trois pour cent

Chad Post est éditeur, il dirige Open Letter, maison d’édition attachée à l’Université de Rochester, dédiée à la littérature étrangère. J’ai eu plusieurs occasions de le rencontrer, lors d’une table ronde au TOC de Francfort en 2009, animée par Richard Nash, puis lors de la venue en France d’un groupe d’éditeurs américains avec le programme Courants.

Il anime aussi un site web, Three Percent, sur lequel il vient de publier in extenso le texte d’une intervention qu’il a faite à Amsterdam en début d’année, à la conférence «  Non Fiction«  .(publication en cinq parties présentée en ordre inversé, il faut donc descendre dans la page pour commencer sa lecture…).

Le thème de son intervention, titrée «  l’age des écrans  » est : comment développer son audience dans un monde qui a changé, et où les écrans tiennent une place de plus en plus importante. Et pour Chad Post, développer son audience est un véritable défi. Si j’ai intitulé ce billet «  trois pour cent  », comme s’intitule aussi le site des éditions Open Letter, c’est que 3% est le pourcentage que représentent aux USA les titres traduits parmi l’ensemble des titres publiés.. Les livres qu’il publie, Chad utilise un paragraphe pour essayer de les définir.

«  Je parle de ces livres – les œuvres véritablement littéraires, qui se prêteront à être lues, appréciées et discutées encore dans plusieurs dizaines d’années. Oui, je suis conscient que sans même vraiment les définir, ça sent déjà l’élitisme. Et oui, je réalise que d’essayer de vraiment décrire les paramètres de ce qui définit la littérature est une tâche impossible. Plutôt que d’essayer d’être restrictif, ou de m’embarquer dans une catégorisation infinie à la Borgès, je veux juste opérer un distinguo entre «  littérature  » et «  divertissement  ». Ces termes peuvent s’appliquer à tous les genres, qu’il s’agisse de la BD ou des romans, il y a James Joyce et il y a Twilight, Thomas Bernhard et James Patterson, Dubravka Ugresic et l’autopbiographie de Sarah Pallin. Vous le savez quand vous le voyez.  » (…)

Pour un million de raisons capitalistes, nous tendons à faire équivaloir ventes et succès. Si un livre rapporte, ce doit être un bon livre. Et dans un contexte économique difficile, c’est la sorte de succès dont on a besoin pour survivre. Mais il existe d’autres métriques… Il y a des raison d’accorder de la valeur à des œuvres «  hautement littéraires  » qui ne se vendent qu’à quelques milliers d’exemplaires mais ont un impact important sur un groupe sélectionné de lecteurs. Comme évoqué plus haut, ces livres ne vont pas figurer dans les listes de best-sellers, mais vont susciter l’innovation et faire circuler de nouvelles idées. Je vous l’accorde, toute règle a ses exceptions, mais en gros le «  divertissement  » tend à renforcer les modèles culturels dominants, là où la littérature remet en cause certaines croyances, manières de penser, hypothèses. Ce qui peut bien expliquer pourquoi ces livres ont des succès commerciaux limités.  »

Citant alors l’auteur de «  Proust was a neuroscientist  », Jonah Lehrer, Chad fait un détour par la musique. Jonah Lehrer explique les bases neurologiques qui concourent au fait que nous aimons tel ou tel morceau de musique. Le plaisir musical s’appuie sur la reconnaissance de motifs (patterns) : nous aimons être en mesure, en écoutant de la musique, de prévoir ce qui va suivre, en s’appuyant sur cette reconnaissance. Par extension, Chad considère que pour la plus grande partie des lecteurs, et pour le bonheur des vendeurs de bestsellers, les goûts de lecture ont aussi quelque chose à voir avec la reconnaissance de structures narratives, d’intrigues familières, de phrasés, et que la recherche de la familiarité y joue un rôle important. Cependant, la littérature sort de ce schéma. Une œuvre littéraire tend à briser ces motifs, à remettre en cause les schémas, les règles de la narration, et n’offre pas aux lecteurs ce réconfort de la reconnaissance immédiate. Elle fait bouger les lignes, elle surprend, choque, dérange, ce qui explique qu’elle ne séduit pas d’emblée un public en quête de divertissement, à la recherche du plaisir de reconnaître.

«  Toutes ces considérations conduisent à penser que lire ce type de livres demande un véritable travail, non ? Que cela soit ou non reconnu, cela participe au fait préjudiciable qu’aujourd’hui, seulement 3% des livres publiés aux Etats-Unis sont des œuvres traduites. Nous savons que ces titres ne vont pas se vendre, que seulement les plus sadomasochistes voudront les lire, que les critiques vont suspecter ces livres d’être secondaires par rapport à leur version originale.  »

Et pourtant, nous dit Chad, il existe un contre-mouvement, qui s’oppose à ce tableau déprimant. Certains lecteurs recherchent, parmi les millions de livres qui leur sont proposés, ces œuvres qui font bouger les lignes. Et certaines parmi elles circulent, deviennent même parfois des livres cultes, et sortent de la confidentialité.

