Medium, message, and beauty of web-based books

Capture d’écran 2014-03-26 à 18.36.27

I’ve been out of my blog for too long, and to decide to write in english is a try to give me a reason to blog again : I know it’s a little childish, but sometimes I need challenges to do things, and to be able to write in english is a big one for me.

Another fact gives me a reason to re-open my blog : the reading, yesterday, of two texts, that surprisingly collided in my mind.

One was posted on Medium, and has been written by a Medium’s developer, Marcin Wichary . I’ve blogged about Medium at the opening of this platform, when it was still invite-only. It opened up to every one in October, and there is now a Medium’s app.

The other text is from Liza Daily, and you can read it on the Safari Flow blog.

Marcin Wichary describes in detail all the steps needed by the author to find the best solution to improve the rendering of underlining on Medium. As Marcin explains in the introduction : “This is a story on how a quick evening project to fix the appearance of underlined Medium links turned into a month-long endeavour.” I will not summarize here the post that you can read (Medium tells us it is a 12 min read). Why is this text interesting for you, bookish people caring about digital publishing ? Web developers, when building a platform dedicated to publishing, even if it’s web based only, become more and more like editors are : obsessed with details other people don’t have any idea about, asking themselves a lot of questions with the only goal of improving the readers comfort and pleasure. They also have to use the toolbox the web is giving them, and, because the purpose of this toolbox is very different from the purpose of publishing tools used for print publishing, they have in most cases to find creative ways to control the appearance of things.

The web toolbox priority was clearly not the appearance of text. It had more to do with ability to display text in different contexts, browsers, running on different OS, on screens with different sizes. And underlining is emblematic of web-culture : blue and underlined is the original code to indicate that by clicking on words you will access to another part of a document or to another document. Links were so magic for everybody in the beginning, that almost nobody did notice how ugly was this blue-underlined text. It was the indication of linking, and had, and has no equivalent in the printed world. But the testimony of Marcin is precious : it shows how seriously these questions are now taken by people that traditional publishers qualify as «  pure-players  » – when they don’t think to them as «  barbarians«  . Developers can revisit typography and lay out with fresh eyes. Hadrien Gardeur, who is in the list of the 100 french developers you must count with established by Tarik Krim in his report to Fleur Pellerin, is a good example of a computer engineer passionate by books… and how to make them look beautiful on screens… how to make to books a right place on the web.

As Hadrian, Liza is a very well known developer and entrepreneur in the digital publishing community. She is one of the excellent people you are never tired to hear in digital publishing conferences. Her post is (involuntarily) answering to Marcin’s one, even if Marcin is not using at all the ebook format. Medium is 100% web, and has nothing to do with ebooks (until somebody decides to publish some Medium posts as anthologies, as ebooks, and realize it could be part of Medium’s business model…) But ebooks have more and more to do with the web, and Liza is very well placed to know it, managing Safari Books Online and as co-chairing of the W3C Digital Publishing Interest Group. Among the questions that Liza is asking, one echoes to Marcin’s concern : “How can we preserve the beauty and order of professional typography in web-based books ?” As she says, the web is not entirely ready for books, and a lot of work has to be done to fix this.

Don’t you think it is more crucial to make the web ready for books, than to make books ready for the web ? To make the web ready for books will improve it. To try to make books perfectly ready for the web will make them run the risk of losing what makes them books. The real challenge is to keep the best of both worlds, not to merge them. And if new forms are invented, new kind of ways of sharing thoughts — and it’s already the case : that’s perfect.

This back-to-my-blog post is dedicated to Xavier Cazin : at the opening event of the Salon du Livre in Paris last week, we had one of these conversations about books, web and browsers that we love to have, forgetting to drink Champagne for one hour (but caught up after). And we concluded it saying : we have to begin new conversations on line, do discuss all these topics together again… At that moment, I decided to find a way to restart blogging.

This text has been posted simultaneously on Medium, here.

I Put Sourcebooks In My Story

Capture d’écran 2014-01-15 à 05.50.23 Ce n’est pas un grand secret : le paysage de l’édition est plutôt morose, ici aux USA autant qu’en Europe. Dans ce contexte, les résultats publiés par un éditeur dont j’ai déjà souvent parlé dans ce blog sont impressionnants : Sourcebooks, car c’est bien de la maison d’édition de Dominique Raccah dont il s’agit, affiche en effet cette année une croissance à deux chiffres.

Ce soir, un dîner réunissait les participants à la conférence Digital Book World, pendant lequel étaient remis les Digital Book Awards. Arrivée dans les derniers, j’étais un peu dépitée de voir complètes toutes les tables où se trouvaient des gens que je connaissais. Je me suis donc assise à une des rares tables où demeuraient encore des places. Dominique Raccah a surgi dix minutes plus tard, et s’est assise à côté de moi. Les excellents chiffres publiés récemment concernant sa maison d’édition ? Elle m’a confié avoir été surprise de l’ampleur du succès. Sourcebook est une maison qui a fait de l’innovation son fer de lance et cela implique de nombreuses initiatives, certaines qui réussissent, d’autres qui échouent. Dans cette entreprise, une solide culture de l’innovation s’est développée. Au bout du compte, et en particulier dans une période difficile, cette culture permet aux équipes de faire preuve de réactivité et et de créativité, plaçant ainsi l’entreprise dans une position favorable, qui contraste avec la morosité observée souvent ailleurs.

Au fil des années, j’ai entendu Dominique Raccah parler de publication agile, de lean publishing, de ses tentatives enthousiastes et décevantes dans le domaine des livres augmentés, d’une plateforme de poésie, de son partenariat avec Wattpad. Je demeure très impressionnée par l’énergie et l’enthousiasme d’une femme en perpétuel mouvement.

Parmi les succès récents de Sourcebooks, une initiative lancée lors du dernier salon du livre de jeunesse de Bologne : «  Put me in the story«  , une collection de livres pour enfants personnalisés, à la fois dans leur version imprimée et sous forme d’appli. Un succès qui passe certainement par l’acquisition de licences de célèbres personnages aimés des enfants au USA, comme Elmo de Sesame Street.

«  Actuellement, il existe deux manières de créer un livre personnalié en utilisant «  Put Me In The Story  ».

Les livres d’histoires imprimés personnalisés : En utilisant le site web Put Me In The Story, vous pouvez créer et acheter un livre imprimé personnalisé de l’un de nos plus célèbres livres d’histoires pour votre enfant. En quelques étapes simples, vous pouvez créer votre propre dédicace, uploader une photo, et recevoir le livre chez vous pour des heures de plaisir de lecture avec votre enfant.

