Tout sur le « jisui »

Alors que j’emploie l’un de mes derniers jours de vacances à essayer de faire un peu de place dans ma cave, je cherche sur le web pendant combien de temps il est obligatoire de conserver certains papiers, et je m’aperçois que je vais pouvoir en  jeter pas mal, la plupart des papiers que j’hésitais à jeter peuvent l’être au bout de 5 ans, et beaucoup d’autres au bout de 2 ou 3 ans. J’ai conservé par flemme un tas de vieux papiers administratifs, dont certains sont encore en francs… Allez ouste !
Mais les livres ? Les livres que j’ai mis en punition dans ma cave, non  parce que je ne les aimais plus, ni voulais m’en séparer, mais parce que d’autres livres arrivaient, et que je n’ai pas la chance de disposer de linéaires de bibliothèque extensibles à l’infini… Je me résouds à me séparer de quelques uns, des mauvais romans (erreurs vite regrettées, reliures intactes ), des livres obsolètes (sur les technologies de l’information, l’obsolescence vient vite…). Mais les autres ? Je me contente de les feuilleter, de chercher un instant sur quel petit pan de mur oublié de mon appartement je pourrais installer des étagères, puis de de refermer les cartons, allégés de «  introduciton à HTML4″ et «  maîtriser photoshop 2″. Un instant, l’idée m’effleure que j’aimerais pouvoir numériser d’un coup tous ces cartons, avant de m’en débarasser. Garder ces livres, sans leur matérialité pour laquelle je n’ai pas de place.

Et je tombe ce soir sur un twitt de Peter Brantley, repris par Tim O’Reilly :

J’apprends en lisant cet article du Mainichi Daily News que «  jisui  », ça veut dire à peu près «  nourriture cuisiné par soi-même  ». C’est ainsi que l’on désigne une pratique qui se développe actuellement au Japon et qui consiste à numériser chacun ses propres livres. Pas aussi aisée à première vue que celle qui consiste à «  ripper  » ses CD pour pouvoir les écouter sur son iPod… Mais le fait est là : les ventes de scanners ont augmenté sensiblement, et ceux-ci permettent aujourd’hui de numériser en un seul passage le recto et le verso d’une page. Le livre doit être coupé au préalable, et les ventes de massicots augmentent également, pour faire ce que l’on nomme de la «  numérisation destructvie  » – qui détruit l’original. Mais vaut-il mieux un original intact enfoui dans un carton dans une cave qu’un original détruit qui demeure accessible à la lecture ?

L’une des raisons du «  jisui  », c’est que beaucoup de livres au Japon (comme ici) ne disposent pas encore d’une version numérique, et que ceux qui ont adopté la lecture électronique veulent pouvoir lire leurs livres de cette manière. Le manque de place pour stocker les livres peut également être une explication.

«  PFU, qui appartient au groupe Fijitsu, a indiqué que ses ventes de scanners en Juin représentaient le double de celles enregistrées les mois préédents. Et le principal revendeur en ligne Amazon a également vu les commandes de scanners et de massicots doubler d’avril à juin. Entre-temps, le revendeur Yodobashi Camera a installé dans son magasin de Shinjuku Nishiguchi un stand permettant de montrer à ses clients comment procéder à la «  numérisation maison  ».  »

Il est fort probable qu’une fois numérisés, de manière légale – il s’agit de copie privée – nombre de ces livres sont aussi partagés en ligne. Mais ce n’est pas apparemment l’objectif premier des adeptes du «  jisui  » : il s’agit bien de convenance personnelle. Ces gens sont passés à la lecture sur teminal électronique, et veulent pouvoir accéder aussi bien aux livres qu’ils possédaient déjà qu’à ceux qu’ils vont acquérir directement au format numérique.

Il y a là aussi une sorte de paradoxe : ces livres gardés dans des cartons, auxquels je n’accède pas facilement, je suis cependant en mesure de les retrouver. J’ouvre le carton, je prends le livre, je les feuillette, je peux décider d’en relire quelques uns. Mais les livres que j’achète aujourd’hui en version numérique, qu’en sera-t-il dans 10 ou 20 ans ? Est-ce que j’aurai toujours accès à ces fichiers ? Est-ce que les machines qui existeront alors me permettront de les lire ?

Les amoureux du livre, ceux qui parlent de l’odeur de l’encre et du papier ( pour qui j’ai le plus grand respect ) frémiront : certains lecteurs aiment tellement leurs livres, qu’ils sacrifient sans hésiter leurs exemplaires papier pour pouvoir les lire de la manière qui leur plaît. Times they are a changin’ !

