Neelan Choksi : comment rater votre arrêt de bus

Neelan Choksi, COO de Lexcycle, la société qui a créé le logiciel Stanza, était l’un des invités de la conférence «  America’s changing readers – Strategies for digital publishing in a time of uncertainty  », qui se tenait à Londres à la veille de l’ouverture de la foire du livre. Il avait aussi un stand minuscule, tout près du Digital Theater. Neelan a rappelé son itinéraire : ingénieur de formation, il a complété son cursus universitaire par un diplôme de management, puis commencé sa vie professionnelle chez Exxon, a continué dans le consulting, avant de créer plusieurs sociétés high tech. La dernière, Lexcycle, a réalisé l’application Stanza, qui permet de lire des livres numériques sur un iPhone. Stanza était disponible sur l’App Store, la plateforme opérée par Apple et permettant de télécharger des applications destinées à l’iPhone, dès le 14 juillet 2008, moins d’un mois après l’ouverture de l’App Store. La succès a été foudroyant : Stanza a  aujourd’hui été téléchargé par plus de 1,7 millions d’utilisateurs dans 60 pays, et a permis le téléchargmeent de plus de 7 millions de livres numériques.

L’objectif de Neelan Choksi : offrir aux lecteurs la meilleure expérience de lecture sur mobile. Le critère : que vous ratiez votre arrêt de bus parce que vous êtes plongé dans la lecture d’un livre sur votre mobile. Il y a quelques mois il semblait encore inconcevable à presque tout le monde que l’on pût lire longtemps sur un téléphone mobile. L’arrivée de l’iPhone a bouleversé le paysage, ainsi que celle de Stanza. Ce n’est pas la seule application de lecture sur iPhone, mais c’est la plus utilisée.

L’obsession de Neelan Choksi et de son équipe (toujours réduite à trois personnes me dit-il) :  faciliter la vie du lecteur à tous les stades – recherche d’un livre, choix du livre, achat de celui-ci s’il s’agit d’un livre payant, téléchargement, démarrage de la lecture. Le secret : éviter toute friction, à chacune de ces étapes. Cela peut paraître une évidence, mais nous savons tous, par notre pratique des achats en ligne, ce que signifie le terme «  friction  » : parcours alambiqué, mauvaise information sur la conséquence probable d’une action qu’il nous est demandé de faire, incertitude sur le fait qu’un clic a ou non été pris en compte, incapacité à savoir où telle ou telle application téléchargée a bien pu aller se cacher dans notre disque dur, remplissage interminable de formulaires, nécessité de recommencer entièrement une série d’opérations fastidieuses. Autant de frictions, qui rendent le choix difficile, l’achat compliqué, l’usage pénible, exaspèrent et découragent  l’utilisateur.

À cette attention portée à la fluidité du processus, Neelan ajoute un soin particulier apporté à la qualité de l’expérience de lecture elle-même. Le livre imprimé est un objet formidable, on ne le dira jamais assez. Il convient de comprendre pourquoi, et comment la lecture sur ce «  terminal papier  » est si agréable, et de reconstituer autant que faire se peut tous les ingrédients de ce conforts sur support électronique.  » Qu’est-ce qui rend magique la lecture sur les livres imprimés ? «  , demande Neelan aux éditeurs présents dans la salle. Et il poursuit : «  Il faut observer cela au plus près, et en tirer des leçons pour les livres numériques.  »

La lecture, nous rappelle-t-il, est fondée sur la reconnaissance de motifs («  patterns  ») : la lettre, le mot, le groupe de mots, la phrase, le paragraphe. Il se réfère explicitement aux travaux de Bill Hill, qu’Alain Pierrot  cite fréquemment, et évoque le concept de «  harmonic gait  », que j’ai du mal à traduire autrement que par «  démarche harmonieuse  ». Ce concept est issu de l’étude des traces des animaux : la «  démarche harmonieuse  » d’un animal est le motif que composent plusieurs de ses traces, lorsqu’il se déplace normalement, sans stress particulier. Pour les animaux à longues pattes, comme le chien par exemple, l’empreinte de la patte arrière gauche va coïncider, lorsque l’animal se déplace en «  demarche harmonieuse  » avec l’empreinte précédente de la patte avant gauche. Si l’animal accélère, l’empreinte se situera devant l’empreinte précédente, s’il ralentit, elle se situera derrière. Ce concept d’  »harmonic gait  » est utile pour comprendre comment se déplace notre oeil de lecteur le long d’un texte. Nous avons chacun notre «  harmonic gait  », et notre lecture connaît, comme les déplacements des animaux, accélérations et ralentissements.