Les Editions Numériques Interactives et Personnalisées : En utilisant l’application iPad «  Put Me In The Story  » vous pouvez créer votre propres livre interactif et personnalisé, que vous et votre enfant pouvez apprécier ensemble.  »

Pourquoi préférer raconter cela que de me livrer à un compte rendu des débats et rencontres de la journée ? Il  n’est pas si courant de trouver des efforts d’innovation couronnés d’un succès aussi caractérisé. Et c’est important pour tous ceux qui souhaitent pousser l’innovation de pouvoir désormais citer cet exemple lorsque leurs projets se heurteront à des arguments toujours 100% rationnels, et toujours 100%… bloquants. C’est ce que je dis à Dominique. Aussitôt, son visage s’éclaire, elle sort on iPad et note cette idée, je verrai bien demain si elle la glisse dans son intervention…

«  Apprendre à échouer«  , c’est joli sur les slides d’un consultant mais, dans la vraie vie, peu sont prêts à appliquer un tel programme.  C’est cependant ce qu’a fait Sourcebooks. Mais ne ne croyez pas que cela relève de coups de tête ou de paris aventureux : de plus en plus, chez Sourcebooks, les décisions sont prises en observant de très près les données recueillies auprès des utilisateurs. Dominique déclarait à ce propos ce matin dans GoodEReader :    »L’échec le plus extrême auquel les entreprises peuvent avoir à faire en ce moment est d’éliminer une nouvelle plateforme, une nouvelle technologie ou une nouvelle opportunité jugées non-viables, alors que trop souvent ces décisions ne sont pas basées sur de véritables données, mais sont au contraire basées sur une comparaison avec ce qui s’est toujours pratiqué dans l’industrie du livre.  »

 L’audace, l’enthousiasme, la curiosité, la créativité, parfois, ça réussit.

J’ajoute ci-dessous les slides que Dominique Raccah a présentées le lendemain du soir où j’ai écrit ce billet, lors de son intervention à la Conférence Digital Book World.

 

Hackathon à la Bibliothèque Publique de New-York

hackathon NYPLIls sont silencieux. Majorité de garçons, et heureusement quelques filles aussi. Beaucoup ont des autocollants au dos de leur écran. Les échanges se font à voix basse. Le temps file, il est bientôt 16h, (c’est à dire minuit pour moi qui suis encore calée à l’heure française) et il va falloir être en mesure de montrer quelque chose qui tourne, car c’est là le principe d’un hackathon. Coder vite, coder à plusieurs, parfois devoir se résoudre à du «  quick and dirty  » pour terminer à temps. Sur une grande table au fond, les restes d’un buffet, boites en carton, bouteilles d’eau. Tiens, voici Eric Hellman, justement celui dont j’ai commenté la prose dans mon précédent billet. Il fait partie d’une équipe qui travaille sur un projet de club de livre en ligne, avec des fonctionnalités de création de groupes, et de partage d’annotations entre membres du groupe. Les équipes, une dizaine, sont au travail depuis samedi matin.

J’aperçois Ric Wright, l’homme qui coordonne à distance les développements qui s’effectuent actuellement au sein de la Fondation Readium, co-organisatrice de ce hackathon avec la New York Public Library. Ric m’indique que les participants sont pour la plupart soit des étudiants, soit des gens qui travaillent dans le monde des bibliothèques. Camille Pène, du Labo de l’Edition, est là aussi. J’espère bien que c’est pour nous mitonner un événement du même genre bientôt à Paris, et pourquoi pas avec la Fondation Readium à nouveau ? Hadrien Gardeur est en grande conversation avec Jake Hartnell. Je livetwitte mais avec deux mauvais hashtags, et sans le bon ( #openbook2014 ), c’est malin.

Soudain le temps est écoulé. Certaines équipes ont besoin de quelques minutes supplémentaires et continuent à travailler pendant que les autres présentent leur projet. Bob Stein, venu assister aux présentations, écoute très attentivement parler des jeunes gens dont certains n’étaient pas nés qu’il travaillait déjà sur les questions qui les occupent aujourd’hui, la grande classe. Voici les projets présentés (traduction de la présentation faite sur Github) : 

 

 

    • Liens profonds dans  ( PressBooks ) … Construire des livres avec des métadonnées riches. Le balisage nous permet de construire de nouvelles sortes de fonctionnalités : génération automatique d’index, navigation non linéaire, ressources supplémentaires internes ou externes ajourées au texte, APIs et plus. Cette démo ajoute du markup sémantique pour ajouter une couche de navigation contextuelle à un texte. C’est un point de départ pour réfléchir a) à des moyens user-friendly  d’ajouter ce balisage, b) les choses utiles que nous pouvons faire avec ce balisage. Nous commençons avec un livre-web, mais pensons que nous pourrons étendre ces fonctionnalités à l’EPUB3.(Jean Kaplansky Max Fenton, Tendi M, and Hugh McGuire)

 

    • PDF (ou PDF + XML) vers du EPUB recomposable (Dave Mayo @ Harvard, Noreen @ IA Institute, Julia Pollacks @ Bronx Community College, Jeremy Baron)

 

    • Club du Livre en ligne, l’utilisateur peut créer un club, rejoindre un club existant, les membres accèdent en ligne au livre choisi par le club, peuvent surligner des passages et discuter des citations ou des passages, utliliser des fonctionnalités sociales etc.  (Edina Vath) https://github.com/EdinaVath/openbook2014-club/

 

 

    • Travail avec DPLA StackLife (https://stacklife-dpla.law.harvard.edu/#) pour offrir à l’utilisateur d’un catalogue de bibliothèque en ligne une expérience similaire à celle qu’il trouve en bibliothèque. (Cori Allen, Emma Spencer, Elizabeth, Zach Cobel, Shawn Farrell and Amy Wolfe) Breadcrumbs & Beanstalks

 

 

  • plugin d’annotation  

Et si un tel événement se déroulait en France bientôt, qui serait partant ?

