Toi aussi tu peux

Envie de rebondir sur ce commentaire de Thibaud Saintin, à propos de lulu.com.
Ces «  toi aussi tu peux  », ces «  avec Internet on peut.. on peut…  » ont leur envers. La frontière est ténue entre la «  permission  » (ces outils permettent de…) et l’injonction ( comment, toi, tu n’utilises même pas ces outils pour …).

Pour les digital natives, le problème n’est jamais un problème de manipulation d’interface. Ils n’ont aucune interrogation angoissée sur le «  comment faire  ». Dans «  My Yahoo, MySpace  », ce n’est certainement pas le «  Yahoo  » qui peut faire problème, ni le «  Space  ». Par contre, le «  my  » est mis à rude épreuve. Sans cesse renvoyé à son désir, à sa créativité, à ses amis, à son réseau social, à ses préférences, l’ado doit finalement solliciter en permanence la zone la plus fragile de lui-même, son identité en construction. Il peut s’inquiéter de ne pas être capable d’utiliser ces outils, se croire un idiot s’il n’a jamais osé uploader une vidéo dans YouTube, suspecter sa propre attractivité si son nombre de «  friends  » reste faible dans les réseaux sociaux, se demander pourquoi son skyblog n’attire pas d’autres visiteurs que les spammeurs. Pour quelques individus qui, très tôt, se constituent un public et s’emparent avec aisance des commodités du Web 2.0, combien se recroquevillent, se découragent, se suspectent eux-même, culpabilisent de n’être pas créatifs, de n’avoir aucun roman à publier dans lulu.com, de prendre des photos qui ne valent même pas la peine d’être uploadées dans Flickr ?

Et si rien ne tient par ailleurs, si personne n’est là pour leur dire la vérité, à savoir qu’on ne devient pas cinéaste en achetant simplement une caméra, qu’écrire est un travail, que photoshop vous donne accès à des multitude de filtres mais qu’aucun de ces filtres n’insuffle automatiquement du talent dans une image, qu’un photographe va garder une image parmi peut-être cinquante qu’il a prises, ou bien travailler des heures sur une prise de vue…

Ce n’est pas si simple, parce que les affirmations précédentes peuvent parfaitement se discuter : acheter une caméra peut tout à fait être la décision qui conduira un ado à devenir un jour cinéaste. Tenir son blog régulièrement, ou se lancer tête baissée dans l’écriture d’un roman peut l’amener, de fil en aiguille, à devenir un écrivain. Des heures de manipulations curieuses sous Photoshop peuvent lui permettre de développer un rapport singulier avec les images, qui peut se révéler le premier pas vers une activité de graphiste ou d’illustrateur, sa manie de sortir à tout bout de champ son appareil photo font que bientôt son regard change, et que le monde devient «  photographiable  », et donc regardé autrement.

Le «  c’est possible  » des technos d’aujourd’hui est basé sur la possibilité de «  numériser des savoir-faire  », en les simplifiant, certes, mais en offrant à celui qui «  s’inscrit au service  » la possibilité d’accéder très vite, immédiatement, souvent, à ce qui autrefois était réservé à des professionnels. Je me souviens de mon émerveillement, dans les années 80, devant les premiers textes qui sortaient des imprimantes (sur des feuilles avec des bandelettes à trou-trous sur les côtés qu’il fallait déchirer une fois l’impression achevée). Et, peu de temps après, la grande effervescence autour des premiers logiciels de PAO.
Cette numérisation des savoir-faire aboutit à la production d’objets qui sont un peu des «  apparences d’objets  » : de nombreux livres publiés sur lulu ont l’air d’être des livres, et quand vous les feuilletez vous vous apercevez qu’il leur manque en définitive presque tout ce qui fait un livre. Mais l’apparence est sauve, cela a l’air d’être un livre. L’autoproclamé auteur est satisfait.

