Changer nos façons de travailler (1)

16 juillet 2010

J’ai bien choisi mon titre, vraiment, et je suis bien aise de commencer à rédiger ce billet un jour de congé, parler de nos façons de travailler un jour où je ne travaille pas (je n’ai jamais considéré le fait de tenir ce blog comme un travail) alors que j’ai pris deux jours de congé pour dessiner un grand pont du 14 au 17 juillet, et que je me suis enfuie de Paris, c’est une idée formidable. Oui, car comment réfléchir sur nos façons de travailler en continuant à travailler ? C’est en fait toute la question que je vais finalement essayer d’aborder au prochain TOC, oui,  j’ai échappé au truc dont je parlais dans le billet précédent (”the down sides of digital publishing”) : c’était vraiment trop flippant.

Je ne  vais pas me lancer dans un truc de consultant sur le changement, il y en a qui font ça très bien, la gestion du changement, avec des formules, des beaux acronymes à mémoriser, des mantra en veux-tu en voilà. Juste essayer de témoigner de ce qui se passe dans de nombreuses maisons d’édition, aujourd’hui, où il est nécessaire de changer certaines façons de travailler, tout en continuant à travailler. Alors que nous sommes pris entre deux flux qu’il est très difficile de concilier : un flux permanent d’informations et d’annonces, d’innovations, et le flux régulier du travail habituel. Comme le résument souvent les équipes que je rencontre : “On a des livres à faire !”. Et ceux qui disent cela ont raison, ils ont des livres à faire, des manuscrits à lire, des auteurs à rencontrer, des épreuves à corriger, des lancements à organiser. Et ce n’est pas parce que les ventes de livres numériques décollent aux USA, que les publicités pour l’iPad surgissent sur les abribus, ce n’est pas parce que les technologies évoluent, que certains lecteurs s’impatientent de voir grossir l’offre disponible en numérique, que les offices vont être suspendus, que les libraires vont cesser de proposer des livres imprimés, que l’activité habituelle va diminuer brutalement ou s’arrêter. Même si la proportion de ventes de  livres numériques atteint aujourd’hui 3% en France, et si on annonce 5, puis 10 ou 15% à moyen terme, il reste aujourd’hui que 97% des ventes de livres sont des ventes de livres imprimés. Oui : “On a des livres à faire.”

Et cependant le changement n’est pas optionnel. Il faut faire ces livres imprimés ET changer cependant notre façon de les faire, pour prendre en compte les changements qui ne nous attendent pas. Et tout le monde déteste le changement, en particulier le changement imposé, celui qui touche aux habitudes de travail, vient chambouler le quotidien, fait surgir des questions là où le savoir-faire et l’expérience avaient apporté des réponses évidentes, si intégrées dans les pratiques que toute idée de question ou de problème était absente. “J’ai toujours fait comme ça.”. Ben oui. Mais c’est fini, toujours, et on va faire maintenant un peu différemment. Pas une bonne nouvelle.

Si encore on avait des recettes, des certitudes, des promesses. Si on pouvait tranquillement montrer une voie claire et dégagée vers un avenir riche d’innovations gratifiantes. Ce n’est pas le cas. L’incertitude est grande sur l’avenir de nos métiers, et ce qu’il est avant tout nécessaire d’apprendre, c’est à vivre avec cette incertitude, à avancer sans crainte vers l’inconnu. Et nous ne sommes pas du tout égaux les uns et les autres dans nos capacités à affronter cette nécessité.

Alors ? Expliquer, informer, répondre aux questions, accompagner. Et se dire, toujours, que si l’autre n’a pas compris, c’est que l’on n’a pas correctement ou suffisamment expliqué, que l’on n’a pas su écouter, et recommencer. Se tenir informé pour essayer de discerner des voies, des pistes, des façons d’avancer. Trouver les sentinelles qui seront les meilleurs relais. Rester enthousiaste. Bannir les mots “peur, danger, crainte”, et préférer “opportunité, innovation, imagination”. Saluer chaque avancée, chaque progrès, applaudir les premiers pas, ce sont les plus difficiles, toujours, et tous les voyages commencent ainsi, un, deux, trois pas.

Pourquoi est-ce si difficile ? Je finis pas me dire que les difficultés viennent d’une rupture bien plus radicale que celle qui consiste à mettre en place de nouvelles procédures, permettant de publier simultanément une version numérique et une version imprimée de chaque ouvrage. Même si c’est ainsi que cela commence, forcément. On pense le nouveau avec les outils de l’ancien, c’est toute la problématique du “livre homothétique”, du fac-similé numérique d’un livre. C’est toute cette discussion infinie, vraiment infinie sur la définition du livre numérique, ce qu’il est, ce qu’il n’est pas.

La difficulté, c’est celle que nous avons à penser dans le temps. Nous avons du mal, en toute circonstance à penser dans le temps, qui nous échappe par définition. Pour penser, nous arrêtons les choses, nous les fixons, nous attrapons les papillons de la réalité et fixons leurs ailes avec des épingles, simplement pour pouvoir penser calmement. Et le plus gros changement que le numérique entraîne pour le livre, c’est un changement du temps du livre. Chacune des temporalités du livre est revisitée et complètement bouleversée. Le temps de l’écriture, certainement, on peut aujourd’hui voir le texte s’écrire, le texte n’attend plus rien de l’encre et du papier, n’a plus besoin de fixité, il se déploie, il n’a besoin que de 0 et de 1, il s’envole des claviers vers les écrans, à peine écrit il est potentiellement disponible en mille lieux. Et même si l’on choisit de donner au texte la forme close d’un livre, parce que cette forme a bien des avantages, le livre numérique ne meurt jamais, ne s’épuise pas, sa publication est définitive. Placé sur un serveur, il attend son lecteur. Bien sûr, les médiations demeurent. Mais certaines d’entre elles sont des algorithmes. On peut trouver un livre numérique sans le chercher, on peut buter dessus sur le web, en réponse à une requête. Kevin Kelly, dans l’article traduit par Hubert Guillaud met en évidence certaines de ces caractéristiques. Nicolas Carr, dans un livre dont je n’ai lu que des résumés et des extraits, s’inquiète des conséquences sur notre fonctionnement psychique de nos lectures fragmentées, de l’envahissement de nos vies par les écrans et le culte de l’instantané.

