Peter Brantley (O’Reilly Radar) non plus ne croit pas beaucoup aux liseuses…

Il le dit sur le blog des éditions O’Reilly, et je traduis (tant bien que mal) :

  » Peut-être les liseuses Kindle et Sony vont-elles rencontrer le succès ; si c’est le cas, je pense que cela risque d’être un succès à court terme, le dernier souffle d’un type de contenu socialement produit (form of socially constructed content), type artificiellement rénové par une présentation sous forme numérique. Malencontreusement, les liseuses existantes ont perdu l’émotion et la sensualité de l’ancien type sans tirer parti des opportunités du nouveau, à la fois du point de vue de l’expérience utilisateur et de son pouvoir d’information et de divertissement. La manière dont nous lisons se transforme tout autant que la nature de ce que nous lisons.

Intrinsèquement, ce qui fera le succès d’un terminal sera son ouverture au hacking et à l’expérimentation – et même si les éditeurs de contenu et les distributeurs n’ont pas tellement envie de l’entendre, c’est bien cela qui créera le marché.  »

L’emploi du terme «  hacking  » me rappelle ce texte récent d’Alain Giffard, et cet autre du même dont j’extrais ces quelques mots, tirés de «  Un manifeste hacker  » deMcKenzie Wark :

Les hackers sont les bûcherons et les amoureux de l’abstraction. «  Nous produisons de nouveaux concepts, de nouvelles perceptions, de nouvelles sensations à partir de données brutes. Quel que soit le code que nous hackons, serait-il langage de programmation, langage poétique, mathématique ou musique, courbes ou couleurs, nous sommes les extracteurs des nouveaux mondes  ».

En ce sens, François Bon participerait de cette «  hackulturation  », tel un «  bûcheron de l’abstraction  » et son peu d’enthousiasme pour les liseuses se fonderait sur une approche similaire à celle de Brantley.
Mais j’extrapole, probablement. Et si, dans son texte, le terme ne désignait pas les «  casseurs de code  » dont parle McKenzie Wark, mais plutôt les adeptes du peer to peer, tout au plus casseurs de DRM. En gros, Brantley nous dirait ceci : «  le jour où l’on s’inquiétera à propos du téléchargement illégal massif des livres électroniques, c’est que le virage du numérique aura bel et bien été pris  ». Je trouve plus poétique mon extrapolation, pas vous ?

8 réflexions au sujet de « Peter Brantley (O’Reilly Radar) non plus ne croit pas beaucoup aux liseuses… »

  1. Hadrien GARDEUR

    Grosso modo ce que veut monsieur O’Reilly c’est d’une plateforme ouverte sur laquelle il pourra faire ce qu’il veut, un peu à l’image de Android et de Open-Social côté Google.

    Pas forcément une mauvaise idée, mais ce n’est pas typiquement la priorité actuelle pour ce genre de périphériques. On peut déjà sur l’iLiad en faire ce qu’on veut avec son Linux embarqué et l’accès aux développeurs qui va avec.

  2. FB

    discussion en route avec Lorenzo S aussi – je crois pas que ce soit la question de l’enthousiasme, d’y croire ou pas (voire de la «  dépression  » !) – plutôt d’être vigilant à tout ce remuement – le Bookeen est rudement séduisant, mais nos portables sont devenus tellement polyvalents – en ce moment j’ai beaucoup envie de bricoler du son, d’écrire de l’ultra-bref, et ça déporte le mode de vie en dehors des droits d’auteur – le vrai livre numérique auquel je travaille, c’est mon site, avec ses bifurcations, ses zones, ses parties non accessibles etc – ma digression, même avec titre un peu provocateur, c’était plutôt pour laisser affleurer les conséquences de tout ça (en tout cas moi j’ai jamais «  cassé  » de code : j’y connais rien!)

  3. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @François : Je sais bien que tu ne «  casses pas du code  »… Je pensais plutôt à un état d’esprit d’appropriation active voire subversive de l’espace du Web, et même pluis extensivement de l’ensemble des technologies du numérique (cf ta relation avec ton portable) qui n’a rien à voir avec une démarche de type : «  je fais un site d’auteur pour faire connaître mes livres  », et qui se rapproche de la «  culture hacker  » telle que la décrit Giffard, en marge des «  écritures industrielles  ».
    @Hadrien : je crois que ce à quoi pense Brantley (et non O’Reilly, qui est le possesseur du blog mais non l’auteur du billet) c’est plus à l’iPhone comme terminal de lecture – comme beaucoup d’américains à voir leurs blogs ces jours-ci. Est-ce un puissant buzz orchestré par Apple et d’autres fabricants de téléphones mobiles ? Ne jamais oublier qu’il y a de gros enjeux commerciaux derrière ces questions qui ne sont pas seulement des questions de goût («  plutôt liseuse ou plutôt téléphone mobile, pour lire des livrels ?  »)
    Mais qu’en fin de compte, c’est le public qui adopte ou non, à condition que certaines solutions ne soient pas étouffées dans l’oeuf, ce qui semble menacer les liseuses, à voir tous ces billets très critiques.

