de community management au service de ceux des auteurs qui ne se préoccupent pas de ce qui se passe sur le web, ou ne désirent pas y passer du temps.

Les questions demeurent nombreuses : chercher à développer et animer des communautés peut se faire autour d’un auteur, d’une collection, d’une marque. Quelle granularité adopter ? Faut-il faire un travail fin de segmentation des publics de nos publications, et partir à la recherche de ces publics ? Combien peut-on animer de communautés en même temps ? Combien de conversations simultanées ?  A chacun, selon le genre de livre qu’il publie, selon la connaissance qu’il a de ses lecteurs, de choisir sa stratégie. Mais la règle demeure, quelle que soit la nature de la communauté que l’on souhaite animer : donner, s’engager, être sincère, et surtout laisser tomber le langage formaté du marketing traditionnel.

Le risque existe : si l’éditeur ne se soucie pas de son existence en ligne, s’il ne fait pas partie de la conversation,  il s’exclut lui-même, il tourne le dos à son avenir, et prend le risque que ses auteurs lui tournent le dos, tôt out tard.

Changer nos manières de travailler, c’est aussi s’interroger sur ce qui, dans notre travail, doit absolument être préservé.

Innover, cela ne signifie pas abandonner ce qui fait la valeur et la beauté de ce métier.

Notre curiosité, notre écoute, notre sensibilité, qui nous mettent sur la piste des meilleurs auteurs.

Notre capacité à les reconnaître et à opérer des choix.

Notre savoir-faire éditorial, qui accompagnera ces auteurs vers le meilleur de leur art, et leur manuscrit vers sa forme définitive.

Notre habileté à donner ensuite au texte la forme qui lui convient, et à apporter le plus grand soin à ce qui sera proposé au regard du lecteur.

Notre volonté de permettre la rencontre entre ce travail et le plus grand nombre possible de lecteurs.

Nous avons longtemps été des «  gate keepers  »  : sans nous, il était très difficile pour un auteur d’atteindre son public. Ce temps est révolu, avec l’avènement du web. Si nous ne voulons pas donner raison à ceux qui nous appellent des dinosaures, nous devons plonger dans cet univers et en apprendre les méandres et les arcanes, nous devons être en mesure d’y transposer nos savoir-faire.

La forte complexité des formats et des enjeux, nous en faisons un atout si nous la comprenons et la maîtrisons.

Les nouvelles formes de médiation, les nouvelles instances de validation, nous pouvons travailler avec elles si nous les identifions et apprenons à les comprendre et à les respecter.

Mais nous ne faisons rien de tout cela tout seuls  : il est indispensable de travailler en partenariat avec des acteurs qui possèdent des compétences complémentaires aux nôtres, en particulier dans le domaine des technologies.

Changer, cela ne nous oblige en rien à cesser d’être nous-mêmes  : notre seule chance de continuer à exister dans l’univers culturel et technologique qui est en train d’advenir, c’est bien de demeurer nous-mêmes et de savoir changer, et  c’est aussi de savoir nous ouvrir aux collaborations, échanges, partenariats qui enrichiront notre expérience et nos offres.

Changer nos manières de travailler – TOC – Francfort 2010 1/2

Intervention présentée à l’occasion de la conférence Tools of Change for Publishing à Francfort le 5 octobre 2010. J’ai parlé sur les images que je replace ci-dessous. Les parties indiquées en gras étaient également insérées dans des slides qui venaient s’intercaler entre les images. (Version française) -  Partie 1.

Je déteste le changement. Comme vous. Secrètement, profondément, je déteste devoir changer d’habitude. Je bénis secrètement l’ensemble des routines qui me permettent de ne pas réfléchir à chaque fois que je désire agir.  Et surtout, je  déteste le changement lorsqu’il m’est imposé, lorsque il vient de l’ extérieur.

Aujourd’hui, l’ensemble du secteur de l’édition est confronté à la nécessité de changer. Et c’est d’autant plus difficile, que ces changements viennent de l’extérieur.

Jusqu’à une date récente, le numérique, c’était pour les autres. Les autres industries culturelles, comme la musique ou le cinéma. Les autres secteurs de l’édition, comme le secteur STM.