Alors bien sûr, on procède par étapes. On part de ce que l’on connaît. Aux librairies qui proposent des livres imprimés s’ajoutent des e-librairies, fondées sur un modèle identique, transposé sur le net. Même si certains, comme Mike Shatzkin, s’interrogent sur le bien-fondé de ce cette transposition, et se demandent si, contrairement à ce que craignent de nombreux acteurs du monde de l’édition, nous n’allons pas assister, plutôt qu’à une très forte concentration des lieux de vente virtuels de livres numériques (la grande crainte des big 3, Amazon, Google, Apple), à une multicplication à l’infini des lieux de disponibilité de ces livres sur le web. C’est ce qu’il appele le “vertical” Chaque carrefour d’audience web, même la plus modeste intersection, rassemblant des gens autour d’un centre d’intérêt, d’une passion, d’un hobby, est une librairie potentielle, pour peu que des solutions distribution et de de vente en ligne soient disponibles et faciles à installer.

Quel tissu de digressions ! Peut-être. Mais comment changer si l’on n’a pas une représentation à peu près nette des directions à prendre ? Si l’on a pas idée de ce qu’est “the big picture” ? Le changement s’articule vraiment dans un va-et-vient permanent entre les représentations et les façons de faire. Et la vision de ce changement s’instruit en permanence du détail de sa mise en œuvre, tout comme ces détails ne peuvent être abordés sans une ligne conductrice, même si celle-ci est parfois en pointillés.

Ce billet est affreusement long, et c’est bon signe : il y a matière à réflexion, évidemment, et à discussion, j’espère. J’aimerais pas arriver au TOC les mains vides. Donc, à suivre…

Normandie ?

8 juillet 2010

normandie Il y a un an  j’avais le sentiment de perdre le rythme lorsque je laissais passer une semaine entre deux billets, et là, je vais bientôt pouvoir compter en mois.

Dire “je suis débordée” serait idiot, tout le monde est débordé, je déteste les gens qui disent qu’ils sont débordés comme si cela leur donnait de l’importance, alors que cela ne leur donne aucune importance particulière, cela leur en enlève, de l’importance. Ils disent : “je suis débordé”, mais il faut comprendre : “je suis très très grand, puissant et fort” et curieusement,  je les vois rapetisser au fur et à mesure qu’ils me parlent, tellement petits, que j’ai l’impression qu’ils s’éloignent, et c’est tant mieux, bon débarras.

Donc, oui, bien occupée, pas plus débordée que vous, ni plus fatiguée, juste perdu le rythme, dévissé. Disparues l’envie, l’humeur blogueuse, la légèreté… Bon, j’essaye, allez, j’ouvre l’interface de mon Wordpress,  qui me répète depuis des mois “pensez à faire une mise à jour”. Je ne trouve plus le temps de bloguer, mon WP chéri, quand crois-tu que je trouverai celui de te mettre à jour ? Va-t-elle revenir,  cette humeur légère ? Retrouverai-je ce plaisir de démarrer une conversation avec vous, d’aller dénicher un lien, une image, de trouver le ton et le rythme, de traduire pour vous un extrait pêché dans mon agrégateur, et d’accrocher autour, comme des guirlandes,  quelques idées, quelques questions ?

François me dit que je devrais bloguer autre chose que des histoires d’édition et de numérique, sortir des ibouqueries, vous parler de la Normandie par exemple, mais j’y vais plus en Normandie, la maison de famille est à vendre,  plus envie d’y aller juste pour me faire du mal en pensant que des gens accrocheront bientôt une balançoire pour leurs mômes à l’arbre du trapèze, mais non, idiots,  ce pommier-là c’est pour accrocher le trapèze..  Non, brrr… pas la Normandie.

Je vais être bien plus pragmatique, moderne, absolument pas du tout nostalgique de rien du tout, pas sentimentale, non, impec, fonceuse et performante… Je vais essayer de préparer en bloguant une intervention que je dois faire n octobre au TOC de Francfort, histoire d’anticiper un peu, et d’éviter le coup de stress (voir plus haut) une semaine avant comme l’an dernier, et surtout de vous faire bosser un peu, genre crowdsourcing, vous me donnez des idées (rappelez vous, quand on donne une idée, on la garde quand même, c’est ça qui est bien…, pas de garde alternée pour les idées, pas de week-end sur deux.)

Voici ce que me propose l’équipe du TOC, bien sûr c’est une suggestion, et je peux recadrer, suggérer autre chose…

Numérique : le côté obscur
L’avènement de l’édition et de la distribution numériques présente un certain nombre d’opportunités pour les éditeurs, auteurs, et lecteurs, mais cela crée aussi pas mal d’occasions d’attraper des maux de tête… Dans cette présentation, Virginie Clayssen (la fille qui ne blogue presque plus ), explore de quelle manière le numérique est suscpetible d’affecter : les ventes de livres imprimés, les lois sur la propriété intellectuelle, la question des droits territoriaux, les lois sur le prix unique, les modèles de distribution numérique, le copyright, et propose des idées sur la manière pour les éditeurs de relever ces défis.

