Bob Stein : publier à l’ère des réseaux

Passionnant article de Bob Stein (Directeur de l‘Institute for the Future of the Book, fondateur de Voyager Company, première société à avoir édité des cédéroms, et de Night Kitchen) sur le blog If:book.

Ceux qui ont connu la période «  pré-Internet  » du cédérom se souviennent de Voyager Company, et peut-être aussi de l’excitation qui avait cours alors, lorsque fut explorée la possibilité nouvelle de marier sur un même support du texte, de l’image, du son, de la vidéo, et de les faire interagir. L’arrivée de l’internet bas débit, avec ses limitations, ses lenteurs, les précautions infinies qu’il fallait déployer pour y afficher des images, les plus légères possibles, les limitations dans l’interactivité, ont fait que nombre de professionnels du multimédia ont vu arriver le web avec pas mal de défiance, et l’ont considéré tout d’abord comme une sorte de régression, au vu de ces performances. Même le sens du terme «  interactivité  » a changé alors. Du temps du cédérom, l’interactivité c’était la possibilité de faire interagir l’utilisateur avec les contenus, et on tentait d’inventer une grammaire de l’interactivité avec un lexique franco-anglais composé de clics, de glisser-déposer, de roll-overs, de highlights… Dès l’apparition du web, interactivité a de plus en plus souvent signifié «  interactivité entre les gens  », possibilité d’échanger via des forums, de recueillir l’avis des internautes. Le «  glisser-déposer  », tellement banal dans l’univers du cédérom sous le règne de Director, était en ligne un exploit réservé aux interfaces sophistiquées, en Flash ou à base d’applets Java. Nombreux sont ceux qui cependant ont assez rapidement fait leur deuil du multimédia… pour plonger avec délice dans les griseries hypertextuelles du web, et aujourd’hui dans les eaux vives des flux RSS… Aujourd’hui, nos ordinateurs (contrairement à nos liseuses…) nous semblent des objets morts, gelés, lorsqu’ils ne sont pas connectés : nous avons l’impression d’être punis, emprisonnés dans nos disques durs, nos documents, nos applications.

Bob Stein préfigure dans cette article l’évolution à moyen et long terme du rôle des auteurs, des lecteurs et des éditeurs, dans un contexte d’édition électronique connectée. Il faut lire l’article en entier, je traduis simplement cet extrait qui concerne les éditeurs

«  Loin de devenir obsolètes, les éditeurs à l’ère des réseaux auront un rôle crucial à jouer. L’éditeur du futur sera de plus en plus un producteur, un rôle qui va de la signature des projets à la supervision de tous les éléments concernant la production et la distribution, et qui inclut bien sûr la construction et l’animations de communautés de différents types démographiques, de différentes tailles, de différentes formes. Les éditeurs à succès construiront des marques autour de leur savoir-faire concernant la conservation et la construction de communautés et seront des experts dans l’art de concevoir et de déveloper les infrastructures complexes qui permettront de déployer une grande variété d’expériences-utilisateurs.  »

Et Bob Stein conclut ainsi :

Durant la période videodisque/cédérom de l’édition électronique, nous avons exploré la valeur et le potentiel de l’intégration de tous types de médias sur des supports multimédia en y appliquant notre réflexion. Avec l’avènement du net, nous avons commencé à explorer ce qui se passe lorsque vous placez un discours dans un réseau dynamique. Les limitations conjointes de la bande passante et des performances des machines qui ont dans un premier temps fait de l’internet un espace inhospitalier pour le multimedia n’ont plus cours. Il est maintenant possible d’imaginer que l’on pourra relier ensemble ces fils. (Peut-être ce dernier point permettra-t-il d’obtenir un champ théorique unifié.)

Pour certains d’entre nous, il s’agit aussi de relier entre eux les fils d’expériences professionnelles auxquelles les avancées technologiques ont imposé des ruptures, exigeantes en termes d’apprentissages et d’adaptation, mais profondément enrichissantes.

7 réflexions au sujet de « Bob Stein : publier à l’ère des réseaux »

  1. F

    première fois que je vois employée l’expression «  éditeur de communauté  »… l’idée aussi que le mot «  éditeur  » puisse s’appliquer aux «  expériences-utilisateurs  »

    curieux ton § sur «  l’ordinateur nous semble froid et mort lorsque pas connecté  » – à moins d’avoir toutes ses photos sur FlickR, tous ses textes sur blog, de ne pas avoir un codage en cours ou de la musique en réserve… voire même du courrier en retard (qui partira, oui, quand on sera à nouveau connecté, mais souvent ça peut attendre) – je suis pas très fondé à critiquer, puisque là au lieu d’être sur mes tâches perso je suis à écrire un commentaire sur teXtes, mais pour «  écrire  » j’ai quand même besoin de l’ordi hors connexion – bon, mais ça n’invalide pas ce que tu dis, bien au contraire

  2. JM Destabeaux

    Le texte de Bob Stein évoque les «  editors [of the future]  » et les «  [successful] publishers  », là où notre maudit «  éditeur  » universel ne contribue pas forcément à clarifier les approches…

    Quel que soit le «  genre  » de la publication, il n’y a plus guère de doute sur les évolutions inéluctables du rôle du «  publisher  ». En revanche, en ce qui concerne la fonction essentielle de l’  »editing  », la distanciation qui en est à la base est-elle vraiment compatible avec l’implication que supposent la construction et l’animation de communautés ?