Le changement, ce n’était pas pour nous. Nos lecteurs, de fiction et de non fiction, jamais ne souhaiteraient lire sur autre chose qu’un livre imprimé, cet objet parfait.


Aujourd’hui, Google est devenu un verbe, et si Facebook était un pays, ce serait le quatrième pays le plus peuplé du monde…

Qu’avons-nous à proposer aux habitants de ce pays sans frontière ? A ceux qui ont une vie en ligne, que la lecture sur écran ne rebute pas, qui prolongent sur le web leur existence avec le plus grand naturel ?

Aujourd’hui les terminaux sont là, qui permettent une lecture immersive suffisamment confortable.

Lorsque une offre de qualité est disponible en numérique, ainsi qu’un moyen simple d’y accéder, le marché peut démarrer.

C’est ce qui s’est passé aux USA  : le lancement du Kindle qui proposait à la fois une expérience de lecture suffisamment confortable, et une expérience d’achat très simple parmi un vaste catalogue de qualité , a été le signal de départ d’une augmentation rapide des ventes de livres numériques. L’arrivée d’autres offres, celles de Barnes & Noble,  celle de Borders, et enfin le lancement spectaculaire de l’iPad et de son iBook store, et les baisses de prix des liseuses qui ont suivi, ne vont qu’amplifier le phénomène.

En France, ce marché en est encore à faire ses tout premiers pas.

Plusieurs raisons à ce décalage  :

1) Il n’y a pas eu ici d’équivalent à «  l’effet Kindle  »  : il n’y a pas encore de liseuse e-Paper connectée.
2) le catalogue d’œuvres disponibles est encore limité
3) Ici, les groupes d’édition sont aussi des groupes de distribution, qui souhaitent développer chacun une activité de distribution numérique. Cela a abouti à une multiplicité de plateformes de distribution numérique, chacune liée à un groupe, et à une complexité dans la présentation de l’offre aux revendeurs.
4) Il existe un différentiel de TVA important entre le livre imprimé et le livre numérique. Du 5,5 % auquel les éditeurs étaient habitués, on passe à 19,6%, alors que le lecteur attend un livre numérique sensiblement moins cher que sa version imprimée. Même en pratiquant un prix identique à la version imprimée, ce qui n’est pas acceptable par le lecteur, le revenu net de l’éditeur diminue.
6) Nous vivons en France depuis 1981 sous le régime de la loi Lang, qui permet à l’éditeur de fixer lui même le prix des livres, et interdit aux revendeurs de pratiquer des ristournes supérieures à 5%. Une loi qui a permis, car telle était sa raison d’être, que la  librairie  puisse continuer d’exister face aux grandes surfaces culturelles et aux hypermarchés.

Depuis bientôt trente ans, les éditeurs fixent le prix des livres. Jusqu’à présent, le livre numérique n’entrait pas dans le cadre de cette loi.

Un projet de loi visant à réguler de la même manière le livre numérique vient d’être déposé au Sénat.

Quelques raisons de penser que les choses vont s’accélérer en 2011 :

- multiplication des canaux de vente
-  enrichissement de l’offre
- arrivée de l’iPad
- diffusion prochaine de plusieurs liseuses connectées
- ouverture d’un site des libraires indépendants
- accords en cours pour la mutualisation des catalogues
- ouverture d’un hub inter-plateformes
- projets de mise en place de librairies numériques par de nombreux acteurs
- proposition de loi sur le prix unique du livre numérique déposé au Sénat.
- loi concernant l’alignement de la TVA du livre numérique sur celle du livre imprimé également en projet.

Il est donc fort probable que nous allons connaître, nous aussi, notre «  moment ebook  ».

Le ‘moment ebook’ est le premier pas : construire une offre numérique est une opportunité pour les éditeurs d’initier le changement.

Cet effort doit s’inscrire dans une vision plus large du futur de la lecture, et doit s’accompagner d’une prise de conscience des profonds bouleversements qui modifient notre environnement.

Tous ceux qui parmi vous ont vécu ou vivent ce moment de mise en route savent que c’est un moment difficile, que les obstacles sont nombreux, de tous ordres, et qu’il faut une volonté forte et une conviction sans faille pour le réussir.

Pourquoi parler de «  moment ebook  »  ? Parce que le livre, une fois qu’il se sépare du support qui a été le sien depuis plusieurs siècles, va probablement connaître des transformations, de forme, d’usage, que nous ne soupçonnons pas aujourd’hui.