Voilà, tout ça en trois quart d’heure plus les questions… Je crois que je vais commencer par 1) élaguer 2) changer le titre qui est vraiment trop déprimant (en fait j’ai traduit comme ça “Digital, the down side”). Bon, il y en a qui ont le droit de faire rêver tout le monde, de parler de livres augmentés, de lectures partagées, d’innovations, de création et de joyeusetés, et moi, voilà que j’aurai la triste tâche de parler des trucs vraiment pas drôles, le prix unique, c’est bien je sais, mais ça fait pas rêver les foules, à part quelques foules de libraires et d’éditeurs… Les droits territoriaux, la distribution, c’est chouette, où est mon Efferalgan, non mais je rêve, je suis censée parler des trucs qui nous donnent mal à la tête ? Finalement, François, la Normandie, c’était plutôt une bonne idée.

liseuses : guerre des prix aux USA

23 juin 2010

Avant même son lancement, l’iPad d’Apple avait provoqué aux USA des changements notables dans le paysage du livre numérique : on se souvient que John Sargent, CEO de Macmillan, après avoir obtenu d’Apple un contrat de type “agency model”, avait réussi à faire plier Amazon, et à négocier des conditions équivalentes pour les ventes de livres numériques sur le Kindle, bientôt suivi par 4 autres des “big six”.  Le résultat, une augmentation, chez tous ces éditeurs, des prix de vente de leurs livres numériques, passant de 9,90 $ à 12,99 ou 14,99$.

Quelques semaines après, où en est-on ? L’iPad se vend bien, 3 millions de machines écoulées à ce jour (dans plusieurs pays.) Le Nook de Barnes & Noble réussit également à s’imposer, notamment parce qu’il est vendu en librairie  - chez Barnes & Noble (nombreux sont les clients qui souhaitent essayer une liseuse avant de l’acheter). Kobo a également son reader, vendu chez Borders. La gamme de liseuses Sony semble assez distancée, qui n’a de partenariat avec aucun e-libraire, et ne propose encore aucune liseuse connectée.

Mais comme rien n’est simple dans le monde de l’édition numérique, Kobo dispose également d’une appli iPad, tout comme le Kindle, tout comme Barnes & Noble. Un intéressant comparatif de ces différentes applications, dans lequel figurent également des applications indépendantes de tout device comme Ibis Reader ou Stanza, est disponible sur ZDnet.

On se doutait bien que le prix des liseuses allait chuter rapidement : c’est Barnes & Noble qui a ouvert la danse, avec un Nook wifi annoncé hier à 149 $, et le même avec 3G à 199$. Quelques heures plus tard, Amazon réplique en diminuant de 70$ son Kindle , qui passe de 259 à 189 $.

Tout cet écosystème est encore loin d’être stabilisé, alors que les ventes de livres numériques continuent d’augmenter : les statistiques de l’IDPF (qui concernent exclusivement la “littérature générale” ) indiquent 91 M$ de CA pour le livre numérique au 1er trimester 2010 (contre 25 au premier trimestre 2009).

Bon, j’ai mis plus de chiffres dans ce post que dans 10 des mes précédents réunis, alors j’arrête avec les statistiques et les dollars. Ce qui compte, c’est ce qui se profile derrière ces chiffres et ces annonces. Certainement, et Mike Shatzkin le souligne aujourd’hui, une vraie complexité, dont il affirme qu’elle devrait réjouir les éditeurs, car elle pourrait décourager les auteurs tentés de se lancer dans le “do it yourself”. Il appartiendra aux  éditeurs d’apprivoiser cette complexité, afin d’être en mesure de dire à leurs auteurs : ne vous embêtez pas avec tout ça, c’est affreusement compliqué, on va s’en occuper, vous avez bien mieux à faire…

L’idéal serait que cette complexité ne soit pas infligée aux lecteurs, et nous n’y sommes pas encore tout à fait. Enfin : tout est simple à qui consent sans restriction à adhérer à ces modèles fermés qui sont en train de s’installer. En achetant un terminal particulier, on achète aussi  un aller simple pour une librairie en ligne. Et on se retrouve obligé d’y effectuer tous ses achats de livres numériques. Tant pis si certains des titres qui nous intéressent n’y figurent pas. Tant pis si l’on aimait bien aussi la façon dont l’offre était présentée dans d’autres e-librairies.

La guerre des prix des liseuses, c’est la face visible des luttes qui se livrent pour capturer un nouveau marché, et chacun tente de faire un sorte qu’il se structure à son avantage. La domination sans partage d’Amazon a pris fin. Des outsiders sont apparus. Comment l’arrivée prochaine d’un tout petit acteur, une start-up Californienne - Goodle, ou Google, un nom comme ça - qui a des projets concrets au sujet du livre numérique, et que les spécialistes commencent à suivre de près va-t-elle venir bouleverser encore un peu plus ce tableau plutôt chaotique ?

Voilà des questions dont nous pourrons discuter, parmi bien d’autres, à l’occasion du prochain Bookcamp, prévu le 25 septembre prochain. Hubert Guillaud nous demandait ce matin : alors on le lance ce Bookcamp ? Oui, j’ai répondu tout de suite, on a plutôt intérêt à être nombreux pour réfléchir à toutes ces questions, échanger nos expériences, idées, visions, interrogations. Pour participer, dès maintenant, connectez-vous sur le site du Bookcamp.