Est-ce que quelque chose a changé ?

fourmis-rougesPour commencer l’année, un billet dont le titre est emprunté à une chanson de Michel Jonasz dont le refrain dit :  «  Est-ce que quelque-chose à changé / Couchons-nous sur les fourmis rouges / Pour voir si l’amour est resté/ Pour voir si l’un de nous deux bouge…  »

Dans le vaste mouvement des choses qui changent, auxquelles faut-il prêter une attention particulière ? La Grande Conversion Numérique des livres tarde à se produire en France et semble déjà s’essouffler aux États-Unis. Eric Hellman a écrit à ce sujet un billet qui connaît un joli buzz, intitulé «  In 2013, eBook Sales Collapsed… in My Household.  »   ? Cherchant une explication au net ralentissement observé en 2013 dans la progression des ventes de livres numériques aux USA, et aux commandes de livres numériques en chute libre dans son foyer, il écarte un certain nombre d’hypothèses pour conclure, se basant sur l’évolution des usages de ses proches : les responsables, ce sont les sites de fanfiction…  (Le Kindle familial en panne a été remplacé par un iPad, les limitations imposées par Apple à l’in-app purchase rendent difficile l’achat d’ebooks sur Amazon, l’iBook store n’a pas séduit son panel (sa famille), et donc, les voilà qui passent maintenant leur temps de lecture à lire des fanfictions…) Par un tour de passe passe qui met dans le même sac    »tech-startups, tech-monsters, et tech-non profit  », il annonce une année 2014 qui devrait donner toute satisfaction à celui qui a écrit les lignes suivantes : «  Nous aimons investir dans des technologies et des modèles d’affaires qui sont en mesure de rétrécir les marchés existants. Si votre entreprise peut prendre 5 $ de revenus à un concurrent pour chaque dollar qu’elle gagne, alors parlons !  ». Une année qui verrait le marché du livre numérique s’effondrer sous les attaques des  » tech-quelque chose  » citées plus haut. Cinq dollars perdus pour les éditeurs traditionnels pour chaque dollar gagné par Wattpad, Manybooks, Readmills, Leanpub, Smashword ou même Unglue.it ?

AInsi, aux USA, de jeunes sociétés innovantes s’en prennent, nous dit Eric Hellmann, aux éditeurs et voudraient les faire vaciller, tout comme AirBnB inquiète l’hôtellerie, tout comme Uber concurrence les taxis et Netflix les chaînes de télé.  Wattpad et Smashwords sont des plateformes d’auto-édition, le Projet Gutenberg est le plus ancien projet de numérisation de livres, Manybooks diffuse des livres gratuits, principalement du domaine public, Leanpub est un outil de publication, et Unglue.it un site de crowd-funding dédié à la réédition numérique. Aucune parmi ces structures ne fait le lent et patient métier de l’éditeur, ce travail de défrichage à la recherche d’un prochain texte, d’un nouvel auteur, ce travail sur le texte une fois trouvé, et autour du livre publié. Aucun ne s’attache à construire, au fil des années, des collections qui sont pour certains auteurs des maisons communes, et pour leurs lecteurs des repères indispensables. Préférer la vitesse, expérimenter de nouvelles manières de faire surgir le talent, inaugurer des outils de publication, c’est très bien, et les maisons d’édition ont tout intérêt à suivre de très près l’activité de ces start-ups, et les plus avisées travaillent déjà avec elles. Mais pourquoi se réjouir à l’idée que tout ceci pourrait se substituer à ce qui existe déjà ? Pourquoi m’inviter à m’en réjouir, si au final, mon choix de lecteur s’en trouve amoindri ? S’il devient plus difficile de trouver de bons textes ? Pour qu’il y ait des fanfictions, ne faut il pas qu’il y ait des fans, des fans d’un auteur, et cet auteur-là, qui prendra le risque de le publier ?

Est-il devenu utopique, en 2014, de ne pas vouloir renoncer au meilleur de ce que nous proposent les deux mondes que nous aimons : celui des livres, et celui du web, et de continuer d’essayer de contribuer à les faire cohabiter, se compléter, se sublimer l’un l’autre  ?

 

 

EPUB : commenter la leçon

Capture d’écran 2013-12-03 à 19.51.22Nicolas Morin, dans un billet sur IDBOOX, oppose curieusement le format EPUB aux apps et au web, raillant (gentiment) les éditeurs qui fétichiseraient l’EPUB, et leur faisant (un peu) la leçon. Alors je monte au tableau, voilà, et je commente…

Si nombre d’éditeurs défendent aussi ardemment le format EPUB, ce n’est pourtant pas en l’opposant aux apps ou au web, c’est vis à vis de formats proches de l’EPUB, mais propriétaires, notamment le format .mobi, lisible sur les terminaux ou via les applications de lecture d’un seul revendeur.

Les éditeurs ne se contentent pas de défendre le format EPUB, beaucoup contribuent activement  à le développer, à travers l’IDPF et à en fortifier l’environnement de lecture, via la fondation Readium. Cet engagement se traduit par des actions concrètes, en vue d’inventer et d’améliorer sans cesse un écosystème du livre numérique ouvert, interopérable, et accessible.

La tenue prochaine à New-York d’un hackathon co-organisé par la New-York Public Library et la fondation Readium témoigne de cette vitalité et de cette ouverture.

Dans ce format EPUB sont aujourd’hui proposés des centaines de milliers de titres, autrefois disponibles uniquement au format imprimé, aux lecteurs qui, de plus en plus nombreux, souhaitent lire en numérique. La question n’est pas tant de «  répliquer la chaîne du livre  » que de mettre à disposition des lecteurs, en version numérique, les livres. Qu’attend un lecteur qui s’est équipé d’une liseuse ou d’une tablette ? Ou celui qui aime lire sur son smartphone ?  Dans la plupart des cas il compte fermement sur la disponibilité en version numérique des livres qui paraissent également en version imprimée, ou sont déjà parus, le mois dernier, l’an dernier ou il y a dix, quinze ou cent cinquante ans, il s’attend à pouvoir choisir dans un catalogue numérique qui ne doit rien avoir à envier au catalogue de livres imprimés.

Même si de nouvelles expériences de lecture sont bien évidemment possibles, même si des catalogues 100% numériques se créent progressivement, qu’il s’agisse d’œuvres nativement numériques, ou du passage en numérique de textes qui revisitent cette expérience, le défi initial pour les éditeurs traditionnels en ce qui concerne les livres numériques est donc plutôt modeste : il s’agit de faire exister les livres sur le web, et que ceux-ci demeurent des livres, avec bien sûr un écart vis à vis de la version imprimée qui provient de ce passage au numérique. Ce passage n’est pas indifférent, il n’est pas neutre, il n’est pas sans incidence. Mais la construction d’un espace des livres spécifique sur le web passe par le fait de veiller plutôt à la proximité avec les livres imprimés qu’à l’écart avec ceux-ci. Ce n’est pas «  anti-innovation  », c’est simplement la volonté de faire exister aussi en numérique ce que les lecteurs aiment des livres. Cela implique d’ailleurs beaucoup d’innovation, et ne convoque pas nécessairement le skeuomorphisme.  Nul ne peut prédire à coup sûr la solidité ni la durée de cet espace spécifique des livres numériques en construction, mais pourquoi reprocher aux éditeurs de s’être concentrés en premier lieu sur ce défi ?

