À tête reposée

Medium, version alpha

Vous connaissez Branch ? Medium ? App.net ? Svbtle ? Vous êtiez en vacances, c’est ça ? Ne dites pas non, je les ai vues sur Instagram vos photos de Toscane, du Lubéron de la Bretagne, du bassin d’Arcachon, et toi, oui, toi, j’ai vu tes photos de Normandie sous la pluie. Y avait pas de Wifi. Oui. D’accord. Et la 3G alors ? Ah bon, vous avez débranché. Un été sans fil RSS à la patte. Bien : ces types de la Silicon Valley s’arrachent pendant que vous, vous gonflez  des canards en plastique. Et vous n’aurez pas fini d’étaler de l’après-soleil sur les épaules de votre petit dernier qu’ils auront changé le web, comme ça, sans prévenir, en plein mois d’août.

Prenez Evan Williams, l’inventeur de Blogger (racheté par Google en 2003). Il aurait pu faire un break après ça. Non – penses-tu ! – il rencontre Jack Dorsey, le gars qui a eu l’idée de Twitter, et c’est parti. Qu’est-ce qu’on fait, une fois qu’on a lancé Blogger et Twitter ? On réfléchit, on regarde le web tel qu’il est, et on se dit : c’est bien, maintenant, tout le monde peut partager ses idées avec tout le monde. Seulement voilà, c’est une sacré pagaille, un grand brouhaha. Il existe bien sûr de nombreux moyens pour retrouver son chemin, trouver dans les meules de foin les aiguilles qui vont piquer notre curiosité et notre imagination. Mais pourquoi ne pas essayer plutôt de résoudre le problème en amont ? Est-il possible de créer une plateforme de publication qui, par sa conception même, sa structure, les concepts sur lesquels s’appuie son architecture, favorisera la qualité et la pertinence des contenus ?

Cela donne Medium, qu’il est difficile de commenter maintenant, car la plateforme est en version alpha, on ne peut qu’en consulter de toutes petites parties. L’un des premiers textes publiés, c’est l’explication d’Ev Williams concernant le projet soutenu par sa compagnie Obvious Corp. :

«  Il y a 13 ans nous avons contribué à la démocratisation de la publication avec une approche nativement web appelée «  blogging  ». C’était il y a longtemps et tout est différent aujourd’hui, la société, les réseaux, les terminaux mobiles, que sais-je encore ? Nous nous sommes sentis dans l’obligation de construire un réseau de contenus pour l’âge technologique dans lequel nous vivons aujourd’hui, et nous avons une vision de ce que la publication pourrait être.

Partager des idées sur Internet c’est bien, cela les rend disponibles pour plus de gens. Cependant, imprimer des mots sur un écran comme nous le faisons sur du papier ne tire pas avantage du fait que nous sommes tous connectés et que nous utilisons de puissant ordinateurs. Il y a tellement de place pour l’amélioration et l’innovation dans le domaine de la publication maintenant, parce qu’il fonctionne sur des concepts hérités, obsolètes. Tout, depuis la manière dont nous consommons les contenus jusque à la manière dont les contenus sont créés doit être ré-imaginé. L’intention est évidente de construire des systèmes qui aident les gens à travailler ensemble pour faire du monde un endroit meilleur. Tous les systèmes ne sont pas sur le web, quelques-uns de nos projets ne sont pas des sociétés Internet. Quoi qu’il en soit, construire ce que nous voyons comme l’avenir de la publication dans un monde où des milliards de gens sont en réseau nous place d’emblée dans l’idée d’un travail de dissémination.

Faire passer une grande idée de la tête de quelques-uns à celle de millions d’autres personnes de manière qu’elle soit comprise et qu’on puisse fonder une action dessus est pour nous clairement une route vers un monde meilleur.

Une grande part de la vision que nous avons pour Medium est simplement cela  : une vision. Nous ouvrons le peu que nous avons construit parce que nous croyons que nous pouvons apprendre en observant les usages. Notre but, comme toujours, est de bâtir un système qui place les utilisateurs en premier.

Nos idées vont bien plus loin que ce que montre notre produit pour le moment. Medium n’est qu’une esquisse de ce que cela pourra être. Néanmoins, nous espérons que vous accorderez quelque valeur à ce produit et nous attendons vos retours.  »

Cela ne décrit pas réellement la plateforme, dont la principale différence avec une plateforme de blog telle que celles que nous connaissons est un classement thématique des entrées, et non anté-chronologique. Le sujet, le thème semblent également l’emporter sur la mise en avant de l’auteur dans la présentation des contenus. Certains y voient une sorte de Pinterest qui étendrait aux textes le concept de «  board  » utilisé dans Pinterest pour créer des assemblages de photos.

Les grandes déclarations sur la manière de changer le monde de M. Williams me laissent assez indifférente, ce qui me semble intéressant c’est d’observer que semblent se réinventer à très grande vitesse,  transposées sur le web, quelques-unes des fonctions essentielles qui se sont développées lentement dans l’histoire de l’édition.

Il faudrait être  meilleur connaisseur de cette histoire que je ne le suis pour établir des correspondances terme à terme, entre ce que «  font  » les plateformes successivement créées, ce qu’elles automatisent, ce qu’elles autorisent, ce qu’elles provoquent, ce qu’elles simplifient ou compliquent, et toutes les tâches traditionnellement dévolues à différents intermédiaires dans le monde analogique.