Les «  digital immigrants  » que sont tous ceux qui ont dépassé trente ans, ont grandi dans un monde où l’on vous serinait à longueur de journée que la création était réservée aux artistes, le fait d’émettre le voeu de créer quelque chose était généralement suivi d’un «  mais pour qui tu te prends ?  » . Nous avons grandi dans la vénération des génies, dans l’idée qu’ils étaient exceptionnels, et que la création leur était réservée. La culture rock a fait éclater ce carcan, on pouvait sécher le conservatoire et s’emparer d’une guitare ou d’une batterie. Il y eu ce souffle de l’underground, et mai 68, irrévérencieux et joyeux. Mais les soixante-huitards avaient lu leurs classiques. Ce qu’ils essayaient de démonter, de déconstruire, de contester, ils y avaient eu accès. Ils avaient construit leur pensée, dans l’ennui des salles de classe, à une époque ou personne ne les enjoignait d’être créatifs. On s’ennuie encore pas mal à l’école. Mais on s’ennuie beaucoup moins tout autour de l’école. Tant mieux. Simplement, il est peut-être encore plus difficle pour les élèves de terminale d’aujourd’hui de «  mettre en mouvement  » leur pensée de la manière espérée par le prof de philo, tout simplement parce que les sollicitations de l’attention se sont multipliées, que l’  »économie cognitive  » s’est modifiée, et que leur pensée se développe d’une autre manière, plus fragmentée, multipiste, confiante dans les objets qui les dispensent de mémoriser.

A baigner dans le numérique depuis des années, il m’arrive parfois d’éprouver le sentiment que tout ce qui compte réellement est justement ce qui échappe à la numérisation. On peut numériser le poème, mais pas la poésie. Les textes de Kant et Nietzsche, mais pas la philosophie. On peut numériser sa bibliothèque, mais pas ce rapport intime qui s’est tissé avec les œuvres, pas la manière dont certaines lectures vous ont transformé. On peut numériser en 3D la chapelle Sixtine, mais pas ce que certains appellent le «  sentiment d’architecture  » qui s’empare de vous lorsque vous y pénétrez.

Les simulacres nous entourent, et les gosses d’aujourd’hui grandissent parmi ces simulacres qu’ils manipulent avec plus d’aisance que leurs aînés. A nous de tenir le coup sur ce que nous avons le désir de transmettre, tout en leur faisant confiance : c’est à eux d’inventer les moyens de rendre habitable le monde qu’ils contribuent à inventer. Vu l’état dans lequel nous leur laisserons la planète, on n’a pas tellement à faire les malins…

11 réflexions au sujet de « Toi aussi tu peux »

  1. Jean

    L’adolescence ne me paraît pas plus difficile aujourd’hui qu’hier. Les questions « suis-je intelligent ? suis-je populaire ? suis-je désirable ? » se posaient hier et se posent aujourd’hui. Ce qui change, c’est manifeste, c’est la société dans laquelle nous vivons, qui, bien que technologique, nouvelles, ce qu’on voudra, n’est pas moins « naturelle » qu’hier parce que l’homme, en tant qu’homme, n’a jamais vécu naturellement, mais dans un milieu qu’il a bâti et dont la construction se poursuit sans fin. Si on veut absolument comparer le niveau d’angoisse de l’adolescent d’aujourd’hui à celui de l’adolescent d’il y a vingt ans, on notera, et vous le dites, que le niveaux de ce qu’aujourd’hui les individus sont invités, fermement, à produire n’a rien d’inateignable. Je vois plutôt des jeunes gens immergés dans des réseaux sociaux (parlons ainsi) peu exigeants en raison du caractère symétrique des relations entre leurs membres. Chacun produit des « oeuvres » et commente dans le même mouvement celles du voisin. Il y a une bonne volonté générale qui naît de ce que, craignant d’être mal jugé, on juge favorablement ses voisins. C’est la grande fraternité du net. Vous avez vu les photos de flickr et les commentaires… Cette attitude est très adolescente par ailleurs. Avant les MySpace et Facebook, il y avait MSN, avant, le téléphone, avant encore, l’amitié tout simplement. Il n’y pas de changement de nature de ces amitiés adolescentes mais un changement du contexte social et technique. En revanche, ce qui est discutable, et qu’on observe depuis 68 justement, c’est la fascination pour ce mode de relation à autrui, le jeunisme de la société qui valorise ce qui est marqué jeune, adolescent, festif, sans complexe, facile et sans contrainte, ne portant pas la marque de l’effort ou de l’acquis au prix de l’effort. Il n’y a plus de rupture entre l’enfance et l’âge adulte mais une adolescence sans fin et ceux qui refusent cette solution de continuité, ceux qui redemandent de l’adulte, sont rejetés à la marge, vieux grincheux archaïsants, techno-résistants, pourquoi pas fascisants, défenseurs sans avenir d’un passé nécessairement collabo, autoritaire, contraignant, pas marrant, chargé de tous les maux de l’histoire, de toutes les guerres. Attention à vous. N’en dites pas trop. Ne vous opposez pas au mouvement général des choses. Pensez dans le sens du courant. Sinon vous en viendrez à rejeter et à être rejetée.