Que n’a-t-on entendu à propos des majors de la musique qui ont tant tardé à numériser leurs catalogues !  Et maintenant, on va reprocher aux éditeurs de numériser les leurs ? Une double injonction, en forme de double contrainte : «  Numérise, éditeur, mais surtout, ne numérise pas !  ». Numériser, quel manque d’inspiration, c’est faire juste un simple et bête livre numérique qui ressemble au livre papier qu’on lit du début jusqu’à la fin avec même pas de vidéo et d’animations et de sons et d’interactivité dedans, trop bêtes ces éditeurs, ils ne voient pas, alors que les jeunes (les digitalnativzz) le voient,  que les bibliothécaires, les enseignants, les touristes, les pompistes, les dentistes le voient (même ma maman le voit), qu’avec le numérique on peut faire tellement tellement plus de choses oh là là…

Il n’y a pas lieu de s’étonner que le format EPUB, et la référence au livre imprimé, ne soulèvent généralement que peu d’enthousiasme chez un éditeur pure-player. Il n’a pas de fonds à numériser, il n’est pas tenu de publier (ni de promouvoir) simultanément deux versions de toutes ses nouveautés, l’une imprimée, l’autre numérique. Que lui importe (sur le plan économique) que les ventes de livres numériques se concentrent in fine chez deux ou trois acteurs mondiaux, et que les libraires en viennent à fermer les uns après les autres ? Cela préoccupe énormément les éditeurs traditionnels qui, eux,  publient dans les deux formats, imprimé et numérique, travaillent et veulent continuer de travailler avec un grand nombre de libraires de toutes sortes et de toutes tailles, pour leurs livres imprimés comme pour leurs versions numériques.

Tous les livres n’ont pas le même destin numérique, et le format EPUB sert convenablement la plus grande partie des objets éditoriaux que les lecteurs numériques achètent aujourd’hui. EPUB3 permet déjà, et permettra bientôt sur un plus grand nombre de terminaux, d’ajouter des types de livres à la mise en page plus complexe, avec éventuellement des éléments multimédia ou de l’interactivité,  et d’améliorer l’accessibilité.  Partout dans le monde se développe la lecture de livres numériques, à des rythmes variables selon les contextes locaux.  Ce développement ne se construit pas principalement pour le moment autour des livres-applications, ni autour des livres-sur-le-web. Il se construit autour d’artefacts du livre imprimé. Ce n’est ni bien, ni mal. C’est ainsi.

En tant que pure-player, vous pouvez choisir très librement la proximité avec le modèle du livre imprimé que vous souhaitez donner aux objets que vous allez publier. Vous pouvez l’oublier. Vous pouvez aussi devenir des experts de l’EPUB, et choisir de proposer aussi vos livres numériques en impression à la demande, (et dans ce cas le libraire deviendra votre ami…) ou bien explorer des territoires différents, à la frontière avec le jeu vidéo, l’art numérique ou l’audio-visuel. Vous pouvez pousser le web dans ses retranchements, subvertir les réseaux sociaux, détecter des  auteurs-codeurs,  pratiquer le crowd-funding, et même essayer de livrer vos exemplaires en POD par drone. Vous pouvez innover, foncer, hacker, inventer. Vous avez de meilleures idées que les éditeurs ? Bravo.  Réalisez-les. Ne demandez pas la permission. Si une forme réellement nouvelle et pertinente apparaît, si un meilleur dispositif surgit, ils finiront par l’emporter.

Mais pourquoi vous étonner que des maisons d’édition qui ont publié déjà des centaines, des milliers et parfois plusieurs dizaines de milliers de livres, et vont continuer d’en publier encore longtemps sous forme imprimée, agissent différemment, connaissent d’autres contraintes, suivent une autre logique que la vôtre Faire la leçon aux éditeurs dits traditionnels lorsque l’on est un pure-player, c’est de bonne guerre :  à la fois payant – on a droit à  un billet sur teXtes, ce qui devient rarissime :) –  et sans grand danger : on ne risque guère de rencontrer une vive opposition, de voir se lever des foules criant «  Comment pouvez-vous dire une chose pareille ?  ». Cela fait partie du jeu. Cela fait partie aussi du jeu de ne pas toujours laisser la leçon sans réponse.

 

 

 

Books in Browsers – pendant la pause

Capture d’écran 2013-10-24 à 23.04.51Pendant la pause déjeuner de la conférence Books in Browsers, qui se tient comme chaque année depuis maintenant 3 ans à San Francisco, et que je suis, comme chaque année depuis mon canapé à Paris, j’ai envie de publier ici la traduction du résumé de l’intervention de Justo Hidalgo,(24 symbols), qui est le prochain intervenant de la conférence. En développant l’architecture technique nécessaire à l’activité de sa société, Justo s’aperçoit progressivement que ses outils, tous dans le cloud, pourraient servir à d’autres qu’à lui. Ce court texte est une définition simplifiée de ce que peut être une approche de type «  plateforme  », très bien décrite dans le fameux billet de Steve Yegge, un ancien d’Amazon passé chez Google – le lien pointe vers la traduction du billet en français par Nicolas Colin.

Voici comment Justo annonce son intervention :

«  L’idée de construire une plateforme permettant à différents acteurs de produire des services et des applications liés au livre de manière plus rapide et plus efficace n’est pas nouvelle, dans le monde académique et parmi d’autres experts du numérique s’est développée toute une réflexion à ce sujet.

Mais, selon un chemin auquel on ne s’attendait pas au démarrage de notre projet 24 symbols, nous pourrions bien être plus près de cette vision que ce que nous pensions, en construisant une machine du type “Book as a Service”.

Pour développer notre société en offrant des livres numériques en abonnement, accessibles notamment aux possesseurs de terminaux mobiles,  nous avons dû faire évoluer notre architecture technique de manière que les nouvelles applications de lecture et les nouveaux services puissent se construire rapidement.

Bien qu’à court terme ce jeu de fonctionnalités n’ait été destiné qu’à nos propres besoins et requêtes, il apparaît de plus en plus clairement que cette couche pourrait potentiellement être utilisée par d’autres développeurs, éditeurs, associations d’éditeurs, chercheurs et même auteurs.

La vision et la promesse seront expliquées durant mon intervention, et les principales questions juridiques, techniques, politiques liées au projet seront posées à l’audience afin de comprendre pleinement les implications, le potentiel et les défis d’une plateforme Book as a Service totalement accessible.  »

Dès qu’il sera disponible, je posterai ici le lien vers l’enregistrement vidéo de l’intervention de Justo Hidalgo.

Premier binôme auteur-codeur au Labo de l’Édition : Sylvie Tissot et Olivier Boudot

photo (1)La plus souvent possible, je participe aux événements qu’organise le Labo de l’Edition. Le fait que le Labo soit situé à deux stations de métro de la place d’Italie où je travaille me facilite grandement les choses. Jeudi dernier, je n’aurais raté la soirée pour rien au monde, même si le Labo avait déménagé à Cergy ou  bien à Trappes, à Etampes ou à Dourdan… J’aurais pris le RER C, tout simplement, ce qui m’aurait bien préparée à une soirée toute entière consacrée à une belle réalisation éditoriale, associant  un livre imprimé et une application nommée : VuDuRERC.