Mais le premier pas est celui-ci : offrir des versions numériques de nos livres à  nos lecteurs,  de sorte qu’ils puissent les lire sur le terminal de leur choix. Rien de bien révolutionnaire en apparence. En réalité, de très nombreuses évolutions dans la manière dont nous travaillons.

Pour donner un exemple, j’aimerais reprendre ici les paroles de Laura Dawson, citées sur son blog par Donn Linn : « When are we going to be able to go to meetings like this and not hear about someone beginning to use an XML workflow, setting up a Digital Asset Management system or getting their metadata organized properly without its being treated as something unusual and remarkable ?  »

Je partage tout à fait cette impatience de Laura. Et l’exemple de la mise en place d’un DAM illustre parfaitement ce que je veux dire quand je parle d’obstacles.

Il faut avoir une vision de l’avenir pour décider d’implanter un DAM : c’est un investissement important. Mais sa mise en place n’est rien, en comparaison de l’effort nécessaire pour que cet outil soit adopté et utilisé. Typiquement, il est nécessaire de former tous ces utilisateurs, pour qui l’utilisation du DAM va apparaître comme une gêne, une complication superflue, un de ces multiples tourments que les gens semblent inventer chaque jour pour vous compliquer le travail. Et les utilisateurs ont raison : la seule manière d’obtenir d’eux l’effort immense que constitue le fait de changer ses routines de travail, c’est de leur démontrer que cet effort, une fois devenu une nouvelle habitutde, comporte pour eux des bénéfices, qu’ils ne pourront apercevoir qu’une fois que l’ensemble des équipes aura effectué le changement.

Dans le groupe dans lequel je travaille,  des dizaines de formations ont été organisées, avant que l’archivage des projets dans le DAM commence à devenir systématique. Et ce n’est pas fini : je parlais l’autre jour avec une attachée de presse qui me disait ne jamais l’utiliser, alors même qu’elle avait reçu la formation. Elle n’avait tout simplement pas été assez loin dans la courbe d’apprentissage pour que lui apparaisse la réalité des bénéfices qu’elle pouvait y trouver. Ma conclusion dans ce cas est toujours de me dire, non pas «  mais ils ne comprennent rien  ». C’est de me dire : «  Visiblement, le message n’est pas passé, nous n’avons pas été assez loin, nous n’avons pas assez bien expliqué, montré, il faut accompagner encore.  »

Ce «   moment  ebook  » n’est pas très glamour. De l’extérieur, ça paraît assez simple. Vous qui êtes ici, vous savez tous qu’il n’en est rien. Deux actions doivent être menées en parallèle, l’une qui consiste à mettre en place de nouveaux process pour que chaque nouveauté sorte simultanément en version imprimée et en version numérique. L’autre consiste à numériser le fonds. Mon propos ici n’est pas de vous détailler les process, mais de témoigner de différentes options stratégiques qu’il est possible d’envisager pour ce faire.

L’une consiste à mettre en place une équipe dédiée, à faire intervenir des spécialistes, afin de ne pas perturber la filière traditionnelle. C’est cette équipe qui va se charger de contacter les auteurs afin d’obtenir les droits numériques. C’est elle qui va récupérer les fichiers des livres imprimés, décider du format, choisir la charte graphique numérique, contacter un sous-traitant pour la conversion, effectuer les contrôles de qualité.  C’est une jeune équipe brillante, ils vont vite. Ce sont « les gens de l’informatique ». Ils ont le vocabulaire. Ils connaissent le dédale des formats, les complications des DRM, ils parlent de CSS et de DTD.

Pendant ce temps, les équipes traditionnelles ne sont pas dérangées, et continuent de pratiquer leur métier sans se préoccuper des changements qui sont pris en charge par «  les gens du numérique  ».

Il existe une autre façon de procéder. Elle est plus lente. Elle demande infiniment plus d’efforts.

Elle consiste à ennuyer dès maintenant les éditeurs avec le numérique. Certains seront mécontents, dans un premier temps. et vous diront : j’ai des livres à faire. Depuis des années que je m’occupe de numérique, depuis la vieille époque du CD-Rom, c’est la phrase que j’ai entendue prononcée le plus souvent dans les différentes maisons d’édition où j’ai travaillé  : «  j’ai des livres à faire.  ».