  2. Jean-Claude Moissinac

    L’effort, en effet. Mais, une partie de ce qui se passe avec les techniques numériques est que certains efforts ne sont plus nécessaires et peuvent ramener ou éloigner de l’essentiel.
    Il est facile aujourdhui de faire un objet qui ressemble à un livre, à un film, à une photo. L’effort de peaufiner une ‘création’ avant de la produire de façon diffusable tend à disparaitre. Reste l’effort essentiel ? Beaucoup d’artistes considèrent pourtant que la forme et le fond sont intimement liés.

    C’est le brouillon qui disparait. Il peut donner l’illusion trop vite d’avoir produit un document de qualité. A l’opposé, il permet d’économiser beaucoup d’efforts purement techniques avant de diffuser sa production. Combien ont renoncé à présenter leur création parce qu’ils n’étaient pas capables de lui donner une apparence technique décente ?
    HS : le brouillon qui disparait, c’est aussi la trace de la démarche créatrice qu’on peut observer sur des brouillons d’écrivains ‘non numériques’…

  3. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @jean : Relisons Musil, qui constate, dans «  l’homme sans qualités  », avec un clairvoyance stupéfiante, la fin d’un monde, et décrit par anticipation les mondes industriel et post-industriel.
    Interrogeons-nous avec Alain Giffard sur ce que sont les «  lectures industrielles  ».
    Et ce n’est pas par hasard s’il y a un lien vers cette conférence de Michel Serres dans mon post : ce qui «  se perd  », d’après lui, lorsque on a le sentiment que «  tout se perd  », peut ouvrir la voie à une nouveauté radicale, à un progrès. L’ externalisation des fonctions autrefois intégrées au corps et progressivement confiées à des outils, allège la charge cognitive et permet de consacrer plus de ressources à la pensée et la création.
    Une dernière référence, (si je convoque ces auteurs, c’est que je suis en dehors de mon champ de compétence, et que j’ai besoin d’eux…) vers l’œuvre de Pierre Legendre, qui pose et repose, à travers une série d’ouvrages (je pense en particulier à «  L’inestimable objet de la transmission  ») à la croisée du droit, de la philosophie et de la psychanalyse, les questions de l’autorité, de la Référence, de la transmission, de la généalogie, du texte, et s’interroge sur la «  vision managériale du monde  » (ce qui nous ramène vers Musil).

  4. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @Jean-Claude : je pensais à l’étonnement des musiciens à l’apparition des premiers orgues électroniques qui produisiaient automatiquement un accompagnement harmonique : il suffisait de jouer une mélodie, et celle-ci était «  accompagnée  », donnant à l’ignorant la sensation d’être musicien.
    Quiconque ayant appris la musique (s’étant donné le mal de l’apprendre, ayant fait cet effort) regardait alors ces objets avec le plus grand mépris, et avec encore plus de mépris ceux qui s’y laissaient prendre.
    Je vois cela autrement aujourd’hui : j’ai laissé tombé le mépris. Le fait que des gens qui ignorent la musique se donnent l’illusion d’en jouer un peu ? Tant mieux. Cela ne dérange personne. A nous de bouger les choses pour que la musique soit enseignée au plus grand nombre, et de meilleure manière. Et cela se transpose aisément dans tous les domaines artistiques.