À partir d’une idée qui a dû venir à l’esprit de bien des voyageurs, rêvant en regardant le paysage défiler à grande vitesse par la fenêtre du TGV, l’écrivain et mémorialiste Olivier Boudot avait déjà conçu et réalisé le livre  : Paris-Lyon vu du train. De cette rêverie souvent interrogative (Que sont ces lieux ? Qu’y a -t-il derrière cette colline ? Est-ce que ce petit manoir est habité ? etc.), Olivier a décidé de faire le point de départ d’un patient travail d’enquête, qu’il décrit sur le site consacré au livre. Sylvie Tissot, informaticienne et chercheuse en informatique, réalise en complément du livre une application permettant de géo-localiser les pages du livre.

Autrefois, un trajet en train était une sorte de parenthèse temporelle, durant laquelle dominait une ignorance presque complète des régions traversées. Si en voiture les panneaux routiers permettent de relier facilement un emplacement donné à un point de la carte que l’on déplie, le voyage en train n’était documenté que par le nom des gares, et, dans le cas des TGV, celles-ci sont rares. De longues portions de trajet demeuraient «  silencieuses  », n’offrant d’autre repère que celui de la forme du paysage et des constructions.  Désormais, pour peu que la couverture 3G soit au rendez-vous, on peut suivre le déplacement du train qui nous transporte sur une carte, et trouver sur le web des informations sur les lieux traversés. Cependant on ne trouve pas «  tout  » sur le web.

La démarche patiente et passionnée d’Olivier Boudot et de son complice géographe Jean-François Coulais,  et le dispositif de mise en images du trajet, décrit ici, aboutissent à un objet éditorial singulier, un véritable guide de voyage, un livre qui est non seulement destiné à apporter au voyageur des renseignements, mais propose également une vision et raconte des histoires, qui se déploient aussi bien dans l’espace que dans le temps.

Après Paris-Lyon vu du train, Olivier Boudot publie Vu du RER-C, à partir d’un concept identique. Le livre est présenté ainsi :

vu-du-RERC«  A mi-chemin entre le livre et le guide, Vu du RER C propose 256 pages d’une étonnante promenade le long de la ligne. Au menu : patrimoine architectural, culturel et touristique, balades et traversée des paysages. Vous rencontrerez également des artisans, des voyageurs et des cheminots, dont vous découvrirez les métiers.  »

L’application, développée par Sylvie Tissot, et dont le design est réalisé par l’agence Nodesign, va au-delà d’un outil de géo-localisation des pages du livre. Le concept s’est développé dans deux directions, l’une qui documente le passé de l’Ile de France, l’autre le présent.

D’une part, il est possible d’accéder aux textes d’Olivier Boudot et de convoquer des images du passé, issues de différentes sources : collection de cartes postales anciennes de la ville d’Issy-les-Moulineaux, images de la médiathèque SNCF et de l’INA. D’autre part, les usagers de la ligne sont invités à ajouter leurs propres documents, et, via leurs APIs respectives, à échanger des messages Twitter ou à accéder aux horaires des prochains trains.

Chargé d’animer la communauté des utilisateurs de l’application, Omer Pesquer, connu par ailleurs  pour son engagement dans Muzeonum comme pour son superbe générateur de titres, utilise le compte twitter @vudurerc et le compte Facebook dont il donne le lien pendant son livetweet de la présentation :


Le prototype de l’application, téléchargeable ici, a été présenté lors de l’événement Futur en Seine, et financé par la région Ile de France.

La multiplication des parcours de lectures, la décision de proposer différents filtres pour l’accès aux différents éléments, conduisent à rendre disponibles un grande quantité d’éléments, qui viennent s’ajouter à ceux créés par l’auteur et déjà présents dans le livre. L‘identification, l’acquisition, le traitement et l’intégration des médias (vidéos, images, sons) consomment une très grande part du budget et du planning dans un projet multimédia interactif. La recherche de sources iconographiques, de gisements de données accessibles (de plus en plus nombreuses aujourd’hui avec le mouvement Open Data) est un préalable à de tels projets. Et le code est ce qui va permettre non seulement d’aller chercher les données, mais aussi  d’effectuer leur mise en écran, de leur donner une forme, et de régler les conditions de leur affichage.

Les auteurs/codeurs de VuDuRERC  ont su mettre les capacités des mobiles au service de l’imagination sans tomber dans le systématique, à travers une application fluide et sensible, poétique et ludique, qui n’est pas sans me faire penser à deux autres réalisations dont j’ai parlé dans ce blog :

- l’une proposée en 2008 par Penguin, dans le cadre de l’expérimentation We tell stories  : on retrouve dans ce projet l’idée de géo-localisation, et celle d’une collaboration auteur / codeur .

- l’autre, j’en ai parlé cet été, c’est Hi, ce réseau social qui incite à écrire à partir du lieu où l’on se géo-localise. Pourquoi d’ailleurs, ne pas proposer aux concepteurs de Hi de permettre à leurs utilisateurs d’enrichir de leurs textes et photos l’application VuDuRERC ?

Il y en a bien d’autres, certainement, que n’ont pas fini d’explorer ceux que les cartes font rêver, tout comme ceux qui, en voyage, rêvent aux cartes autant qu’aux territoires. N’hésitez pas à les signaler en commentaire.

 

De la poussière sur les livres numériques

livres_poussiere
C’était pénible, aussi. Votre attachement, votre addiction à ces objets lourds qui prenaient la poussière, s’entassaient sur des étagères, petits ou grands, épais ou minces, blancs ou jaunis, colorés parfois, et le plus souvent décolorés.

C’était terrible, votre folie d’aimer savoir qui avait écrit quoi, cette manie de chercher sur la couverture le nom de l’auteur. Le pire, c’est que certains auteurs indiquaient également le nom d’autres auteurs dans les pages intérieures, vous conduisant à des découvertes, vous enfonçant toujours plus dans la dépendance, tissant des liens entre la couverture jaune et la verte, le gros livre penché et le petit à peine visible.

C’était affreux, d’être obligé en regardant les objets posés sur les étagères, de se souvenir des gens qui vous les avaient offerts, de votre plaisir lorsque vous les aviez achetés, des heures passées sous le tilleul à plat ventre sur une couverture, la première fois que vous aviez lu celui-là, et dans ce train qui n’en finissait plus d’arriver, la fois où vous aviez relu cet autre. Oui, vraiment horrible. Il allait bien falloir un jour se débarrasser de tout ça. Il faudrait bien un jour inventer autre chose.