Des orages sémantiques

8 juin 2010

Rencontré une nouvelle métaphore météorologique qui me plaît beaucoup  dans le billet de Christian Fauré intitulé “les enjeux d’une bibliothèque sur le web” , où il nous parle d’orages sémantiques.

“Concernant les bibliothèques, ma proposition sera donc la suivante : il faut développer les «  orages sémantiques  ». Par cette expression on entend l’ensemble des discussions, polémiques, argumentations autour d’une ressource (auteur, oeuvre, thème, etc.). Dans cette perspective, il faut considérer que chaque ressource disponible en ligne est un paratonnerre dont le but est de capter les polémiques et les discussions dont elle fait l’objet”

Avec cette approche, l’activité de catalogage s’étend au-delà du catalogage des oeuvres puisqu’il couvre le catalogage des débats sur autour des ressources sur le web. Grâce à ce catalogage des «  orages sémantiques  », une bibliothèque peut commencer à fournir de nouveaux services, comme par exemple une sorte de «  Zeitgeist  », un esprit du temps.”

Des ressources en ligne fonctionnant comme des paratonnerres… Bien sûr ! En lisant le billet de Christian, je réalise que nombre des observations qu’il fait,  et qui concernent les bibliothèques,  peuvent également s’appliquer aux éditeurs… Je suis d’accord avec Christian sur l’idée qu’éditeurs et bibliothécaires auraient beaucoup à gagner à mieux réfléchir et agir ensemble, à affiner leur compréhension du web et de ce qui peut s’y inventer. Dans ma veille et ma réflexion, je suis amenée à suivre, via mon agrégateur ou mon fil twitter nombre de bibliothécaires, dont j’apprends beaucoup. Nous sommes nombreux à penser qu’à l”ère du web, le concept de “chaîne du livre” est devenu inopérant, et fait place à celui de réseau. Et que notre représentation spontannée de ce qu’est un site web, vu comme un espace clos disposant d’un contenu propre, sorte d’ilôt sur le web où il conviendrait de chercher à attirer le plus de visiteurs possibles, doit être dépassé. Parce que la force d’un réseau ce n’est pas la puissance de chacun de ses nœuds, mais bien la puissance des liens entre ces nœuds, ce qui circule en permanence à travers le réseau, et qui crée du sens. L’image de l’orage sémantique et du paratonnerre aide à se représenter le potentiel énorme de cette circulation nerveuse des informations, et la manière dont elles peuvent être agrégées, mises en forme, traitées pour produire du sens.

Comme les bibliothécaires, les éditeurs, de plus en plus, devront intégrer cette vision à leur pratique, apporter le plus grand soin à la production et à l’exposition des métadonnées, et faire en sorte à la fois de repérer, d’alimenter, animer et agréger les conversations dont les livres qu’ils publient sont l’objet.

Je le dis chaque fois que je peux : le “virage numérique” de l’édition n’a de sens que pris dans un changement bien plus radical et profond, dont nous ne prenons la mesure que très progressivement. Celui apporté par les potentialités du web, que nous peinons à nous représenter correctement, car sa représentation est à bien des égards, pour qui n’est pas plongé au quotidien dans ses méandres, contre-intuitive.

Des billets comme celui-ci ont le grand mérite de nous aider à mieux penser le web, ce qui s’y joue, ce que nous pouvons essayer d’y faire advenir, et le rôle actif et complémentaire que peuvent y jouer aussi bien les acteurs privés du monde de l’édition (auteurs inclus)  que la puissance publique, via les bibliothèques.

The Mongoliad : un monde fictif virtuel partagé massivement multi-lecteurs

29 mai 2010

mongoliad_w150Mardi 25 mai était dévoilée à San Francisco la version alpha du premier projet de  Subutaï Corporation, une équipe qui regroupe des écrivains, des développeurs, des game-designers et des directeurs artistiques.

Il y a longtemps, depuis la lointaine époque du cédérom, que j’ai l’intuition que c’est via un rapprochement entre les auteurs de l’écrit et le monde du jeu (développeurs, game designers, directeurs artistiques, réalisateurs ) que s’inventeront probablement de nouvelles formes narratives sachant tirer parti des hybridations que les technologies informatiques autorisent, ce que l’on appelait dans les années 90 le multimédia interactif.

La composition de l’équipe de Subutaï Corporation en est l’illustration : les auteurs, issus de l’univers de la SF, de la mouvance post-cyberpunk,  s’entourent de professionnels qui pourraient figurer dans un roman de Douglas Coupland,  l’un architecte de plateformes de jeux massivement multijoueurs, l’autre spécialiste des textures, tous familiers de la 3D et de l’univers du jeu.

Voici comment Subutaï présente son projet, dans un mail adressé à ceux qui se sont inscrits pour la version alpha sur son site :

“Au centre du dispositif, une aventure médiévale contée par Neal Stephenson, Greg Bear, Nicole Gallan, Mark Teppo et d’autres auteurs renommés, qui se situe à une époque où l’Europe pensait que les hordes mongoles étaient sur le point de détruire son monde, et où une petite bande de mystiques et de combattants essaient de détourner le cours de l’histoire.

Nous avons travaillé de manière avec des artistes, des chorégraphes de combats et d’autres spécialistes des arts martiaux, des programmeurs, des réalisateurs, des game designers, et pas mal d’autres gens pour produire un flux constant de contenu non textuel, para et extra narratif, dont nous pensons qu’il donnera vie à l’histoire d’une manière inédite, et qui ne pourrait pas être envisagée sur un média unique.