  5. Ping : Générations « bibliothécaire

  6. Jean

    Super ça cause ! « Relisons Musil », dites-vous. Certainement pas ! Je m’y suis déjà cassé les dents une fois, je ne renouvellerai pas l’expérience. Il faudra me démontrer qu’on change d’époque, de monde, qu’une rupture s’opère aujourd’hui. Cette dynamique de la rupture n’est pas une rupture mais bien au contraire une continuité, une continuité depuis la Renaissance dans l’ordre du savoir, et une continuité politique et sociale depuis la Révolution française. Tout change sans changer. Les changements de surface couvrent l’immobilité du fond. La technologie accompagne le mouvement mais ne le crée pas. Mon optimisme est l’opposé exact de l’optimisme de Michel Serres et autres officiels de l’optimisme. Leur optimisme est « grâce à », le mien est « malgré que », et tant pis pour la syntaxe… Un Michel Serres dit sa confiance en la nature humaine et en sa capacité de création. Il dit son espérance en un avenir meilleur grâce aux changement sociologiques et technologies. Je dis l’opposé. « Je dis », c’est un grand mot. Je murmure, je chuchote, je chuinte, je grince… et encore ça chuinte, ça grince… et regrette déjà de faire entendre ce grincement au-delà de mon jardin. La-pensée-la-création, comme vous dîtes, ne fait qu’un avec la contrainte. Il n’y a de poésie que dans la contrainte de la forme poétique, de roman qu’obéissant à des règles, changeantes. Ce sont ses chaînes qui font l’homme libre, et l’obstacle qui fait le mouvement. Votre homme allégé de « sa charge cognitive » est un homme nu, traversé du regard de son voisin, nu également, se détachant à peine sur le fond d’un monde transparent à la façon d’une interface utilisateur 2007, l’Aqua du Mac par exemple… Mais, à couvert, certains se couvrent, à l’écart, ils s’écartent, caché, ils se détachent, ils se chargent volontairement de chaînes nouvelles, qui les renforcent et les relient, maillon après maillon, à tout ce qui a compté et de-là compte : appelons ça la culture.

  7. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @Jean
    Grinçons et chuintons, et murmurons, donc…
    Je ne crois pas que Michel Serres dit sa confiance en un avenir meilleur grâce aux nouvelles technologies. Il signale des changements, et il n’entre pas, contrairement à beaucoup de ses congénères, dans la déploration.

    Il y a quelque part dans ce blog, un billet intitulé «  éloge de l’ombre, de la lenteur et de l’opacité  », qui rejoint votre description d’un monde transparent. Et je souscris pleinement à ce que vous dites de la contrainte qui aide la création.

    Là où probablement nos chuchotements, grincements et murmures vont devenir plus dissonants, c’est sur cette extrapolation que vous faites à partir de l’expression «  allégé de sa charge cognitive  ». Vous vous exprimez comme s’il s’agissait de débarrasser l’individu de quelque chose de très précieux, dont la perte le rendrait nu, visible, exposé.
    Ce dont la technologie me débarrasse, essentiellement, ce n’est pas d’un tas de choses très précieuses qui m’aident à mettre en mouvement ma pensée. Le fait de devoir feuilleter en mouillant de salive mon index une grosse encyclopédie papier pour trouver l’article désiré plutôt que de taper trois mots dans un moteur de recherche pour consulter le même article sur un écran ne me semble pas un geste qui coucourt à la qualité de ma réflexion. Le fait de devoir calligraphier une lettre pour ma mère, trouver une enveloppe, un timbre, et penser à glisser l’ensemble dans une boîte à lettres ne me semble pas un ensemble de contraintes qui favorisent une relation épistolaire d’une qualité supérieure à un échange de mails. C’est vrai que lorsqu’il fallait deux jours pour aller à Orléans, on avait le temps de réfléchir en route, et Rousseau nous raconte longuement dans ses Confessions ses voyages à pied : est-ce pour cela que vous persistez à vous rendre à pied d’une ville à l’autre ? Pensez-vous que cela amoindrit votre capacité à penser, et donc à murmurer, chuchoter, chuinter, grincer ?