Vous aviez bien essayé ces succédanés, ces objets qui portaient un absurde nom féminin, et qui commençaient à se répandre doucement, très doucement chez nous, plus vite ailleurs, ces petites machines qui, une fois apprivoisées, vous procuraient, disiez-vous, une expérience de lecture somme toute assez proche de celle des objets posés sur vos étagères. Peut-être étiez-vous assez nombreux à être, au final, plutôt indifférents à la matérialité de ces choses. Elle était là, simplement, cette matérialité, papier, colle, encre, pour permettre ce moment magique, disiez-vous, ce coup de talon sur le sol qui vous permettait l’envol. Les pages se tournaient, remontant le ressort qui bientôt vous enverrait très loin. D’autres attachaient bien plus d’importance aux objets, à leur forme, à leur aspect. Parlaient même parfois de la délicieuse odeur-de-l’encre-et-du-papier. Pas vous. Seul importait le texte, s’y engouffrer, à en oublier de respirer et bouger, à attraper des fourmis dans les jambes, des torticolis, pour être resté si longtemps suspendu aux pages. Parfois, donc, vous lisiez aussi à l’aide d’un objet électronique, à l’écran mat ou brillant. Souvent, c’était parce que vous voyagiez, et que vous ne souhaitiez pas porter de trop lourds bagages. Ou bien, vous tombiez – horreur – en panne de lecture à des kilomètres d’un lieu habité, et il vous suffisait de trouver un peu de réseau pour vous approvisionner, sans devoir attendre la prochaine virée en ville. C’est dire l’état d’intoxication où vous vous trouviez. Vous développiez ce faisant de nouvelles et détestables habitudes. Celle de quitter l’enclos du fichier pour vérifier en ligne l’origine ou le sens d’un mot, situer une ville sur une carte, et même poster une citation sur Twitter, avant de reprendre votre lecture.

Mais ce n’était pas la solution. Demeurait cette sale manie d’en revenir, toujours, à des objets horriblement figés. Cette obsession de vous enfermer dans ces espaces clos. Ce plaisir malsain de savoir que d’autres avant vous avaient lu ce texte, celui-là exactement, et que, peut-être, d’autres le liraient après. Cette erreur que vous aviez faite en entrant dans cette confrérie des lecteurs, mais vous étiez petit encore, à l’âge de vos premiers Club des Cinq, et personne ne vous avait mis en garde. Les liens que vous continuiez de tisser entre vos lectures, et, horreur, avec d’autres lecteurs. La confiance que vous faisiez, pauvre innocent, naïf lecteur, au bout de quelques titres, à cet éditeur – un éditeur ! – qui vous avait, disiez-vous, pour votre grand plaisir, emmené vers une contrée littéraire jusqu’alors inconnue de vous.

Non, il faudrait quelque chose de vraiment différent. Oui. Mettre un terme à tout cela. Ce repli sur soi. Ce temps passé, immobile, coupé des autres. Cette fréquentation de complets inconnus. Dont certains étaient morts, cela me fait peine de l’écrire. Il faudrait passer à tout autre chose. Quelque chose d’ouvert. Quelque chose qui permette la circulation, la rencontre, et l’oubli. Quelque chose d’anonyme. Quelque chose de mélangé à d’autres choses. Quelque chose de plus intelligent. Quelque chose qui vous connaisse. Quelque chose qui vous devine, qui vienne à votre rencontre. Qui ne se contente pas de singer les choses poussiéreuses posées absurdement sur l’étagère entre deux autres choses. Qui ne soit pas bêtement homothétique, stupidement apparenté au vieux monde en perte de vitesse. Quelque chose avec des algorithmes. Avec de l’intelligence, oui, mais de préférence artificielle. Il faudrait ouvrir ces trucs et gratter l’encre jusqu’à faire des trous dans les pages, il faudrait creuser dans les pages pour trouver le sens, mouliner les débris des pages dans de grandes machines à indexer, fabriquer des bases de données, il faudrait tout de même penser à fabriquer, bon sang, un jour, des bases de données.

Vous lisiez bien d’autres choses, aussi. Vous naviguiez des heures, lisant-écrivant sur le web inépuisable, rebondissant d’un site à l’autre, du français à l’anglais, absorbé parfois longuement. Lire longtemps sur l’écran ne vous dérangeait pas. Vous aimiez la rumeur du web, ses mélanges, ses territoires balisés et inconnus, les tressautements de l’hypertexte, les carambolages qu’il permettait, ses îles, ilôts, archipels, ses atolls et ses icebergs. Et vous aimiez que parmi ces ilôts, auprès des merveilles et des surprises du web, il soit possible d’identifier, de loin, des zones particulières, reconnaissables entre mille.

Vous aimiez vous dire que les livres s’étaient fait une place sur le web. Et que, numériques ou numérisés, bon nombre d’entre eux pouvaient demeurer des livres.

On allait bientôt s’occuper de vous.

 

 

 

 

 

 

 

Hi : la carte et la narration


Je suis depuis quelques années le parcours de Craig Mod, à la fois ce qu’il dit, et ce qu’il fait. Et je suis un petit peu étonnée qu’Hubert Guillaud ne mentionne pas dans son billet, titré «  Du livre au web : de l’édition électronique à la « web édition »  » la dernière aventure de Craig Mod, la plateforme Hi, lancée en version sur invitation il y a quelques jours.

Il n’est pas très surprenant que Craig Mod ait choisi le site Medium pour publier un long article expliquant ce qu’est Hi. J’avais salué dans un post il y a presque un an l’arrivée de cette plateforme, à mi-chemin entre blog et magazine, une plateforme de publication pensée pour mettre en avant des contenus de qualité, en les rassemblant non plus dans un ordre anté-chronologiqe selon la timemline façon «  fosse à bitume  » des blogs, mais par thématiques.

D’ailleurs, le créateur de Hi et celui de Medium se connaissent, et Craig Mod remercie Ev Williams en tête de son article.

Mais qu’est-ce que Hi ? Je n’ai malheureusement pas pu l’expérimenter directement, une poignée d’invitations disponibles ayant été raflées très rapidement, et j’attends patiemment maintenant de recevoir la mienne. Je dois donc pour expliquer ce qu’est Hi me baser sur ce que montre le site, sur les explications de Craig et sur les commentaires de quelques blogueurs qui ont réussi à mettre la main sur des invits.

Hi semble s’inspirer de l’incroyable succès d’Instagram, en y injectant un peu de Foursquare, un brin de Twitter, et une petite dose de Blogger, le tout à la sauce… Medium.