Très prochainement, lorsque The Mongoliad contiendra une une masse suffisante de récits et de contenu, nous demanderons aux fans de nous rejoindre pour créer le reste du monde et créer de nouvelles histoires dans celui-ci. C’est là que débutera la partie réellement expérimentale du projet. Nous sommes en train de développer des technologies vraiment “cool” pour rendre cela facile et amusant, et nous espérons qu’un grand nombre d’entre vous les utiliseront.

Les gens pourront accéder à The Mongoliad sur le web et via des applcations pour mobile. Nous allons commencer avec l’iPad, l’iPhone, les terminaux sous Androïd, des applis Kindle, et nous ferons probablement plus encore dans un futur proche.”

Cory Doctorow signale le projet sur boing-boing en ces termes :

“Il  y a déjà eu quelques expériences notables de mondes partagés en ligne, du vénérable alt.cyberpunk.chatsubo à l’actuel Shadow Unit. Mais on dirait vraiment que ces types de the Mongoliad sont sur le point de charger encore la barque, et de pousser le concept plus loin que personne d’autre auparavant, et qu’ils le font d’une manière que seul le web autorise, impossible à traduire sur le papier.

J’ai vu une démo de The Mongoliad l’autre soir et c’était vraiment très excitant. Il n’y a pas encore grand chose d’accessible au public pour le moment, mais je vous tiendrai au courant.”

Moi aussi, j’essaierai de vous tenir au courant.

(Via Peter Brantley )

édition numérique : un peu de sérieux

27 mai 2010

Cesser d’être extraordinaire

24 mai 2010

Sur son blog, Donn Linn se réfère à une conversation qu’il vient d’avoir avec Laura Dawson (ljndawson.com) et Brian O’Leary ( magellanmediapartners.com) après l’une des innombrables conférences sur l’édition numérique, ou le numérique et l’édition, ou bien le futur du livre à l’ère du numérique. Il cite Laura Dawson  : “Quand allons-nous enfin pouvoir participer à des réunions de ce type et ne pas entendre à nouveau  quelqu’un raconter fièrement comment il utilise un process de production basé sur XML, ou bien comment il met en place un système de Digital Asset Management, ou bien de quelle manière il fait en sorte que ses métadonnées soient correctement structurées, sans que cela soit perçu comme quelque chose d’inhabituel ou de remarquable ?”

Fatigue du consultant, expert d’un sujet, qui propage déjà depuis plusieurs années la bonne parole auprès de ses clients : “Si vous voulez être prêts pour les changements qui s’annoncent, il ne suffit pas de passer rapidement un contrat avec une start-up qui va vous fabriquer quelques applis iPhone sexy, que vous pourrez utiliser pour communiquer sur le fait que vous êtes un éditeur dans le coup, innovant, qui avance en marchant…  Si vous voulez êtres prêts pour les changements qui s’annoncent, il ne suffit pas d’ouvrir un compte Twitter et de tenter de faire du buzz sur vos nouveautés, ni de moderniser votre site web, ni de spéculer sur ce que ce sera LE terminal gagnant, liseuse ou tablette, ou LE modèle économique dominant, téléchargement ou accès. Il ne suffira pas non de plus trouver le sous-traitant qui produira le moins cher possible le maximum de titres dans les formats qui vont bien.”

Le pas que Laura Dawson aimerait que les éditeurs aient tous déjà fait aujourd’hui, de sorte que l’annoncer comme extraordinaire n’aurait plus aucun sens, c’est simplement d’intégrer au cœur de leur métier, ce qui rend possible la publication numérique de leurs titres, sous le plus grand nombre de formes possibles, et la “découvrabilité” de ces titres, quel que soit le choix des lecteurs en ce qui concerne leur terminal de lecture , et quel que soit le mode de commercialisation choisi pour ces titres.

Un process de production basé sur XML, c’est la première chose qu’elle évoque spontanément. Je ne vais pas réexpliquer ce que c’est, rappeler seulement qu’il s’agit de repenser la chaîne de production du livre, en tenant pour acquis que plus on anticipe en amont sur la possibilité qu’un projet éditorial sera susceptible d’être publié sous différentes formes, en proposant aux différents intervenants des outils conviviaux permettant de séparer la forme et le contenu, de produire le plus tôt possible des métadonnées permettant d’isoler et d’identifier les différents fragments qui composent un livre, plus on ouvre l’avenir du livre en question, (livre pris ici au sens d’œuvre), lui permettant tout à la fois de devenir un livre imprimé, un livre numérique dans un format X ou Y,  une application, ou d’alimenter une base de données qui elle-même permet de construire un service en ligne.