Oui, vous avez des livres à faire. Je sais. Voulez-vous que vos livres soient lus ?  Savez-vous que demain, de plus en plus de lecteurs liront en numérique ?  Est-ce que vous ne vous sentez concerné que par les lecteurs qui préfèrent l’imprimé ? Est-ce que votre auteur n’a pas envie que vous veilliez à la qualité de présentation de son livre sur tous les supports  où il apparaîtra ?

Oui, l’autre option, c’est de faire en sorte que le changement vienne transformer de l’intérieur les pratiques des éditeurs. C’est de travailler à ce que la perception que chacun a de son métier évolue.

Il ne s’agit évidemment pas de transformer les éditeurs en développeurs. Ni de leur demander d’écrire une DTD. Et il y a bien sûr besoin, pendant une longue période, que des personnes spécialisées les accompagnent au quotidien dans la mise en place du changement.

Mais cette équipe est là, non pour se substituer aux éditeurs, mais pour transmettre les connaissances et les savoir-faire qui permettront, progressivement, aux éditeurs de changer leur façon de travailler, de s’approprier le changement.

Les éditeurs, par chance, sont habitués à vivre dans l’incertitude. Chaque projet éditorial est une aventure. Le succès n’est jamais garanti. Ils font des paris. Ils s’engagent. Ils prennent des risques. Si on prend  la peine de leur présenter et de leur expliquer les enjeux du numérique, si on leur donne une chance de s’en emparer, ils le font. Les choses ont déjà beaucoup bougé. Il n’est plus besoin de définir chaque acronyme, chaque mot technique. Le premier signe indiquant que l’appropriation du changement est en cours, c’est lorsque l’on constate que  le vocabulaire devient partagé, lorsque les mots qui faisaient peur se banalisent. Le virage se prend. (voir la partie 2)

Barnes & Nobles : une offre numérique « device agnostic » ? Il faut le dire vite.

barnesBarnes & Noble vient d’ouvrir sa librairie numérique en ligne. La principale chaîne de librairie américaine (770 librairies dans 50 états…) vient rivaliser ainsi avec Amazon pour la vente des livres numériques.

Son offre est proche de celle d’Amazon sur plusieurs points  : le prix auquel sont proposés les titres les plus demandés  – 9,99 $. Par ailleurs, le modèle intégré  format propiétaire / e-librairie.  La home pourrait nous induire en erreur, qui met en avant, via une série de photos qui défiilent, différents terminaux associés à des contextes de lecture distincts. Sur 4 photos, 3 représentent des personnes de sexe féminin : une jeune femme avec sa fille, qui utilisent un iPhone, une étudiante avec un Mac,  une dame âgée un PC sur les genoux, et une seule représente un jeune homme, qui utilise, lui,  un Blackberry (un truc pro, un truc de mec le Blackberry… Les femmes, elles, elles  vont à la fac avec leur Mac pour essayer de rencontrer un futur possesseur de Blackberry, l’épouser, avoir une petite fille et lui raconter des histoires qu’elles liront sur leur iPhone. Plus tard, quand la petite fille sera partie chercher un mari à la fac, elles iront se reposer au bord de la mer, leur PC sur les genoux. #quartdheurefeministe )

barnesdetail1Les livres numériques de chez Barnes & Noble fonctionnent «  avec le eReader que vous possédez déjà…  » (enfin, sauf si vous possédez une liseuse Kindle, Sony ou Bookeen…)  Ce terminal de lecture, ce doit être en réalité soit un iPhone, soit un Blackberry, soit un ordinateur Windows ou Mac.  Mais l’annonce a été faite que très prochainement, Barnes & Noble allait devenir le revendeur exclusif de la liseuse annoncée par Plastic Logic pour la fin de l’année.

Annonçant 700 000 titres numérisés (parmi lesquels il faut compter
500 000 livres issus du domaine public, et mis à disposition par Google), Barnes & Noble peut revendiquer l’offre numérique la plus vaste jamais rassemblée sur un seul site.