Ce que dit Craig :
«  Hi est une site web co-fondé avec Chris Palmieri qui vous permet d’associer un court texte et une photographie à un lieu. Nous appelons cela un moment.  »

Il s’agit d’un «  networked storytelling tool  », un outil de narration connecté. Quoi de neuf ? Facebook n’est-il pas déjà un outil de narration connecté ? Sans doute un peu, mais le «  storytelling  » n’est pas l’idée principale de Facebook. Non, Hi est plus proche de Medium, parce que les «  moments  » qui le composent sont regroupés par lieux, et que la chronologie et les personnes (amis, followers ) y jouent un rôle plus faible.

Le pari est de partir de la simplicité d’Instagram, celle qui lui a valu d’être adopté par des millions d’utilisateurs en un temps record, avec la possibilité de documenter les images avec deux niveaux de texte : l’un très court, proche de la légende, et un deuxième niveau, plus long, auquel on accède en cliquant sur un bouton intitulé «  tell me more  ».

Dans Instagram, la possibilité existe de géolocaliser et d’ajouter un commentaire à ses photos.
Dans HI, la proposition est inversée : la possibilité existe d’ajouter une photo et du texte à sa géolocalisation. L’entrée, c’est le lieu.

La proposition séduira tous ceux qui ont rêvé sur des cartes, suivi du doigt les méandres des routes, rouges pour les grandes, jaunes pour les plus petites, à peine un filet noir pour les minuscules. Ceux – dont je fais partie – qui peuvent passer de longs moments à explorer Google Maps, à s’attarder sur des noms de lieux, à passer du mode graphique à la vue satelite.

Il est important, en lisant le long papier de Craig Mod, de se souvenir que Craig est aussi auteur et designer. Craig défend une idée de la création proche de celle de Godard pour le cinéma, Godard qui pourfendait les cinéastes qui ne travaillaient pas, qui ne s’exerçaient pas. Pour filmer, écrire ou peindre correctement, il faut filmer, écrire ou peindre chaque jour, il faut s’entraîner, il faut des milliers d’heures de pratique. Et Hi se veut un outil qui encourage les utilisateurs à écrire et photographier régulièrement, à pratiquer la photo et l’écriture chaque jour.

Le succès d’Instagram tient beaucoup à notre paresse : il est à la fois très facile de prendre une photo et de publier (clic, clic, et reclic), et très facile de consulter des photographies. Même s’il est possible de contempler longtemps une photographie, on en prend connaissance immédiatement, et on sait si elle nous plaît en un instant. On peut très facilement suivre quantité d’utilisateurs sans y passer des heures. Utiliser Instagram ne demande presque aucun effort, et prend très peu de temps.

En proposant l’ajout d’un texte court, puis en offrant la possibilité d’annexer un autre texte, celui-là plus long, à la photographie, et au point de géolocalisation, Hi engage son utilisateur dans quelque chose de plus chronophage, et de beaucoup plus exigeant. Penser que l’on va attirer, pour y pratiquer avec régularité l’écriture autour de lieux et de photographies, des gens sur une plateforme pensée pour cela est un pari audacieux. Parce qu’il existe déjà quantité de plateformes qui permettent cela, qu’il s’agisse de Facebook, de Twitter, de Tumblr, ou tout simplement des plateformes de blog traditionnelles comme Blogger ou WordPress. Le succès d’une plateforme tient à un subtil équilibre entre performance technique, qualités ergonomiques, pertinence de la proposition, vitesse d’adoption, exploitation de l’effet de réseau.

Craig Mod est passionnant, parce qu’il ne se contente pas de réfléchir au devenir du texte, des plateformes, des documents et de la publication. Auteur, designer, éditeur, conférencier, entrepreneur, mentor, Craig se situe à l’intersection exacte du monde de l’imprimé et de celui du digital, et il oscille en permanence entre la Silicon Valley où il réside, le Japon où il a vécu dix ans et où il retourne régulièrement, et New York.

Craig ne donne pas de leçons, il invente des solutions, conscient du fait que les formes de l’écriture et de la création numérique sont toujours en train de s’inventer.
Il interroge en permanence, dans ses écrits comme dans ses entreprises, la relation entre lecture et écriture, entre consultation et publication.

Ce que prend en compte son dernier projet, Hi, c’est l’apparition de la «  vie extime  », intermédiaire entre vie intime et vie publique, qui donne lieu à des formes de publication à la fois personnelles et génériques, qui ne relèvent pas de l’exhibition, mais plutôt de la reconnaissance du fait que nos vies se ressemblent en bien des points, et que c’est la manière de les raconter qui les rend éventuellement intéressantes.

HI – , comme Instagram ou Pinterest, est une proposition d’interaction, une invitation à partager instantannément ce qu’autrefois il était impossible de partager. On peut faire aujourd’hui bien des choses impensables autrefois. Pourquoi s’en priver ? C’est extraordinairement amusant de vivre dans une époque où de nouveaux outils sont inventés chaque jour, presque trop vite pour qu’on ait le temps d’apprendre à s’en servir avant qu’apparaisse l’outil suivant. Vous n’aviez pas encore apprivoisé Pinterest ? Voici Hi. Vous commenciez à vous sentir à l’aise avec Instagram ? Voici Vine. Voici Path.

Bien sûr, il y a derrière tout ceci de vraies bagarres, autour de jeunes start-ups qui veulent devenir grandes, ou bien se faire racheter très cher avant même d’avoir gagné leur premier dollar. Il y a aussi, derrière les succès de quelques plateformes, l’or de nos données personnelles, les secrets du marketing personnalisé, basé sur la revente de nos goûts et de nos préférences.

Par opposition, la force du livre imprimé se trouve non pas dans une prétendue «  perfection  » de l’objet, mais dans sa rusticité : l’anonymat de son acquisition et de sa lecture, la paisible évidence de sa possession et la liberté de son possesseur d’en disposer, l’absolue tranquillité de la lecture déconnectée, loin de toute sollicitation autre que celle voulue par l’auteur, portée par le texte lui-même.

Nous sommes les heureux contemporains d’une époque qui nous offre le meilleur du livre et le privilège de participer à l’invention d’un nouvel ordre des lectures et de la connaissance.

J’ai toujours du mal à suivre Hubert, par ailleurs toujours passionnant, lorsqu’il évoque le «  basculement  » de l’édition vers le web, comme s’il s’agissait d’un mouvement uniforme et inexorable, là où je vois un double mouvement :
- un effort concerté pour faire exister, avec toutes leurs caractéristiques, les livres sur le web – avec un format qui leur est propre, et des caractéristiques maintenues, non pas des caractéristiques physiques comme le skeuomorphisme le suggère, mais bien des attributs conceptuels, indispensables à la forme de lecture que le livre appelle,
- l’invention, directement sur le web, de nouvelles pratiques, de nouvelles manières d’inventer, de créer, d’échanger, de s’exprimer, qui ne sont pas ce qui va nécessairement succéder au livre, ou ce qui doit à coup sûr enterrer le livre, mais ce qui pourrait tout aussi bien le compléter, l’installer parmi d’autres pratiques.