    Neutralité vs visibilité ?
    Structuration vs exploitation ?
    Autre fonction, autre métier ?

    Flûte, et toujours un seul mot en français…

  3. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @JMD Tout à fait d’accord, Jean-Marc, nous souffrons sans cesse de la double acception du terme français «  éditeur  », et la compréhension de chacun des sens du terme s’en trouve affectée. Maintenant, si tu voualais bien développer un peu sur les opposition «  neutralité/visibilité et structuration/exploitation  »… je ne suis pas sûre de bien comprendre.

  4. JM Destabeaux

    @Virginie

    Je précise que reconnais le besoin d’émergence d’une fonction que j’appellerais faute de mieux «  community developer  » (au sens d’un «  business development  »). Mon interrogation est probablement liée à une interprétation un peu restrictive (voire fondamentaliste?) de «  editor  » comme «  metteur au point  », mais je vais tenter de la préciser. Pas dit que je sois plus clair… et désolé pour la longueur.

    Sur l’opposition neutralité/visibilité :
    ——————————————–

    Il me semble que l’editing au sens strict est un métier de truchement, d’intermédiaire-interprète. Ce que j’appellerais neutralité est le recul fondamental, indispensable à la mise au point du «  texte  » (au sens d’une «  trace matérielle du discours d’un autre  »), avec comme conséquence pour l’editor l’absence d’  »autorité  ». Le (copy, technical, literary) editor est tout autant l’ambassadeur de l’auteur que l’avocat du lecteur. Son activité est celle d’un premier lecteur et non celle d’un deuxième auteur. Il n’apparaît pas dans la _relation_ auteur-lecteur. Et le résultat de l’editing, c’est comme l’état de santé : seul est visible le mauvais.

    Or, le métier qui consiste à bâtir et à animer des communautés me paraît supposer une implication personnelle, un engagement diamétralement opposé à cette distanciation, qui aboutit à rétablir quelque chose comme cette notion d’  »autorité  », de conduite créatrice visible. Pour Bob Stein, «  a corollary of the foregrounding of the social relations of reading and writing is that we are going to see the emergence of celebrity editors and readers who are valued for their contributions to a work  ». Une telle exposition fait peut-être partie du métier du publisher, mais pas, à mon sens, de celui du (copy,technical,literary) editor.

    Sur l’opposition structuration/exploitation
    —————————————————-

    La structuration d’un «  texte  » par son auteur, ses relations rhétoriques, les actes de langage du métatexte visuel sont revus, corrigés, systématisés et appliqués par l’editor en vue de leur exploitation finale par «  le  » lecteur universel. Les stades intermédiaires d’annotation (préparation, prépresse) sont généralement dirigés par le «  genre  » et l’artefact : maquette, support, etc.

    La capacité à exploiter ces données hors lecture «  canonique  » (pas forcément linéaire, bien entendu) dépend de la qualité du marquage par l’editor, mais surtout de l’analyse qui conduit à leur segmentation. Il faut éviter que cette analyse soit orientée uniquement par un type d’exploitation (le produit, nomade ou non, la communauté, la réaffectation…). Un community developer nourrit l’analyse de l’editor, mais ne s’y substitue pas.

    Cas d’école, parfaitement fictif :
    —————————————

    Phase1 :
    - Un (excellent) publisher fait, avec un bon timing, le pari enthousiaste, quoiqu’un tantinet nerveux, de mettre à la disposition du public éberlué un énorme pavé baroque au titre impossible, et goncourable.

    Phase2 :
    - Un (copy) editor n’y laisse pas en devanture de superbes perles de culture (le premier homme sur la Lune ne s’appelle pas Neil _Young_, un «  caboclo  » n’est pas un métis de _Noir_ et d’Indien) ; un (technical) editor ne laisse pas détruire irrémédiablement dans les fichiers, «  pour faciliter la PAO  », les marqueurs d’indexation et de hiérarchisation posés patiemment par l’auteur ; un (literary) editor lit vraiment le texte avant de décider de mutiler le dispositif quasi fractal des niveaux de lecture, «  pour faire le nombre de cahiers  ».

    Phase 3 :
    - Une (tenace) community developer s’investit, à partir de la structuration, de l’indexation et de la fiabilité assurées par l’editor, dans la construction et l’exploitation d’une «  community that involves the author and a group of readers who are exploring the subject  ». La segmentation du texte finalisée par le (technical) editor facilite la mise en place d’un système semi-public d’annotations croisées selon tous les axes du récit. Une oeuvre dérivée collaborative peut voir le jour, avec ses «  celebrity readers  ».

    Mais ceci reste un cas d’école, et n’a évidemment rien de réaliste…

  5. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    Un grand merci, Jean-Marc, pour ces explications.
    Ce ne sont plus 2 mais 4 métiers qui se cachent désormais sous le terme «  éditeur  »…
    - publisher
    - copy editor
    - technical editor
    - community developer

    On aimerait trouver de bonnes traductions en français pour ces termes. Des idées ?

  6. JM Destabeaux

    Et c’est loin d’être clos, puisque rien que pour la publication de livres, l’anglo-américain fait également la différence entre commissioning editor, circulation editor, developmental editor, scholarly editor, production editor, sub-editor, etc., dont les définitions de poste sont assez variables et peuvent aller de celles de nos responsables de collection à celles de nos techniciens de fabrication… (J’évoquais uniquement la fonction d’intervention sur l’oeuvre de l’auteur/rédacteur/journaliste, «  editing  »).

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