Permettre une lecture immersive, de longue durée, sur un terminal électronique, est une étape essentielle pour que se développent massivement des pratiques de lecture numérique

Je cite Bill Hill :

«  Pour des tâches de lecture de très courte durée, comme la lecture de mails, les lecteurs sont préparés à supporter un affichage assez pauvre du texte. Ils ont appris à vivre avec pour de courtes périodes. Mais plus ils lisent longtemps, plus les petites fautes d’affichage, de mise en page et de rendu, deviennent irritantes et distraient leur attention de ce qu’ils lisent

La conséquence, c’est qu’une tâche qui devrait être automatique et inconsciente commence à réquérir un processus cognitif conscient. Lire devient alors un travail pénible. La capacité cognitive normalement destinée à comprendre la signification du texte est surchargée par une demande additionnelle.

Si nous essayons de lire un document à l’écran et que l’ordinateur est relié à une imprimante, l’urgence de presser sur le bouton «  imprimer  » devient d’autant plus forte que le document est long et complexe, que la demande faite à notre processus cognitif est forte.

L  »augmentation massive de l’usage d’Internet ces dernières années a finalement abouti à une augmentation importante du nombre de documents imprimés, alors même que ces documents sont délivrés au format électronique qui pourraient être lus sans nécessiter une impression. Pourquoi ? Parce que la lecture à l’écran ressemble trop à un travail pénible. Les gens utilisent le web pour trouver de l’information, pas pour la lire.

La recherche sur la lecture ludique est l’un des buts premiers de cette étude, trouver les moyens de rendre les livres numériques lisibles. Si les livres numériques doivent rencontrer le succès, les lecteurs doivent pouvoir s’immerger dans la lecture pour des heures, de la même manière qu’ils le font avec les livres imprimés.

Pour que cela soit possible, la lecture à l’écran doit devenir aussi automatique et inconsicente que la lecture sur papier, ce qui n’est clairement pas le cas aujourd’hui.  »

J’ai interrogé Neelan sur les projets de Lexcycle. Dans l’immédiat, il s’agit de porter Stanza sur d’autres terminaux que l’iPhone : Blackberry et les mobiles sous Androïd, pour commencer. Il s’agit aussi d’avancer sur le projet OPDS, que Xelle décrit en détail ici.

Cela a été un grand plaisir de rencontrer Neelan Choksi et de discuter avec lui. L’histoire de Lexcycle et de Stanza a quelque chose d’un conte de fées : la bonne idée, au bon moment. Ce qui a été possible au moment où ils ont lancé Stanza ne l’est plus aujourd’hui aussi facilement. Des milliers d’application rivalisent maintenant sur l’App Store, et même les meilleures ont du mal à se faire connaître.

La réussite de Lexcycle ne tient pas seulement à cet effet d’aubaine, mais très certainement en premier lieu à la qualité de son équipe. Venus de la technologie, ils ont abordé le domaine de l’édition avec un esprit ouvert et curieux, ils ont su se poser les bonnes questions, adopter le standard EPUB, nouer des partenariats stratégiques, écouter les éditeurs, et, surtout, se mettre entièrement au service des lecteurs. Il a terminé son intervention par quelques conseils d’apparence évidents, mais, je le crois sincèrement, pas si évidents à suivre :

- la qualité compte
- chaque lecteur est unique
- chaque terminal est unique
- écouter l’utilisateur
- donnez une voix à vos lecteurs.

Avant de conclure : «  It’s all about people reading.  »

7 réflexions au sujet de « Neelan Choksi : comment rater votre arrêt de bus »

  1. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @F Bien sûr, nous avons parlé de Feedbooks et d’Hadrien. Le stand d’à côté était celui de l’IDPF (‘organisme à l’origine du format EPUB), et Michael Smith, qui connaissait aussi Hadrien, s’est joint à la conversation.

    Stanza permet aussi d’accéder à des livres payants, et le modèle économique est simple : Stanza prend un pourcentage sur les ventes de ces livres numériques.

    La répartition entre livres gratuits et livres payants parmi les catalogues disponibles sur Stanza est d’environ 50/50.

  2. F

    m’étonnait que tu n’en parles pas dans ton billet – les modèles de diffusion économique qui naissent ne sont pas transposés de ce qu’on disait autrefois «  chaîne  » du livre, et incluent traversée ou appui sur flux gratuit – reste qu’il y a place et appel pour qui considère que le prix d’un livre numérique c’est le temps qu’on a mis dedans, temps auteur comme temps éditeur

  3. Bruno Rives

    As-tu utilisé Kindle for iPhone ? C’est la seconde fois que je l’ai en main en une semaine, je suis agréablement surpris par l’ergonomie et la qualité du service.

  4. fgriot

    j’arrive un peu tard… mais ça donnerait presque envie de travailler avec cette équipe… réfléchir, essayer, construire ces mises e forme, par le dedans de la lecture et du texte.

  5. Ping : Lectures numériques | Amazon rachète Lexcycle, propriétaire de Stanza

  6. Ping : TOC @ Frankfurter Buchmesse « Du cyberespace à la cité éducative…

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