19 réflexions au sujet de « Tout sur le « jisui » »

  1. maryse hache

    ces livres gardés en cave ou sur étagères, on peut les retrouver / même questionnement que vous sur le devenir des textes numériques, que j’ai très vite achetés en nombre / devenir, pas pour moi mais pour ceux qui me suivront et me survivront / une bibliothèque numérique est-elle transmissible ? / et l’hébergeur ? / quoi qu’il en soit ne pas oublier nos mots de passe et identifiants dans nos testaments !

  2. Hubert Guillaud

    Très intéressant bien sûr. Cela me rappelle la machine à numériser les livres de Rainbows End de Vernor Vinge… Qui pour numériser les livres les détruit. En même temps, une bonne numérisation nécessite souvent de détruire l’exemplaire (afin d’éviter d’avoir une courbure sur les pages du scan).

    On comprend tous le besoin en tout cas d’accéder à des livres dont on dispose déjà sous forme papier, au format électronique… sans vouloir les «  racheter  »… Car comment chercher le terme livre par exemple dans des livres de SF sans leur version numérique ?

    Parallèle avec «  la vie en lecture seule  » : http://www.framablog.org/index.php/post/2010/08/18/la-vie-en-lecture-seule

  3. ap

    Disclaimer, pub i2S : Il existe des logiciels pour redresser la courbure de reliure (et corriger la différence d’éclairage).

    Numériser correctement un codex pour en faire un livrel util(e/isable) prend plus de temps et d’efforts qu’il n’y paraît.

  4. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @maryse cette question de la transmission est largement occultée : en jetant la généalogie, la mort, l’héritage, on promeut un éternel présent de pousseurs de caddies, et le jetable devient la norme.
    @hubert à propos, bravo pour ta série sur visions du livre dans la SF : c’est vrai que chercher directement dans le texte des livres, ça change tout, mais ce n’est encore possible que pour une petite partie des livres.
    @alain on en revient toujours à cette question du «  good enough  ». Je serais curieuse de savoir quel niveau d’exigence de qualité les adeptes du «  jisui  » s’imposent à eux-mêmes. Que font-ils de leurs scans ? OCR ? dans quel format conservent-ils leurs livres numérisés ?

  5. ap

    @virginie

    Le niveau d’exigence est probablement très varié — et fluctuant dans le temps !

    Si l’on prend le cas des billets d’Hubert, il aurait (eu) besoin de passer par l’OCR pour accéder rapidement à des passages significatifs, mais pas d’un OCR corrigé : grande fréquence du terme et pas d’objectif de rediffusion autorisent bruit et silence.
    On a évoqué avec lui l’intérêt pour son thème du cycle de Dan Simmons, Les Cantos d’Hypérion, afin de rechercher des occurrences de mots comme «  livre  ». Des milliers de pages, inaccessibles en numérique — et le thème du livre n’est pas central ! => le ratio relecture/intérêt potentiel fait renoncer. De même, à mon avis pour les romans de Iain M. Banks, qui pourraient receler des idées intéressantes.
    L’exigence est toute autre si l’on envisage de transmettre l’ouvrage à amis, enfants — ou projet Gutenberg…

    Recourir à la destruction du document original (massicotage et probablement élimination des feuilles après scan) peut se révéler très frustrant si l’on découvre après coup qu’on a une exigence en hausse. Google, fort sagement, a choisi de ne pas détruire les exemplaires de livres qu’il scanne…

  6. banux

    Je découvre que je fais partie de ce mouvement en france :)

    J’ai investi dans un petit scanner et je numérise mes poches qui ne trouvent plus de place dans mon petit appartement et qui dorment à la cave.

    Pour moi il y a 2 parties :
    - Le livre scanné propre passage à l’OCR et transformation en pdf/a (scan mélangé avec l’OCR) qui permet de faire des recherches de mots et une lecture sur un écran assez grand type ipad. Cette étape avec une machine correcte et un bon scanner peut être faite en 1h 1h30 selon la taille du livre.
    - Aprés cette étape une récupération sous forme de HTML/DOC pour une correction et une sortie en epub/pdf/mobi/… qui soit utilisable sur tous les readers, cette étape étant bien sûr relativement longue.

  7. ap

    Hubert Guillaud montrait déjà un impressionnant flux de livres en avril 2009…

    @banux
    merci du témoignage. Il serait intéressant d’avoir plus de détails sur la procédure, les matériels et logiciels utilisés.