Craig Mod participe des deux mouvements :
- Du premier mouvement, qui prolonge sur le web l’ordre des livres, lorsqu’il dévoile les secrets de la numérisation de son livre Tokyo Space, son choix du format EPUB, les astuces techniques pour créer un fichier adapté à chaque terminal – PC, tablette,smartphone, liseuse.
- Du second, lorsqu’il développe la version iPhone de Flipboard, ou dévoile son projet HI.

L’un des articles qui éclairent peut-être le mieux la réflexion de Craig Mod sur la «  physicalité  » du livre imprimé et l’intangibilité virtuelle de ses projets numériques est ici : il y raconte comment, à la fin de son expérience avec Flipboard, lorsque la version 1.0 de l’application sur laquelle il a travaillé a été chargée sur l’Appstore, il a voulu rendre tangible le travail réalisé avec son équipe sur ce projet, et qu’il a choisi pour cela de produire un… livre imprimé.

«  Abstraitement, vous pouvez réfléchir au passage entre digital et physique comme à un passage entre non-clos et clos. A celui d’un espace sans coins explicites à un autre espace entièrement constitué de coins.  »

C’est là une vision de designer, qui pense dans l’espace, et pour qui la définition du livre se rapporte à l’espace de celui-ci, qui se déploie d’un coin à l’autre de la page, puis d’un coin à l’autre d’un bloc de texte ou d’une image à l’intérieur de celle-ci. Sa pensée sur le livre est prise dans la trame invisible sur laquelle il positionne sa mise en page.

Et le plus beau cadeau qu’il a l’idée de faire à son équipe, avant de partir pour d’autres aventures, est celui d’enserrer entre les coins multiples d’un livre cadeau l’essence de leur expérience de quelques mois.

Il nous fait, à nous, des cadeaux successifs, en participant à l’invention d’un web qui encourage la créativité et réveille notre désir d’ajouter du sens à nos parcours, nos observations, nos voyages, nos flâneries. Bel été à tous !

Toi aussi, tu peux écrire une nouvelle fin pour le dernier épisode de Gossip Girl

Capture d’écran 2013-05-22 à 19.43.31

 

 

 

 

 

Non seulement tu peux écrire une fin alternative au dernier épisode de la saison 3 de ta série préférée, ça, tu pouvais déjà le faire depuis longtemps, et la publier par exemple sur le site fanfiction.net, mais bientôt, tu vas pouvoir la vendre sur Kindle Worlds, annoncé aujourd’hui par Amazon.  Attention, il ne s’agit pas d’un nouveau canal d’auto-édition, mais bien d’un appel aux amateurs de fan fiction afin qu’ils adressent leurs écrits à Amazon. Afin d’éviter tous les ennuis juridiques pouvant découler de la réutilisation de matériel protégé par le droit d’auteur, Amazon a conclu un accord avec les ayants droit de ce qui est désigné par le terme «  World  », et que l’on traduira par Univers. Pour l’instant, Amazon a signé avec Alloy Entertainment, la société qui détient les droits des séries Gossip Girl, Pretty Little Liars, Vampire Diaries, un accord selon lequel les amateurs de fan fiction peuvent utiliser sans crainte d’être attaqués en justice chacun des univers de ces séries pour inventer de nouvelles aventures, des suites, des fins alternatives etc. Les histoires ainsi produites sont vendues, et auteurs comme ayants droit sont rémunérés. La part de revenu versée à Alloy Entertainment n’est pas indiquée, l’auteur quant à lui touche 35% du prix de vente au public pour les titres qui dépassent 10 000 mots, et 20% pour ceux inférieurs à cette longueur. Et aussi, il faut le noter, les auteurs de ces fan fictions cèdent tous leurs droits à Amazon, pour la durée du copyright, et pour le monde entier.

Amazon ne publiera pas systématiquement tous les titres qui lui seront adressés, se réservant le droit d’écarter ceux qui ne correspondent pas aux «  Content Guidelines«  , qui sont les suivantes :

  • Pornographie : nous n’acceptons pas de pornographie ou de descriptions visuelles choquantes  d’actes sexuels.
  • Contenu choquant : nous n’acceptons pas de contenu choquant, ce qui inclut mais ne se limite pas aux injures racistes, aux éléments excessivement violents, ou au langage excessivement grossier.
  • Contenu illégal : nous prenons les violations de la loi et de la propriété intellectuelle très au sérieux. Il en va de la responsabilité des auteurs de s’assurer que leur contenu ne contrevient pas aux lois du copyright, des marques déposées, à la protection de la vie privée, et à d’autres droits.
  • Mauvaise expérience utilisateur : nous n’acceptons pas les livres qui fournissent aux utilisateurs une piètre expérience. Cela inclut pas exemple les livres mal formatés, les livres disposant de titres, couvertures ou description de produit trompeurs.
  • Usage excessif des marques : nous n’acceptons pas l’usage excessif de noms de marques ou l’inclusion de nom de marques en tant que publicité payante ou promotion.
  • Recouvrement : aucun recouvrement entre différents Univers n’est permis, ce qui signifie que votre œuvre ne peut inclure aucun élément issu d’un livre, fim ou autre,  protégé par le copyright venant d’un autre Univers que celui que vous avez initialement choisi.

Encore une fois, Amazon avance à grand pas. On sera attentif à l’accueil qui va être fait à cette offre par les amateurs de fan fiction, et on est assez bluffé de la manière dont Amazon prend les usages réels des auteurs de fan fiction au sérieux, pour bien sûr, on ne se refait pas, imaginer aussitôt des moyens de  monétiser ces usages. Seul un acteur de la taille d’Amazon était probablement en mesure de conclure de tels accords avec les ayants droit d’univers transmedia de renommée mondiale.

Amazon propose aux auteurs de fan fiction,  qui n’avaient rien demandé  et semblaient assez heureux sur leur petit coin de web, une rémunération, perspective à laquelle beaucoup d’entre eux auront probablement du mal à résister. Même si,  pour la plupart, les ventes seront très faibles et les revenus minces. Mais contrairement aux auteurs auto-édités, qui conservent tous leurs droits et à qui il faut, en cas de succès, si l’on souhaite signer un contrat avec eux, verser des à valoir qui peuvent très vite monter si plusieurs éditeurs s’intéressent au même auteur, les utilisateurs de Kindle Worlds se transformeront immédiatement en «  machines à cash  » en cas de très gros succès, directement au profit d’Amazon, qui n’aura absolument pas besoin de proposer le moindre à valoir, ni d’enchérir sur des propositions tierces – les droits auront été cédés dès le départ, droits mondiaux pour la durée du copyright : il fallait y penser.

Le fallait-il vraiment, à votre avis ?