La plupart des titres que Barnes & Noble a trouvés dans le panier de la mariée FictionWise sont au format eReader. Ce format est bien connu des adeptes précoces de la lecture électronique : développé initialement sous le nom de PeanutPress, il a été acheté par Palm et renommé Palm Digital Media, avant de l’être par eReader, absorbé ensuite par FictionWise.  Le logiciel de lecture eReader, qualifié de «  device agnostic  », permet un accès avec ou sans fil à la boutique en ligne de Barnes & Noble. Cette application est compatible avec un très grand nombre de terminaux incluant les smartphones leaders du marché (iPhone et Blackberry), ainsi que les ordinateurs Windows et Mac. «  Device agnostic  » ? Hum…   Cela veut dire simplement que le logiciel  eReader de FictionWise a été porté sur un grand nombre de plateformes. Mais il n’est nulle part mention d’une quelconque liseuse (possesseurs de Kindle, de Sony ou de Bookeen passez votre chemin. ) «  interopérable  » ? Non, vraiment pas. Et pas mal sexiste, leur promo, quand même…

Baignades à Bagnolet

fbon_bagnoletBibliothèque de Bagnolet, mardi 2 juin. Liseuse en main, François Bon commence. Énumération. On peut la lire ici. Un concentré de ce que nous partageons en ligne depuis quelques années : cette urgence à explorer les outils, les applis, les réseaux, à aller barboter dans toutes les rivières du web, à s’y laisser flotter et dériver, à essayer d’en remonter le courant, de construire des barrages comme font les gosses, l’été, en déplaçant des pierres.

silvere_bagnolet

Puis c’est Silvère Mercier, ingénieur hydrographe, que l’on remercie de ses explorations bibliobessionnelles, si précieuses, Silvère qui rêve à la bibliothèque de demain, à sa place dans la cité et dans les réseaux.

menard_bagnolet

Pierre Ménard, ensuite,  s’installe derrière son mac. Musique. Images. Il nous emporte dans ses explorations, dans ses juxtapositions, dans une longue séquence poétique, images samplées, sons remixées, tremblements fugitifs, extraits et fragments.

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Je croyais bien connaitre desordre.net, que je fréquente depuis longtemps, heureuse de m’y perdre, de m’y faire balader. Mais nul ne peut prétendre connaitre le désordre, ça sert à ça, le désordre, à maintenir des choses cachées, enfouies, provisoirement hors de portée, pour que le plaisir de les trouver ou de les retrouver ensuite, par hasard, soit d’autant plus grand qu’il est inespéré. Mais visiter le désordre avec celui qui le crée depuis dix ans, ce fut un grand privilège. Philippe de Jonckheere a réalisé un montage sonore, mixant sa voix lisant de longs extraits du bloc-notes avec musiques et bruits, et tandis que passait cette bande, il explorait devant nous les dédales de son site, en direct. Ce que le désordre révèle, c’est pour mieux le cacher. Et ce que le désordre cache, il est urgent de le découvrir. Alors que le web est en train de devenir le web du flux, un monde de rivières,  desordre.net est une cité lacustre.

Bloomsbury : une offre en ligne à destination des bibliothèques

Je l’apprends sur le fil twitter d’Adam Hodgkin, et le premier à publier un billet à ce sujet  est The Bookseller.com : L’éditeur britannique Bloomsbury va ouvrir le 4 mai une offre en ligne à destination des bibliothèques, par l’intermédiaire de la plateforme Exact Editions.  The Bookseller.com détaille : (traduction maison)

Bloomsbury est sur le point de proposer un accès à une sélection de ses titres aux usagers des bibliothèques via la plateforme Exact Editions. Bloomsbury déclare que cette initiative unique, abordable et user-friendly répond aux besoin des bibliothèques qui sont aujourd’hui dans la nécessité d’atteindre une audience plus large avec des budgets plus minces.

La Bibliothèqe en ligne Bloomsbury va ouvrir le 4 mai avec 10 à 12 titres constituant un « bouquet » parmi lesquels The Suspicions of Mr Whicher, de Kate Summerscale (Galaxy Book of the Year), Burnt Shadows, de Kamila Shamsie (sélectionné pour le Orange Prize), The Guernsey Literary et Potato Peel Pie Society, (deux succès dus au bouche-à-oreille) de Mary Ann Shaffer, et le bestseller international The Death of Vishnu par Manil Suri.