Le second élément dont Laura déplore qu’il demeure aujourd’hui quelque chose que l’on mentionne comme un effort remarquable, c’est le fait pour une maison d’édition de se doter d’un DAM, ou Digital Asset Management system. C’est déjà le cas pour quelques groupes d’édition, mais c’est encore loin d’être le cas général. L’idée est simple, celle de rassembler sur un serveur central auquel peuvent accéder tous les utilisateurs qui ont besoin de le faire,  selon un système d’autorisations paramétrable, l’ensemble des éléments numériques qui concourent à la fabrication d’un projet éditorial : texte, images, couvertures, PDF imprimeur, versions numériques dans différents formats. Un système d’archivage centralisé,  qui ne se contente pas de stocker la version définitive du livre assemblé, mais aussi tous les éléments qui le composent, dans les différents formats. Pensez à votre propre disque dur, et aux soucis que vous vous créez à vous-mêmes lorsque vous manquez parfois de rigueur dans le nommage ou le classement de vos fichiers, pensez à vos hésitations (est-ce bien la version définitive ? qu’ai-je fait de la version précédente ? D’où sort cette image, est-ce que je l’ai quelque part dans une meilleure définition ? ) et multipliez cela par le nombre d’intervenants des différents projets qui occupent une maison d’édition qui publie plusieurs dizaines de titres chaque année. La mise en place d’un DAM nécessite un accompagnement important afin que les utilisateurs comprennent son utilité et acceptent de se plier aux procédures qu’il faut nécessairement respecter pour qu’il soit convenablement alimenté. C’est un projet structurant, mais qui permet une bien meilleure maîtrise de ce qui fait toute la richesse d’une maison d’édition : les livres qu’elle est en train de publier, et ceux qu’elle a déjà publiés. La seconde vie d’un livre déjà publié est infiniment plus facile à envisager, ou l’utilisation d’éléments de ce livre pour créer un nouveau projet, si l’ensemble des éléments qui le composent est accessible en quelques clics. Et la publication des nouveautés s’en trouve également facilitée, le DAM permettant des échanges réglés entre les différents intervenants qui contribuent à la publication, internes ou externes.

Troisième exemple cité par Laura Dawson, les métadonnées. Oui, Laura aimerait bien que le fait d’accorder la plus grande importance aux métadonnées de ses livres, à la manière dont elles sont structurées, ne figure plus jamais dans le programme d’une conférence sur le livre numérique. Elle rêve que cela soit fait, naturellement, que tous les éditeurs aient compris que sans métadonnées convenablement renseignées et structurées, le livre qu’ils publient peut être fantastique, leurs efforts pour le promouvoir exceptionnel, ce livre n’a que très peu de chances d’acquérir et encore moins de conserver de la visibilité sur le web, ratant définitivement et irrémédiablement l’attention de ses lecteurs potentiels, ceux d’aujourd’hui ou de demain.

Mettre en place un processus de production permettant de structurer les projets éditoriaux le plus en amont possible, disposer d’une gestion centralisée de l’ensemble des fichiers qui entrent dans la composition des ouvrages, accorder le plus grand soin à la qualité de ses métadonnées : cela devrait être banal. On ne devrait plus s’en étonner. Cela n’a rien de très excitant à priori, c’est du travail qui se fait ici et là, silencieusement, avec l’implication de nombreux acteurs, ceux qui consentent les investissements nécessaires, ceux qui étudient et choisissent les solutions techniques, ceux qui mettent en place et développent, ceux qui accompagnent le déploiement, et enfin ceux, les plus nombreux, qui acceptent les changements dans leur manière de travailler.

Cela n’a rien de séduisant, cela ne fait pas la une des hebdos, cela ne rameute pas les foules, cela ne prête pas à la controverse, c’est juste du travail qui doit être fait. Pour être prêts. Pour qu’on n’en parle plus dans les conférences.

Invités d’honneur

14 mai 2010

untitled-0-00-02-13Cette année, la France est l’invité d’honneur de la foire du livre de Séoul, et le BIEF (Bureau International de l’Edition Française) m’a demandé de participer aux journées professionnelles organisées à cette occasion.

J’ai donc fait le déplacement, pour intervenir au sujet des enjeux du numérique dans l’édition, en duo avec un représentant de l’Association des Publications Numériques de Corée, M. Chang Di Young. Bien qu’il m’arrive de plus en plus souvent de me livrer à cet exercice, je m’y prépare toujours avec le même soin, retouchant mes slides jusqu’à la dernière minute, soucieuse de présenter le plus clairement possible la manière dont les éditeurs français abordent les questions touchant au numérique, les défis auxquels ils sont confrontés, et les changements que cela implique dans leur manière de travailler.

Dans le salon lui-même, une petite allée de stands montrant des liseuses, dont la liseuse Samsung.  Je discute un moment avec un représentant de IN3tech, ( InCube Technologies), un prestataire proposant aux éditeurs ses services pour la numérisation et l’intégration de leur catalogue dans la librairie que Samsung met en place pour ses smartphones et sa nouvelle liseuse. Comme nous échangeons nos cartes (à la manière coréenne : tenir la carte à deux mains et s’incliner légèrement), il voit le nom du groupe qui m’emploie et tilte immédiatement, me parlant de vidéo, de YouTube, et je comprends qu’il a vu le film “Possible ou Probable” réalisé par Editis il y a quelques années. Il appelle ses collègues pour leur montrer le logo sur ma carte, et tous me font part de leur enthousiasme pour ce film, et je suis obligée malheureusement de leur dire qu’il a été réalisé avant que je n’arrive dans le groupe, et oui, je ne peux m’attribuer aucun mérite à propos de ce film que Bob Stein, plusieurs années après sa sortie, avait signalé à nouveau, lui redonnant visibilité.