    Je ne suis pas qualifiée pour désigner ce qui fait ou non rupture, les avis divergent toujours à ce sujet, le découpage historique avec ses dates charnières est utile aux écoliers, mais d’une vérité historique toutjours discutable.

    Ce qui me fait aimer Musil, c’e sont les conséquences qu’il tire, très tôt, des changements qu’il observe. Il anticipe sur cette «  marchandisation du monde  » dans laquelle nous sommes aujourd’hui plongés. Il tente de regarder le monde avec l’oeil d’un ingénieur, et je me demande bien qui pourrait écrire un livre équivalent aujourd’hui, et si ce n’est pas à un dirigeant de Google ou d’une moindre entreprise de la Silicon Valley à qui il donnerait la parole. Cela ne signifie pas que je considère ces gens comme des prophètes ou des gurus, ni qu’ils détiennent la vérité : simplement, ils façonnent le monde de demain, ou tentent de le faire.

    Musil est aussi un habitant de cette Vienne incroyablement audacieuse du début du vingtième siècle, qu’il s’agisse de la littérature, de la psychanalyse, de l’architecture, de la musique, de la peinture.

    Une autre autrichienne, Ingeborg Bachmann, que j’aime tout particulièrement écrit ceci dans «  Malina  », qui témoigne non d’une inquiétude mais d’un véritable désespoir en ce qui concerne l’avenir de la cuilture :

    «  Mais ici, il s’agit d’autre chose, de l’administration cultuelle d’un royaume des morts, je ne vois pas pourquoi vous ou moi devrions être fiers d’attirer encore sur nous l’attention du monde à coups de festivals, de semaines musicales, d’années jubilaires et de journées de la culture, le monde ferait mieux de se détourner pour ne pas prendre peur, car cela pourrait lui ouvrir les yeux sur ce qui l’attend, dans la meilleure des hypothèses ; et plus les choses ici se passeront en sourdine, plus nos fossoyeurs travailleront clandestinement, plus nos musiques et nos derniers bavardages seront imperceptibles, plus la vraie curiosité peut-être s’aiguisera. La mission spirituelle de Vienne c’est la crémation, vous voyez, nous avons fini par la trouver, mais chut ! C’est ici, en son point le plus vulnérable, que notre siècle a allumé en quelques esprits le feu de la pensée et les a brûlés pour qu’ils puissent commencer à agir, mais je me demande, et vous aussi sans doute, si toute action de cette espèce n’entraîne pas, elle aussi, un nouveau malentendu…  »

  8. Jean

    Michel Serres est une tarte à la crème, un nez rouge au milieu de la figure, un enfonceur de portes ouvertes, un « diseur de riens ». Ses livres tombent des mains. Sa voix n’a jamais réveillé personne. Il est le rouage immobile et joyeux d’un monde joyeux et mort. Mais oui, je crois à la supériorité du courrier sur le courriel, du papier sur le virtuel. Jugeons sur pièce, comparons les épistoliers et les mémorialistes d’hier et les blogueurs d’aujourd’hui. Mettez-moi des noms en face de Mme de Sévigné et de Saint-Simon. Mais oui, je crois à la supériorité de la marche sur la course, de la diligence sur le TGV, de la lenteur sur la vitesse. L’esprit en tant que commensal du corps requiert de son hôte qu’il se tienne coi, en santé mais coi… Il n’y a pas marchandisation du monde. C’est une blague, confusion entre la cause et l’effet. Il y d’abord chosification de l’homme. L’homme toujours plus connecté à la machine, l’homme bientôt prothèse lui-même de ses prothèses. Cette évolution, en marche depuis le néolithique et qu’on appelle le progrès technique, finira par venir à bout de l’homme, après quelques sommets encore, n’en doutons pas, payés au prix de descentes vertigineuses. Disons autrement. Il y incompatibilité totale entre l’homme-spirituel et l’homme-social. Les grands hommes, spirituels et sociaux, que nous admirons, n’ont jamais cherché autre chose qu’à recouvrer leur autonomie, l’autonomie de l’homme spirituel perdu par l’homme social. Pour y parvenir, ils détruisent et recréent, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, indépendamment, un monde qui est le leur en chacune de ses parties. Le « mashup », la machouille des mondes virtuels contemporains n’a rien à voir avec cela. Copropriété n’est pas propriété. Un puzzle n’est pas un tableau. Un remix détruit et ne va pas au-delà. L’illusion de la réalité n’est pas la réalité du rêve. Et pourtant, et malgré, donc, et non pas grâce à cela, celui qui aujourd’hui vise à l’autonomie créera encore, pourquoi pas.