Les bibliothèques pourront s’abonner à des « étagères individuelles » incluant ce bouquet, une étagère jeunesse, une étagère sports, une étagère dédiée à Shakespeare, et une étagère de référence. Les bibliothèques paieront un abonnement de 100£ pour 100 000 utilisateursn avec un abonnement minimum de 250 £. Les livres seront consultables depuis le site web de the Exact Editions.

Richard Charkin, directeur éxécutif de Bloomsbury déclare : « Les bibliothèques sont extrêmements importantes pour les lecteurs, les communautés et les auteurs, et sont soumises à des contraintes financières très dures. Sans jamais oublier l’importance des livres eux-mêmes, elles doivent impérativement s’adapter aux demandes du 21ème siècle : combattre la fracture numérique, apporter un service à des communautés multiculturelles, attirer de nouveaux utilisateurs et atteindre les foyers. La Bibliothèque en ligne Bloomsbury a pour vocation de combler un vide, et, nous l’espérons, de montrer la voie à développements similaires dans le monde des bibliothèques.

Jusqu’à présent les offres numériques de consultation en ligne destinées aux bibliothèques étaient plutôt le fait d’éditeurs universitaires, scientifiques, techniques, juridiques, à l’exception notable de l’éditeur 100% numérique français publie.net, qui propose aux bibliothèques des abonnements à ses collections de littérature contemporaine

En France, plusieurs offres de livres numériques en accès en ligne comme en téléchargement existent pour les bibliothèques. Numilog a une offre qui en quelque sorte reconstitue pour le livre numérique les conditions de prêt du livre papier (avec une notion de «  réservation  »). (Voir  le fonctionnement «  côté usagers  », détaillé sur le site de la bibliothèque de Reims.) Publie.net propose également une offre aux bibliothèques, pour la littérature contemporaine, offre détaillée ici.

S’il en existe d’autres, qu’elle se signalent en commentaire, et merci à Guillaume pour ses précisions en commentaire, qui m’ont permis de modifier la fin de ce billet.

Comment parler des livres qu’on n’a pas encore lus

Je n’ai pas encore lu «  Des néons sous la mer«  , de Frédéric Ciriez. Il m’attend, avec cette remarquable patience qu’ont les livres. J’en connais l’extrait que son auteur a lu jeudi soir dans la librairire Pensées Classées. Croisements entre vie en ligne et vie en vrai  : la lecture annoncée sur Facebook, la librairie déjà virtuellement visitée via un billet sur Tiers-Livre, le libraire déjà rencontré virtuellement via son blog. Ces néons sous la mer sont ceux d’un bordel sous-marin, d’un sous-marin transformé en bordel, et c’est un plaisir d’écouter Frédéric Ciriez parler de son livre, parler de ce grand bordel qu’est aussi le langage. Yves Pagès, son éditeur chez Verticales, nous le dit, et je dois le croire sur parole puisque je n’ai pas encore lu le livre : quelque chose de l’écriture de Frédéric passe dans sa manière de parler de son livre. Je ne peux vérifier que la partie «  oral  » pour le moment : une énergie joyeuse, dont surgissent des questions brusques, une drôlerie naturelle : il s’exclame, s’interrompt, s’étonne, nous prend à témoin, fait le gamin mais jamais le malin. Mais ce blog n’est pas, vous le savez bien, un blog littéraire, aussi, quand j’aurai lu «  des néons sous la mer  », je n’en parlerai pas. Ici, on parle de nu-mé-rique, enfin quoi, pas de sous-marins bretons renconvertis en maisons closes.

Pas plus que je ne parlerai de «  La vitesse des choses«  , que je suis en train de finir. C’est de la faute de ce diable de Fresàn si je n’ai pas encore lu «  Des néons…  », ce diable argentin qui m’a tout à fait entortillée dans ses fictions en abîme, perdue dans les limbes de son livre qu’on lit presque comme si on était en train d’essayer de l’écrire, tant il n’y est question que de cela, de l’écriture, de l’art jublilatoire de raconter des histoires, de l’imbrication des fictions les unes dans les autres.

De plus en plus souvent, les livres viennent à moi via le web. Et une fois qu’ils sont là, je referme mon mac, je débranche, j’abandonne mes «  friends  » et mes «  followers  », j’oublie mon agrégateur, et je plonge. Vers les néons d’un sous-marin, bientôt, et, pour l’instant, dans la vitesse des choses.