J’assiste également à l’intervention d’Hugues Jallon, Directeur Editorial de La Découverte, qui fait une très belle synthèse sur l’édition de Sciences Humaines, abordant la question de manière thématique et en citant et resituant de nombreux titres et auteurs, dans le champ économique, dans celui du politique et celui de l’environnement. Auprès de lui, deux éditeurs de Sciences Humaines coréens, deux éditeurs véritables, passionnés, qui dirigent des petites maisons d’édition, expliquent l’extrême difficulté qu’il y a à trouver des traducteurs français-coréen capables de traduire de la philosophie ou de la sociologie de haut niveau. Il racontent aussi, de manière assez drôle, leurs difficultés à trouver des soutiens financiers, expliquant que lorsqu’ils essaient d’intéresser des industriels (ils citent l’exemple de Hyundaï, qui sponsorisent sans problème à coup de milliards- en won, le milliard est assez vite atteint, c’est environ 8750 euros - des clubs de sport, mais refusent ne serait-ce  que de recevoir ou regarder leurs livres… Il n’est pas facile, donc, de faire circuler la pensée française, mais certains s’y emploient avec une énergie et une passion qui font plaisir à voir, sans se décourager, ne se résignant pas à ce que les Coréens pensent que rien ne s’est passé chez nous depuis le structuralisme et les auteurs de la “French Theory”.

Très peu de temps pour découvrir la ville, même en se levant très tôt (facile avec le décalage horaire…).  Retrouvé Hugues Jallon ce matin pour prendre  le métro à la première heure. Nous quittons le quartier où a lieu la foire, quartier récent dédié au business, grandes avenues bordées de tours, mais dont les rues transversales révèlent des surprises : vous tournez au coin de la rue et l’échelle change brutalement, un fouillis de petites constructions, des restaurants bon marché, une ambiance très différente de celle de l’avenue qui n’est qu’à vingt mètres.

Nous avons ensuite marché plus de trois heures, le plan à la main, nous repérant grâce aux bâtiments, et réussi à trouver notre chemin jusqu’au palais Deoksugung, l’un de ces lieux qui permettent d’éprouver un sentiment d’architecture, cette émotion particulière et rare que l’on éprouve en voyant certains bâtiments, sans pouvoir toujours analyser d’où il provient : l’échelle ? le rapport entre les vides et les pleins ? la disposition des bâtiments, les couleurs, les matériaux ?

Il faudrait bien plus de temps, évidemment, pour se faire une idée de cette ville immense, et tel n’est pas, bien sûr l’objet de notre voyage. Il prend fin, d’ailleurs, et demain, onze heures d’avion m’attendent, et n’oublie pas, mon chéri, de venir me chercher à l’aéroport (c’est un test, pour savoir si oui ou non mon amoureux lit mon blog comme il le prétend…)

Réviser sa géographie

8 mai 2010

Comme je twittais en direct depuis la table ronde à laquelle je participais aujourd’hui à Tallinn, en Estonie, à l’occasion de la foire du livre Balte, Christine Génin, qui anime l’excellent blog lignes de fuite,  indiquait sur Twitter qu’elle avait du chercher sur Google pour localiser précisément Tallinn sur la carte. Et moi de la rassurer, en disant que j’étais #nulleengeomoiaussi, et que j’avais du faire de même en recevant l’invitation.

Arrivée hier soir dans cette ville, au bord de la mer Baltique, à 2h30 de ferry de la Finlande, et à 400km de St Petersbourg. Ce matin, une table ronde (en trois sessions successives ) réunissait des intervenants estoniens, lettons, allemands et français, l’événement ayant été porté conjointement par les représentations allemandes et françaises à Tallinn.

J’ai retrouvé ici Samuel Petit et Denis Lefebvre, d’Actialuna, déjà croisés dans des bookcamps et à des réunions organisées par Cap Digital, ainsi qu’un professeur de lettres de Nancy, Blandine Hombourger, venue témoigner de son usage des manuels numériques et de l’ENT dans le collège où elle enseigne, qui utilise TBI et ordinateurs portables. Rémy Gimazane, du Ministère de la Culture, parlait du droit d’auteur et expliquait le projet français de numérisation des œuvres épuisés, projet très proche de celui qui devrait se mettre en place en Allemagne, que nous présentait Jessica Sänger, juriste attachée au Bösenverein.

L’objectif était d’aborder différents aspects du numérique dans l’édition, ce qui explique la grande variété des intervenants, responsables de bibliothèques, spécialistes du droit d’auteur, représentants du monde de l’édition et de l’enseignement.

Curieusement, alors que l’Estonie est très en avance en ce qui concerne la généralisation de l’accès à internet et l’usage du web (ici, on peut voter en ligne ou via téléphone mobile), l’édition numérique en est encore à ses balbutiements. Alors qu’on trouve pratiquement partout, je l’ai vérifié dans chacun des lieux où je suis passée,  une connexion wifi immédiate et graduite, à l’hôtel, au centre de conférence, mais aussi dans le premier café venu ou dans une librairie, certains services comme iTunes ne sont pas disponibles en Estonie. Une différence aussi, quand les estoniens évoquent les réseaux sociaux, ils mentionnent Facebook mais aussi Orkut, qui n’est pratiquement pas utilisé en France.

Denis Duclos, Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle et Directeur du Centre Culturel Français, qui a porté ce projet avec le Goethe Institut, nous a accueilli très chaleureusement, et a su nous communiquer son intérêt pour ce pays du bout de l’Europe, où se mêlent les influences russe, allemande et nordique. La langue estonienne, qu’il apprend, n’est pas une langue indo-européenne, mais une langue finno-ougrienne.

Il m’aura manqué 48h pour faire un saut à Helsinki, ou visiter le KUMU, le nouveau musée construit par l’architecte finlandais Pekka Vapaavuori. Les Finlandais sont nombreux à venir à Tallinn le week-end, pour y consommer de l’alcool, dont l’usage est moins réglementé ici qu’en Finlande, et fréquenter les spas dont le prix est moins élevé qu’à Helsinki.

J’ai affronté la tempête pour vous rapporter quelques images un peu tremblantes du vieux Tallinn, histoire de vous mettre dans l’ambiance. (Le vent fait un sale bruit dans le micro de ma petite caméra.)

