faire sortir un lapin de son chapeau

Il n’est pas toujours aisé, lorsque l’on est amené à participer à l’une de ces tables-rondes ou conférences sur le «  futur du livre  », les «  enjeux du numérique pour l’édition  » ou le «  livre de demain  » de faire entendre une parole mesurée, qui permette au public de saisir les mouvements profonds qui traversent aujourd’hui le monde de l’édition et donne une vision claire des enjeux.  Le discours le plus simple à tenir est celui dont on sait qu’il sera le mieux entendu, le plus en phase avec le discours ambiant. Le plus simple, le plus efficace, le plus gratifiant, c’est de faire une présentation feu d’artifice, chatoyante, séduisante. Montrer, plutôt qu’expliquer. Séduire, plutôt que convaincre. Faire sortir le lapin du chapeau.

C’est pourquoi j’étais si réconfortée de découvrir ce matin l’article de Chad Post dans Publishing Perspectives. J’y ai retrouvé, comme en écho, certaines des idées que j’ai cherché à faire passer lors des deux événements auxquels j’ai participé la semaine dernière, l’un à Montpellier, l’autre à Milan.

Les éditions Open Letter Books viennent de sortir leurs premiers titres en version numérique. Open Letter Books est une petite maison d’édition, de celles que les américains nomment avec beaucoup de netteté «  non profit  », qui publie exclusivement de la littérature étrangère, à raison de quelques titres par an. Au moment de fixer un prix pour leurs livres numériques, ils ont fait un choix que Chad explique dans son article, d’un prix de 4,99$, considéré comme un prix à mi-chemin entre les innombrables titres auto-édités ou soldés à 0,99$ et ceux maintenus au dessus de la barre des 10$ par les éditeurs ayant imposé à Amazon le contrat d’agence.

Ce petit passage est celui qui m’a donné envie d’écrire ce billet :

«  Deux dimensions des ebooks me préoccupent de manière récurrente : a) la manière dont notre cerveau traite les textes lus sur écran, et b) le fait que les livres numériques nous font percevoir les livres comme des biens jetables.  »

Ces deux préoccupations de Chad, d’une certaine manière, rejoignent les deux axes de réflexion que j’ai cherché à partager à Montpellier et à Milan. D’une part, la question de la lecture, précisément analysée par Alain Giffard  qui introduit la notion d’ «  espace des lectures industrielles  », et qui figure me semble-t-il parmi les questions fondamentales qui nous sont posées aujourd’hui. D’autre part, le statut du livre, considéré  comme  bien de consommation ou comme bien culturel.

Michael Tamblyn, l’un des responsables de la firme  Kobo, a caricaturé avec humour lors de sa présentation à Editech les différences culturelles qu’il observe entre la vision «  business-business  » des éditeurs américains (il s’agit de signer un contrat pour vendre des fichiers, point) et l’approche fondée sur des relations de confiance des éditeurs européens ( il faut obtenir la confiance de l’éditeur, afin que celui-ci vous confie les œuvres de ses auteurs).

Chad Post, avec sa position de passeur de la littérature étrangère au pays des Big Six, aborde avec pragmatisme et intelligence la question du numérique, au service de la diffusion des livres qu’il souhaite faire découvrir aux lecteurs américains. Plus traditionnel dans son approche du métier d’éditeur qu’un Richard Nash,  il  nous détaille son raisonnement économique, sans chercher à se faire passer pour un spécialiste du «  pricing  », et soulève, comme en passant, bien des problématiques qui n’ont pas fini de nous donner à réfléchir.

4 réflexions au sujet de « faire sortir un lapin de son chapeau »

  1. Hadrien Gardeur

    Pour avoir travaillé en France comme aux USA à constituer un catalogue numérique, je pense que les propos de Michael Tamblyn sont principalement liés au fait que Kobo, comme tous les autres acteurs américains, tentent de faire plier les acteurs européens à leur modèle, plutôt qu’à s’adapter.

    Les éditeurs US ne sont pas si «  business-business  » que ça, et si de par leur affiliation avec Indigo, Kobo disposaient déjà d’une porte ouvert vers ces éditeurs, il n’est pas plus facile pour un acteur étranger de travailler avec l’édition US qu’il ne l’est de travailler avec des éditeurs européens.

    Un point fondamentalement différent par contre, c’est la séparation claire et net entre la fonction de distributeur et celle d’éditeur en amérique du nord. Du coup, il est plus facile de demander les fichiers directement aux éditeurs, et surtout, on évite toutes les gueguerres politiques auxquelles les acteurs français doivent faire face…

  2. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @Hadrien bien d’accord avec toi, c’est pour cela que je parle de «  caricature  » en évoquant la présentation de Michael. Et c’est vrai que la situation de la distribution en France, opérée par les groupes d’édition, est tout à fait particulière, et induit une complexité importante pour l’installation d’un marché du livre numérique.
    Si Tamblyn a pu avoir ce propos, même caricatural, cela montre qu’il est attentif à ces différences culturelles dont il grossit le trait, ce qui peut conduire à un effort d’adaptation au contexte.

  3. Alain Pierrot

    Une différence culturelle qui me paraît fortement liée à la différence entre copyright et droit d’auteur.

    Les éditeurs nord américains sont habitués à acquérir des droits de distribution d’une manifestation des œuvres, sans trop se sentir porteurs de l’ensemble des droits de l’auteur, alors que les éditeurs européens se voient plus comme des partenaires à long terme de la création intellectuelle de leurs auteurs, défenseurs de leurs droits patrimonial et moral.

    Pour ce qui est d’Open Letter Books, il me semble qu’il faudrait préciser l’analyse à propos des éditions secondes — et envisager à ce titre la multiplication des ayants droit, en particulier les traducteurs, qui vient compliquer l’économie générale.

  4. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @Alain Parmi les différences, rappeler aussi le rôle des agents aux USA, qui sont pratiquement toujours l’intermédiaire entre auteur et éditeur, alors qu’en France, seulement une minorité d’auteurs fait appel à eux.
    Concernant les traducteurs, tu as raison. Cela mériterait un billet spécial…

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