Des soirées entières dans les arbres

Est-ce d’avoir passé cet été toute une semaine à Lagrasse, à alterner flâneries dans la librairie du Banquet du Livre, baignades dans la rivière, lectures, conférences, concerts ? Est-ce d’y avoir entendu, lus par leurs auteurs ou par des comédiens, des textes que j’ai pu retrouver ensuite, dans la solitude de la lecture ? J’ai très envie de continuer à faire, autour des livres, des rencontres. De pouvoir mettre des visages et des voix sur des noms d’auteurs. Pourrai-je décrire cette minuscule émotion qui se faufile quand, dans le fil de ma lecture, j’arrive à cet extrait qui a été lu, qui se confond avec le grain d’une voix, le souvenir de la lumière de fin d’après-midi dans le petit cloître où se tenait la lecture, cet extrait que je reconnais, et qui, définitivement, aura pour moi un autre statut que celui du texte que je découvre avec les yeux ?

Pour retrouver cette émotion, je file deux soirs cette semaine directement du bureau vers une librairie. Jeudi, soirée Pynchon à l’Arbres à lettres de la rue Boulard. L’assistance se regroupe autour de quelques Incultes : Arno Bertina nous entraîne dans une formidable bagarre de marins avec un extrait de V, Claro dans un grand magasin avec deux personnages de Contre-jour. Au milieu des livres, au milieu des gens, visages inconnus pour la plupart, quelques uns déjà rencontrés, comme Fred Griot, qui me parle du tournage de Crops.

Autre rencontre, hier soir, dans un autre Arbre à lettres, celui de Mouffetard. J’ai entendu parler de Zone, de Mathias Enard. Arno Bertina et Claro sont là encore, et ce dernier devrait mettre en ligne sur le Clavier Cannibale la présentation qu’il nous fait de Mathias Enard, le public se gondole dans la librairie, c’est un morceau d’anthologie, il dit lui-même s’être inspiré de Lagarde et Michard. Mathias Enard prélève ensuite, dans cette immense et unique phrase qui constitue Zone, un extrait où il est question de Malcolm Lowry. Je veux lire ce livre tout de suite, je veux grimper dans ce train, dans cette phrase.

Le temps où je racontais des histoires à mes enfants, lors de ces moments privilégiés qu’Hubert évoque avec beaucoup de finesse, est aujourd’hui révolu. Les livres d’enfants, certains pas mal amochés d’avoir été trop aimés, ont disparu des chambres depuis quelques années. Il y eut aussi quelques histoires inventées, comme ce feuilleton loufoque intitulé «  les quatorze enfants  », dont il n’existe aucune autre trace que le vague souvenir que nous en avons tous. Fini le temps des soirées immanquablement rythmées par le bain, le dîner, l’histoire. S’ils n’ont pas encore tout à fait quitté la maison, ils n’ont plus besoin que je m’y trouve à heure fixe. Mes soirées m’ont été rendues. Alors.. Yves Bonnefoy au musée Zadkine, le 25 septembre prochain ? Mais le même soir je pourrais aussi faire la connaissance de J Eric Miller, (qui eut pour prof James Crumley, disparu aujourd’hui, l’un de mes auteurs de polars préférés) avec toujours Claro à la librairie Atout Livre. Et en octobre, lectures en vue de Ludovic Hary… et tant d’autres événements , dont Facebook contribue efficacement à propager l’annonce.

Une intuition vague : ce qui m’occupe à longueur de journée à trait à la dématérialisation des livres, et en conséquence, j’éprouve de plus en plus fortement le désir de matérialiser et d’incarner mes lectures, de les ancrer dans des lieux, de les relier à des rencontres, des voix, des visages. Les écrans ne me suffisent pas.