à propos de Craig Mod

26 avril 2010

Hubert Guillaud, sur La Feuille,  attire notre attention sur cet article de Craig Mod, et j’ai envie moi aussi d’y faire écho ici. Pour mettre en avant d’autres remarques de Craig qui me semblent également pertinentes. Et pour partager avec vous une de ces petites découvertes que nous réserve parfois le web.

Craig Mod possède un iPad, et il est fort mécontent de la qualité de lecture que lui proposent les deux applications qu’il cite, iBooks et Kindle.app. Ce n’est pas le terminal qui est en jeu ici : il n’a rien à reprocher à la qualité de l’écran, ni au poids du iPad.  Non, ce qui ne va pas, c’est ce qu’il a sous les yeux : des textes mal présentés, comme si le savoir faire en matière de mise en page avait été oublié, comme si, en abandonnant l’encre et le papier, on abandonnait aussi toute exigence en matière de traitement du texte écrit. Il déplore ce sur quoi beaucoup d’autres se pâment : la métaphore du livre à laquelle les développeurs du lecteur iBook se sont soigneusement attachés, cherchant à offrir une expérience qui simule le plus finement possible l’expérience de manipulation d’un ouvrage imprimé. Résultat, pour faire de la place à cette métaphore, une partie de l’écran ne sert qu’à abriter le graphisme imitant des pages empilées les unes sur les autres, imitant sans aucune autre raison que celle de rappeler ce qui a disparu, le relief du livre, la déclivité des pages enserrée dans la reliure, et jusqu’à cet effet, déjà vu sur le web sur de nombreux feuilleteurs, de la page qui s’enroule et se tourne, petite performance infographique qui en jette toujours, qui produit son effet la première fois qu’on la voit. Tous les efforts se sont concentrés sur la restitution de l’objet disparu (le kitsch qui en résulte est détaillé abondamment  dans le billet des designers d’Information Architect’s inc intitulé “Designing for iPad : Reality Check” ) et absolument pas sur la qualité de l’expérience de lecture, pas sur le texte, sur le détail de sa présentation, l’hyphénation,  le traitement des veuves et des orphelines (termes parfaitement bien expliqués dans ce billet de Marc Autret.)

Hubert insiste également, au grand dam de ses premiers commentateurs, sur l’autre remarque de Craig Mod concernant l’absence d’exploitation par ces applications de lecture des métadonnées des livres. Même si, et on en a souvent discuté avec Hubert, je suis plutôt une lectrice solitaire, un brin sauvage, et que j’ai plus envie d’un tête à tête avec le texte que d’un accès aux traces de lecture des autres lecteurs, je conçois que ces fonctionnalités ont leur intérêt : pour certaines lectures, pour des lecteurs ne partageant pas ce désir d’intimité exclusive avec le texte qu’ils sont en train de lire.

Une certitude, l’informatisation de nos lectures autorise de nombreuses formes de suivi de celles-ci, de “pistage” pour traduire littéralement le terme “tracking”, et ces données peuvent effectivement être partagées, de lecteur à lecteur. Elles intéressent également au plus au point tous ceux pour qui toute information précise sur nos habitudes est une matière première, celle qui permet  à un marketing qui tente de segmenter de plus en plus finement le peuple des consommateurs de cibler précisément les acheteurs potentiels de tel ou tel produit. Certains vont jusqu’à imaginer que ces données (où s’arrêtent les lecteurs dans leur lecture, sur quelle page ont-ils buté, quel passage ont-ils sauté, quels retours en arrière ont-ils effectué…) puisse intervenir dans la fabrication des bestsellers, un peu comme ce qui s’observe à la télévision : si le spectateur n’est pas happé par l’action dans les trois premières minutes, il va zapper, si celle-ci se trouve ralentie, il va zapper, aussi l’écriture des scénari de série devient-elle toujours plus rapide, spectaculaire, au risque d’observer de véritables tics dans les figures narratives proposées aujourd’hui.

La disponibilité potentielle de ces données pose en premier lieu la question de la protection de la vie privée, car elles ont évidemment un intérêt commercial plus fort si elles ne sont pas anonymisées. Elle interroge aussi la nature des échanges culturels, le risque, à toujours se voir proposé ce qui est susceptible de nous plaire, d’enfermer petit à petit chaque lecteur dans une niche douillette correspondant à ses centres d’intérêt initiaux, et une difficulté à se confronter à l’inconnu, à s’exposer aux divines suprises, à accéder à ce qui est étranger, nouveau et  souvent déconcertant au premier abord.

À propos de Craig Mod, j’ai retrouvé ailleurs sa trace sur le web : sur un site qui permet à des particuliers de financer des projets, nommé kickstarter. Le projet de Craig Mod est la réédition d’un ouvrage qu’il a coécrit avec Ashley Rawlings nommé  “Art Space Tokyo”, réédition sous forme imprimée et nouvelle édition sous forme numérique.  Le principe du site est simple : chacun expose son projet, et indique la somme qu’il a besoin de réunir  ainsi qu’une date butoir pour le démarrer. Les donateurs ne sont débités que si la somme plancher est atteinte à la date indiquée. Craig et ses associés avaient indiqué qu’ils avaient besoin de 15 000$ avant le 1er mai, la somme est déjà dépassée de plus de 4000$, aussi verrons-nous bientôt ce “Art Space Tokyo”, et pourrons-nous tester sa version iPad, qui, nous dit Craig, devrait mettre en pratique ses observations concernant la lecture sur iPad.