Comment ces lecteurs, prêts à des lectures exigeantes, trouvent-ils leurs livres ? L’âge des écrans fait miroiter un espace de liberté, celui du web, qui semble rendre possible le fait d’atteindre des lecteurs potentiels sans devoir nécessairement en passer par les grandes maisons d’édition qui, de toute manière, prendront rarement le risque de les publier. Et de fait, aujourd’hui, une immense quantité de livres est disponible sur le web. Téléchargeables en un clic s’ils sont en version numérique, livrés en 48h à domicile s’il s’agit de livres imprimés. Mais comment s’y prennent les lecteurs pour effectuer, dans cette masse, un choix ? On ne choisit pas un livre comme on choisit un tube de dentifrice. Richard Nash ajoute joliment en commentaire, que l’on choisit plutôt un livre comme on choisit un amoureux (mais il ne va pas jusqu’à suggérer un Meetic pour les livres…). Le leitmotif des éditeurs, depuis ces deux dernières années, est : «  grâce au web, entrez en contact avec vos lecteurs  », et chacun se lance sur les réseaux sociaux. Pour y dire et y faire quoi ?

Lorsqu’il questionne ses étudiants, Chad s’aperçoit qu’ils ne se déterminent pas sur leur choix de lectures en lisant des critiques dans les magazines ou les revues, pas plus qu’ils ne décident d’acheter un livre simplement en le voyant cité sur Twitter. Tous s’accordent à dire que leurs choix dépendent largement du bouche à oreille et de la sérendipité. Chacun d’entre eux peut citer quelques amis-en-livres (book friends) dont la recommandation peut les conduire à rechercher un livre particulier. Et puis, ils surfent sur le web, et tombent sur des références de livres. Ainsi s’en remettent-ils aux gens, et à la chance. (N’est-ce pas ainsi que l’on rencontre bien souvent aussi son amoureux : via des amis, ou bien tout à fait par hasard ?) Quelques étudiants déclarent aussi s’appuyer dans leurs choix sur des auteurs, mais aussi sur des éditeurs : certaines livres, s’ils sont publiés par tel éditeur, même si leur auteur est inconnu, ne peuvent être que de bons livres.

Je me souviens avoir beaucoup agi ainsi pour choisir mes lectures lorsque j’étais moi-même étudiante, être parfois pratiquement tombée amoureuse d’une maison d’édition qui avait publié un livre qui m’avait plu, et avoir acheté, ou, le plus souvent, emprunté en bibliothèque, des livres sans autre recommandation que leur présence chez cet éditeur. Avoir aussi très souvent lu d’affilée tout ce qu’un auteur qui m’avait enchanté avait publié. Les plus belles découvertes, je crois que c’est à l’intérieur même des livres que je les ai faites, chez ces auteurs qui citent leurs pairs, dans un jeu de rebonds sans fin.

Aujourd’hui, il m’arrive de plus en plus fréquemment de commander un livre d’un auteur dont j’ignore tout, parce que je le trouve cité sur le web, rarement directement dans Twitter, mais le plus souvent après plusieurs rebonds, de mon fil twitter vers un site puis un autre.

L’article de Chad cite plusieurs anecdotes concernant ses propres découvertes en ligne, sur le site GoodReads par exemple, où il a trouvé l’auteur français Albert Cossery. Le nom ne m’est pas inconnu, mais je suis certaine de ne l’avoir jamais lu, et la manière dont il décrit sa rencontre avec cet auteur, me donne immédiatement envie de tenter l’aventure.

Chad Post ne conclut son article par aucune recette miracle sur la manière de réussir à mieux vendre des ouvrages exigeants grâce au web. Ce qu’il décrit, c’est un moment de suspension : aux USA plus qu’ici, de nombreuses formes de recommandation ont disparu pour la littérature qu’il publie, les libraires qui la défendent ne se trouvent plus que dans les centres des métropoles. L’espace infini du web se déploie, lui, partout, mais les formes de recommandation n’y sont pas encore fixées, en tout cas pour ce type de livres. Il se demande quel impact sur la lecture de la littérature qu’il défend pourrait avoir l’équivalent pour le livre du magazine en ligne Pitchfork, dédié au rock indépendant, publiant des critiques d’albums assorties d’une notation de 1 à 10, avec des décimales. Cette idée de notation semble à première vue assez rebutante, mais il argue du fait que la note, même s’il s’agit par exemple d’un 5,4, peut fournir une base qui donne envie de s’engager dans la lecture afin de déterminer si l’on est d’accord avec cette appréciation ou non. (Pitchfork a été créé en 1996 par Ryan Schreiber, un étudiant de Minneapolis, et ses critiques pèsent aujourd’hui autant que celles d’un magazine traditionnel comme Rolling Stone.)

Il a aussi compris ce qui fait tout le sens d’une présence en ligne : l’authenticité, la nécessité non pas d’investir les différents réseaux sociaux comme de nouvelles terres de marketing, mais d’y développer une véritable présence, savoir s’y engager réellement, sans crainte d’être soi-même. Seulement alors il est possible d’y devenir, parce que l’on parle avec sincérité d’un livre que l’on défend, le «  book friend  » de quantité de gens inconnus, qui se fieront à votre jugement pour choisir leur prochaine lecture. Seulement alors se tissent les liens, de blog à blog, de #ff en RT, qui dessinent peu à peu une communauté.

2 réflexions au sujet de « trois pour cent »

  1. Ping : Du tag et du fouillis : les dangers du cloud computing… et tant pis, si je passe pour un ringard… « La mémoire de Silence

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