    À signaler, pour ceux qui veulent consacrer plus de temps et d’efforts, le site DIY Book Scanning. (Disclaimer : contre-pub i2S !)

  8. dau

    Ici, en Argentine, vous trouvez un autre membre de la commonauté jisui, mais je fais des photocopies et aprés je pris des photos avec une camera à 8.1 megapixels et les passe pour le logiciel OCR. Mais je trouve le coupage des livres un petit extreme.

  9. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @banux et @dau : Comme @ap je suis curieuse de savoir combien de temps vous prend la numérisation d’un livre quand vous procédez de cette manière, et aussi si vous l’avez fait pour beaucoup de livres.

  10. dau

    J’ai numerisé seulement trois livres. Le reste, il s’agit des materiels pour mes études a Université comprennant des chapitres des livres et articles des revues académiques ou compte-rendus des conférences encore en papier. J’ai essai de trouver les livres en pdf (pirates), car la pris de photos et surtout la correction avec l’OCR prends quelques heures (trois?, je suppose) par livre. Tout les textes sont converts au format html avec jpg images (la majeure partie des pdf manquent du «  reflow  » pour les écrans petits) : vous pouvez editer un html avec le notepad, mais ce n’est pas le cas avec le pdf.

    Pour lire j’utilise une tablette chinoise (l’iPad, comment tout les produits Apple, est très chère ici ; je voulais voir les gens avec les tablets chinoises, pas seulement une sorte d’iPad «  élite  »). On dit que Google Editions a signé des contrats aussi en Argentine en 2009 pour distribuer des contenus numériques (dit livres).

  11. ap

    Un commentaire du Tenancier suite à son alerte coup de gueule de Feuilles d’automne, Pourquoi je ne reviendrai pas travailler en librairie de neuf met en évidence le soin à apporter à la fabrication d’un livre susceptible de survivre à la première lecture :

    En tout cas, je ne veux certes pas la disparition du libraire de neuf sauf que… je compatis sincèrement avec le futur libraire d’occasion qui voudra trouver un livre qui tienne encore debout. Car (savez-vous, Monsieur de la Mauvaise Réputation) la plupart des livres imprimés en rotative ont un dos collé et ne sont plus brochés. A tout moment, les feuillets peuvent se détacher et, à moins de les monter sur onglet dans une reliure, vous n’aurez que des moignons de livres ingardables, invendables, illisibles. Eh oui, honte à vous, Monsieur de la Mauvaise Réputation, vous vous foutez de la fabrication du livre… eh bien celui-ci se venge. Ce qui vous a enchanté en petit cénacle, ne se retrouvera pas dans son état originel et, à moins d’une réédition vous l’aurez, euh… («  ouvre la fenêtre qu’on respire un peu  », dit la chanson).

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  13. Michel Lecour

    Quelques réflexions qui me viennent en vrac en lisant ces échanges :
    - les mouvements de la «  base  », les initiatives des gens, des utilisateurs, ici des lecteurs, sont souvent très signifiants quant aux pratiques culturelles ; je veux dire que cela exprime quelque chose de très profond dans le partage de ce qui nous réunis, autrement dit dans la culture. C’est donc un phénomène très important à prendre en compte. La sagesse des foules ?
    - je me souviens avoir passé un temps infini à transcrire des vinyls sur des cassettes, il y a une trentaine d’années. Qu’en reste-t-il ? rien, sinon le souvenir, et des heures d’écoute. Et ma réflexion qui suit.
    - archiver, se souvenir, c’est, paradoxalement d’abord savoir renoncer, savoir oublier, savoir jeter. Parce que nombre d’oeuvres n’ont pas nécessairement vocation (ni qualité) à survivre longtemps. Elles peuvent avoir produit leur effet, et ne pas prendre place dans la postérité. Il y a un travail de «  raffinage  », de sélection qui s’opère, propre à chacun et à ses choix, et c’est tant mieux. Heureusement que tout n’est pas bon à garder. Nous croulerions sous le poids du passé, dominés par la peur de manquer de quelque chose pour affronter l’avenir.
    - Et pourtant, quel rêve que de disposer des fonctions de recherche et de copier-coller dans nos livres papier ! Quelle frustration de ne pas retrouver ce passage si … qu’on avait lu, mais où ? Et quant aux occurences d’un terme, d’une expression, … «  même pas en rêve  » !

    Nous avons devant nous l’impérieuse obligation de la sélectivité. Nous devons apprendre à choisir, à renoncer donc, à prendre une orientation, en ouvrant les bras pour capter plus large que nos épaules, mais en laissant filer ce qui peut-être … mais non, tant pis …

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