    Merci de cette échange, même si, par ma faute, et parce qu’il faut faire vite, on est bien loin d’une discussion. Et merci pour cette citation de «  Ingeborg Bachmann  », que je ne connaissais pas et que j’irai voir…

  9. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    Que se tienne coi, en santé mais coi le corps, il se tient coi, le corps de Mme de Sévigné, et cela nous donne une remarquable correspondance, que certains lisent au plus près du corps justement, dans cette amour mère-fille démesuré, que la distance et la lenteur transforme en langueur.
    Je crois à la supériorité de la contraception sur la mort d’une femme sur deux en couches, je crois à l’émancipation des femmes et qu’elles ont autre chose à dire du rapport du corps et de l’esprit que ce «  tais-toi  » qui vous semble si annonciateur de sublimation et de culture. Les mashups n’empêchent rien, ils ne vous interdisent ni de penser, ni de méditer, ni d’écrire de la poésie, ni de vous promener paisiblement dans un verger. Personne ne confond le puzzle et le tableau. Mais on s’interroge sur le collage, sur le «  mix  », sur les emprunts, les citations, les références, les montages, présents dans tous les arts bien avant l’apparition des machines électroniques.
    Le numérique ouvre des champs nouveaux, pourquoi imaginer nécessairement qu’automatiquement il en ferme d’autres plus beaux, plus indispensables, qui seront à jamais perdus ?
    Elle existe cette tension entre le «  spirituel  » et le «  social  » (au catéchisme, on disait «  horizontal et vertical, et on rappelait la symbiolique de la croix).
    Pour en revenir aux adolescents, c’est l’enjeu majeur de leur âge que de développer leur «  être intérieur  », et c’est cette capacité à se «  retirer dans ce for intérieur  » qu’ils doivent apprendre à développer. Cela leur donnera une chance de résister au rouleau compresseur du marketing, des fausses valeurs, et de mettre en mouvement leur pensée. Mais je ne crois pas que c’est en leur enseignant la détestation de leur monde, qu’on pourra les y aider.

  10. Jean

    Ma bien chère bonne, je crois tout autant que vous à la providence et ne doute pas de l’avenir. Je cherche le rapport entre la contraception et les morts en couche. Je me réjouis des progrès de la médecine mais refuserai l’immortalité le jour où elle sera à la vente. Nous discuterons mashup un autre jour, mashup des vivants et des morts. Personne n’enseigne la détestation du monde à la jeunesse, c’est le contraire et ça ne prend pas. Le rouleau compresseur, à rebours de ce que vous pensez, où de ce qui est pensé en vous, c.-à-d. non pensé, n’est pas celui du marketing mais de la résistance-connivence, conduit par les conformistes de l’anticonformiste. Les « bouge ta pensée » et autre « livre en fête » sont des slogans qui n’ont jamais servi à rien autre chose qu’à donner l’occasion à ceux qui les lancent de se hausser du col et à rabaisser ceux qui ne s’y soumettent pas.

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