Au banquet du livre

Au Banquet du Livre, à Lagrasse, j’ai acheté des livres. Comment résister ? Comment ne pas me saisir de l’Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov après en avoir entendu de longs extraits lus par Jacques Bonnaffé dans le petit cloître ? La lecture, ensuite, se doublera du plaisir de retrouver les passages qu’il avait choisi de lire. Comment, après avoir entendu Tiphaine Samoyault dialoguer avec Martin Rueff, ne pas feuilleter quelques uns de ses livres, et me décider pour celui qu’elle a écrit autour de l’exposition de Louise Bourgeois ? Comment ne pas m’emparer de ce recueil de poèmes de Giuseppe Conte, après la lecture croisée qu’il nous a donnée avec Jean-Yves Masson, et tiens, un livre de Masson aussi… Christian Thorel, de la librairie Ombres Blanches à Toulouse a lui-même fait le choix des livres proposés dans la grande librairie, et il me fait part de sa satisfaction de constater que son choix thématique autour de la question posée cette année au Banquet : «  le monde existe-t-il ?  » a été largement validé par le contenu des différentes interventions. Une question autour de laquelle il a rassemblé des ouvrages de philosophie, d’histoire, de littérature, de cinéma, de religion, de voyage, de poésie, d’architecture. Et, me demande-t-il, attrapant un livre au hasard et le feuilletant rapidement sous mes yeux, à quoi ressemblera cette librairie provisoire dans 10 ou 20 ans si réellement le numérique remplace le papier ? Les invités du Banquet circuleront-ils, avec le même plaisir, la même aisance, et les mêmes tentations au milieu d’écrans ?

Chloé Delaume invite

J’ai assisté l’été dernier à la BNF à des leçons de littérature données par Chloé Delaume et Michel Butor, Oliver Rohe et Antoine Volodine, tous invités par Cécile Wasjbrot. Je n’avais lu de Chloé Delaume que son site web, beau et riche, lorsque je suis allée l’écouter, et c’était une curieuse expérience que de commencer par entendre parler un écrivain de son travail, puis de découvir ensuite certains de ses livres. Lors de son intervention, elle a ouvert grand les portes de son antre de sorcière, nous révélant le contenu de certains de ses grimoires, quelques unes des recettes de ses potions, et la richesse de son univers m’a donné immédiatement envie de lire ses livres.

Auparavant, je n’avais jamais cherché à rencontrer ou entendre des écrivains. Leurs livres me suffisaient, et d’ignorer leur visage et leur voix ne me gênait pas. Peut-être est-ce à cause de cette première expérience réjouissante à la BNF ? Depuis, je vais assez régulièrement à des lectures. Je l’ai fait hier soir, rejoignant la galerie Mycroft à Paris, où Chloé Delaume avait convié des auteurs de la collection Déplacements, (Le Seuil), dirigée par François Bon.

Un lieu minuscule et bondé, des visiteurs assis par terre, chaque auteur lisant un extrait de son livre, publié ou à paraître. J’ai retrouvé Jérôme Mauche, dont je suis de temps en temps les séances publiques de l’encyclopédie de la parole à Aubervilliers, lisant plusieurs extraits de «  La loi des rendements décroissants«  , textes jubilatoires qui subvertissent la langue de l’entreprise et du marketing, dans une joyeuse et incisive entreprise poétique de déconstruction / reconstruction.

J’ai pu découvrir également Pascale Petit, qui nous a ouvert ses jardins, et fait entrer dans l’intimité du Roi, de la Reine et du Coiffeur. J’ai attendu avec Arnaud Maïsetti la tombée de la nuit, me tenant avec lui près de la fenêtre d’une chambre tapissée de voix, j’ai hésité à faire du feu dans la cheminée de la maison de mon père disparu avec Lise Beninca, Hugo Bon m’a fait rouler dans les vagues, m’a projetée violemment sur les galets disposés par Michèle Dujardin, et j’ai oublié de respirer, soudain, avec Béatrice Rilos, en peu de mots : violents, dérangeants, que j’ai voulu prologer ce matin ici. (F. Bon publie également photos et enregistrements de la soirée ici.)

Rassurons ceux qui déplorent la montée en puissance du virtuel et des simulacres : je réalise que le type de socabilité permise par le web me conduit plutôt à multiplier et densifier les rencontres réelles, les facilite, les prolonge. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de croiser dans cette soirée quelques personnes rencontrées via la bouquinosphère ainsi que des «  friends  » de Facebook.

Et vous, vos activités virtuelles se prolongent elles parfois dans la vraie vie, ou êtes vous plutôt de ceux qui numérisent une partie de leur existence ?