Sélection, édition, thématisation, mise en forme, critique, commentaire, mise en circulation, classification, conservation, j’en oublie beaucoup.

Il est passionnant d’observer comment ces fonctions qui structurent le monde de l’édition, autour d’objets, (qui fonctionnent comme des  stocks) se transforment dans le monde du web, autour de plateformes, (qui organisent des flux).

Branch : invitation à la conversation

La plateforme Medium toute seule n’aurait peut-être pas attiré mon attention, mais on a vu aussi (enfin vous, non, vous mangiez des crêpes à St Nic, des croissants chez Frédélian, des chouchous sur la plage de Mimizan), on a vu apparaître Branch, un service de conversation qui fonctionne sur invitation : vous lancez un sujet, vous invitez qui vous voulez sur Twitter, et les personnes invitées peuvent inviter qui elles veulent elles aussi. Chacun peut aussi décider de créer une nouvelle «  branche  » de discussion à n’importe quel moment.

J’en entends grommeler :    » les forum sur le web, c’est pas très nouveau…  » et d’autres qui ajoutent : «  il y a même un protocole pour cela, distinct du web, Usenet  ».

En réalité, je crois qu’il faut être attentif à Branch parce que ce service apporte ce que de nombreux sites web 2.0 ont apporté, un design impeccable et une grande facilité d’usage, tout en rompant, comme l’explique McNamara ici, avec certains des principes qui sous-tendent de nombreuses plateformes de réseaux sociaux :

- l’idée de «  suivre  » des utilisateurs (de manière symétrique – Facebook, ou asymétrique – Twitter, Instagram.

- l’ouverture totale aux contenus publiés par qui vous suivez (vous ne pouvez choisir le type de contenus que vous recevez de quelqu’un que vous suivez, vous ne pouvez pas préciser dans Facebook «  je veux lire les statuts de cette personne mais ses photos de chat ne m’intéressent pas du tout  »)

- la validité permanente de cette relation follower / followed, ou bien «  friended  », qui fait que vous ne pouvez la rompre que par une action volontaire, et qu’il n’est pas besoin d’entretenir cette relation (au moyen de «  likes  », d’étoiles, de j’aime, de +) pour qu’elle perdure.

Sur le site Branch, la relation instaurée entre les utilisateurs qui participent à une discussion dure le temps de cette discussion. Il ne s’agit pas d’une conversation privée, mais d’une sorte de «  table ronde  » virtuelle. Elle diffère de Quora parce que n’importe qui peut s’inscrire dans Quora et répondre à une question, même si l’appréciation par les autres de la qualité de votre réponse lui donnera plus de visibilité qu’aux réponses jugées moins pertinentes. Dans Branch ne peuvent s’exprimer  que ceux qui sont invités à le faire.

A peu près en même temps que Medium et Branch, (deux projet soutenus par Obvious Corp., le fonds d’investissement d’Ev Williams) apparaissent svbtl et app.net.  Ce billet s’allonge démesurément, aussi je reviendrai dans un billet ultérieur sur ces deux autres projets, en attendant vous pouvez lire ceci et ceci (en anglais).

Entre flux et stock, nos va-et-vient.

Nos pratiques mixtes, entre web et livre (numérique ou imprimé, c’est finalement de peu d’importance de ce point de vue), entre lectures connectées et déconnectées,  appellent des manipulations qui sont des va-et-vient permanents entre «  flux  » et «  stock  ». Penser à la petite merveille que représente le service IFTTT qui permet d’automatiser certaines de ces circulations (par exemple, stocker dans un carnet dédié sur Evernote les twitts que l’on marque comme favoris, afin de retrouver ultérieurement le lien qu’ils contiennent).

Les applications comme Instapaper, Pocket, Readability se chargent de stocker pour nous ce que nous voyons passer afin que nous puissions le lire plus tard à tête reposée.  Elles sont un peu différentes des Flipboard, Zite, Pulse, qui prennent nos flux RSS et les mettent en forme d’une manière qui rend leur lecture plus agréable, ou nous proposent des sélections thématiques. Les premières sont disponibles en effet durant nos pérégrinations sur le web, et permettent d’ajouter à un dispositif de lecture des articles que nous avons trouvé via des liens ou des surfs qui nous ont emmenés ailleurs, et pas seulement sur nos «  sites préférés  ».

La notion d’économie de l’attention prend tout son sens, car la profusion d’informations et de moyens d’y accéder ne va pas avec une augmentation de notre temps disponible pour nous adonner à cette fameuse «  lecture à tête reposée  ». Ce n’est d’ailleurs pas toujours le temps qui nous manque, mais la tranquilité d’esprit, la disponibilité, l’apaisement nécessaires à une forme de lecture en passe de devenir un véritable luxe.

Cette notion  prend tout son sens également lorsque l’on se penche sur les modèles économiques sur lesquels reposent les services créées par ces sympathiques start-ups : c’est bien entendu l’attention (à l’exception de app.net, mais j’y reviendrai)  que nous leur consacrons qui en constitue la valeur principale, car cette attention sera certainement monnayée.

Mais vous, là, de retour de vacances, vous êtes prêts, bien sûr, pour de nombreuses lectures à tête reposée…  Il y a de quoi faire en ce moment, on dirait.

2 réflexions au sujet de « À tête reposée »

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