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Présent de l’indicatif

Ce qui m’a le plus frappée à Francfort, aussi bien au TOC que dans les allées de la foire, c’est une basculement très net dans les thématiques abordées par tous ceux qui s’intéressent au numérique. L’an dernier encore pas mal de conférences, ateliers, présentations se conjuguaient au futur : Le futur du livre, le futur de l’édition, la lecture demain … Cette année, c’est bien différent. On parle de numérique au présent. Finies les envolées lyriques qui commençaient à Gutenberg et se terminaient «  in the Cloud.  » Cela ne signifie pas du tout qu’une mutation complète s’est accomplie en l’espace d’un an. Cela signifie que cette mutation est désormais en œuvre, de manière très concrète, et les professionnels du monde de l’édition ont aujourd’hui le souhait d’échanger non plus sur ce qu’il faudrait faire, ou sur ce qu’ils vont devoir faire, mais bien sur ce qu’ils sont en train de faire. Cela ne signifie pas non plus que le marché du livre numérique, et les usages autour desquels ce marché se construit, est déjà significatif dans toutes les parties du monde. En Europe, qu’il s’agisse de la France, du Royaume Uni, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, le marché demeure embryonnaire, et c’est seulement aux États-Unis, et selon des modalités différentes au  Japon et en Chine, qu’il atteint aujourd’hui une taille qui commence à être significative. Dans d’autres parties du monde, comme en Amérique Latine, comme l’a souligné Pablo Arrieta lors de son intervention au TOC, l’offre en langue locale est encore totalement inexistante.

C’est ce qui a pu faire penser à certains que le TOC était un peu décevant, et qu’on n’y avait pas réellement trouvé d’idées nouvelles. Certes. Mais justement, c’est ce qui fait que le TOC ne m’a pas déçue : on n’y a pas beaucoup parlé d’idées nouvelles, on y a parlé de pratiques nouvelles, on y a abordé des expériences, des échecs comme des succès, on a pu confronter des témoignages, et découvrir comment ces idées nouvelles, lorsque l’on commence à vouloir les appliquer, les introduire dans la pratique, les incarner dans de vrais projets, suscitaient de nombreuses questions, très concrètes, très quotidiennes, auxquelles chaque éditeur qui passe du discours sur le numérique à la mise en œuvre de pratiques numériques se confronte nécessairement.

Ma propre intervention, dont je vais prochainement mettre en ligne le verbatim, (le temps de mettre à jour sa version française, car j’ai modifié comme toujours pas mal de choses directement dans la version anglaise)  je l’avais préparée tout à fait dans cet état d’esprit : témoigner, modestement, de la manière dont se mettait en place ce passage au numérique dans les maisons d’édition, sous différents aspects, de façon à rendre visible ce qui demeure caché, alimentant les innombrables tirades sur l’attitude timorée et archaïque des éditeurs. J’ai été particulièrement contente, peu après avoir terminé mon intervention, d’assister à celle de Dominique Raccah, des éditions Sourcebooks, qui présentait les expériences de sa maison et a répondu à une question de la salle de manière très catégorique. La question ? «  Vaut-il mieux confier le numérique à une nouvelle équipe, distincte des équipes traditionnelles chargées des livres imprimées ?  » La réponse : un «  non  » sonore de Dominique, qui m’a fait plaisir, car c’est aussi l’un des points sur lesquels j’ai été très affirmative dans mon intervention. Non, il ne faut pas confier le numérique à une équipe dédiée, et laisser le reste de l’entreprise à l’écart des mutations. Surtout pas. Je ne vais pas reprendre ici l’argumentation, je voulais juste souligner cette convergence de vues, qui m’a fait plaisir venant d’une femme dont j’admire le dynamisme et la clairvoyance, et dont je suis depuis longtemps les expériences. Toute son intervention était d’autant plus intéressante qu’elle était ancrée dans ces expériences, qu’elle s’appuyait sur des faits, sur du vécu. À ceux qui disent «  le livre numérique ne coûte rien  », Dominique répond, non pas sur un plan idéologique, mais très concrètement, en indiquant le nombre de formats distincts dans lesquels elle doit livrer ses fichiers, si elle veut pouvoir être distribuée sur l’ensemble des canaux actuels, et le nombre de nouvelles interventions que cela implique à chaque fois. A ceux qui s’impatientent de voir les éditeurs tirer réellement partie du numérique avec des œuvres nouvelles, multimédias, interactives etc. elle présente différents projets, annonce leur coût, et le petit nombre de ventes réalisées, et montre que ce modèle est loin d’être facile à construire. Mais elle ne se décourage pas pour autant, convaincue qu’elle est que chaque fois qu’elle attend d’être sûre, elle rate une occasion d’apprendre. Elle est partisan des tests, des projets légers et rapides, des prises de risque à petite échelle, mais nombreuses et permanentes, et elle associe l’ensemble de sa maison à l’aventure.

Ainsi, le basculement se fait. Lorsque une maison d’édition passe des rèveries numériques à la mise en place d’une véritable filière numérique, chaque jour qui passe soulève de nouvelles questions, dans tous les domaines, juridique, éditorial,  technique, commercial. Tous les niveaux sont touchés : les procédures, les systèmes d’information, les usages. Très peu de cela est encore  visible, ce qui alimente évidemment l’impatience et la raillerie de beaucoup. Parfois, j’aimerais galoper en avant avec les éclaireurs. Le plus souvent, je me réjouis de côtoyer au quotidien, ne cessant d’apprendre d’eux bien plus que je ne puis leur apporter,  ceux qui se retrouvent nombreux chaque année, pour une semaine pleine de rituels que je continue de découvrir un à un, à Francfort.