  4. Olivier

    Le peer2peer pourrait-il être vu comme un « indice d’utilisation » ?
    En tout cas, comme ce fut le cas pour le son ou la vidéo, je crois que l’évolution se fera par des allers-retours entre la technique, la production et les utilisateurs (et parmis eux, les pirates).
    Qui, à eux-tous, modifieront les comportements de toute la (non-)chaîne du livre.
    Ça fait quelques temps que je ne suis pas allé voir ce qu’il en est mais, de ce que j’ai vu passer, on trouve en téléchargement (légal et illégal) : des livres audio, de la presse, des livres du domaines public, des livres concernant l’informatiques et du pratique (cuisine, etc), et de la BD.
    Autrement dit : ce qui est déjà dans un format numérique (la presse, les livres du domaine public, quelques ebook), ce qui est « numérisable » avec un rendu pas trop mauvais sans ocr (la BD, les livres avec peu de textes), et ce qui intéresse les publics susceptible d’être capable d’avoir cette démarche de numérisation : les geek et jeunes !
    Sans faire l’apologie des pratiques pirates, je remarque que sans elles les lecteurs de mp3, les téléphone-mp3, les graveurs de CD/DVD, ne se seraient sans doute pas vendus comme ils se sont vendus…
    Sans doute vont se « nourrir » les uns les autres : livres en ligne, liseuses, ordinateurs portables, lecteurs, (pirates), éditeurs et — j’espère — auteurs.

    Avez-vous vu qu’O’reilly a une démarche d’éditeur et de fournisseur de contenu assez nouvelle : http://safari.oreilly.com/flashdemo ?
    40$ (27€) par mois pour avoir un accès en ligne à toutes leur publications. Ça explique peut-être en partie leur positionnement vis-à-vis des liseuses.

    Reste que les hackers (les vrais), même hors multimédia, ont peut-être à nous apprendre leurs outils et leurs raisonnements (qui ne sont pas directement applicables, mais quand-même).
    En vrac : les éditeurs de textes évolués, le travail collaboratif (gobby, http://www.linux-france.org/article/these/cathedrale-bazar/cathedrale-bazar.html), les systèmes de gestion de version (je suis en train de tester), la centralisation des documents (que nous testons tous, au minimum sur nos blogs, j’imagine), les langages à balise…

  5. Dominique Fromentin

    et pourquoi pas acheter une «  liseuse  » (et merci à vous pour l’invention du nom, on dirait qu’il fait tache d’huile très vite)

    mais comment y transférer les livres que je souhaite lire ? ils ne sont pas dans les catalogues numériques – je suis prête à acheter en version numérique plutôt qu’en version graphique, au contraire, il me semble que ça conviendrait tellement mieux aux livres que je lis – mais les éditeurs vont commencer par installer leurs meilleures ventes, et pas ces livres qualifié recherche ou même simplement poésie

    alors à quoi bon une «  liseuse  » si ce n’est pas pour les livres qui sont ceux que j’ai envie d’emporter (cherchez Antoine Emaz, cherchez André du Bouchet : et pourtant que ce serait bien sur une tablette graphique, les «  notes sur l’espace  » de Du Bouchet…

  6. Hadrien GARDEUR

    Si on espionne du côté des «  kindle editions  » qui apparaissent et disparaissent sur Amazon (vont-ils se décider un jour ?), c’est essentiellement des livres touchant à l’éducation et la recherche qu’on voit. Oui les éditeurs risquent de mettre d’abord les best-sellers, mais je ne pense pas que le contenu se limitera à cela. Amazon semble aborder la chose avec le marché pro et de l’éducation, l’auto-édition a beaucoup d’avenir sur livrel, le domaine public englobe un nombre très important d’oeuvres plus disponibles en librairie et ainsi de suite.
    Plutôt que de vouloir nous revendre la même chose que sur papier, ou se perdre en voulant à jouer à tout prix la carte interactivité, je pense qu’il faut se concentrer en littérature sur tous ces livres qui ne sont plus disponibles en rayon, et qui constituent l’essentiel du catalogue des éditeurs. Les éditeurs ont d’ailleurs tout à gagner de ce côté là, même à prix réduits, ça leur ferait toute une partie de leur catalogue qui rapporte de nouveau des revenus, sans avoir à subir les contraintes liées à la réimpression, la distribution, stocker les oeuvres etc…

  7. Constance Krebs

    Liseuse, ordi, peu importe. L’important, c’est de se lancer… Mais avant d’avoir tout à gagner, comme dit Hadrien, l’édition a peur de tout perdre. L’a froid. Aux auteurs de foncer, et à eux de trouver l’argent nécessaire le moment venu.
    Sinon, ça ferait dix ans qu’on lirait des textes sur son portable, qu’il soit téléphone, ordinateur, ou bouquineur. Vrai, FB et alia, c’est encore un peu faiblard comme possibilités, mais ce n’est que la première année.
    Mais ce qui me frappe, dans la liseuse – puisque liseuse il y a – c’est son manque d’épaisseur. On a voulu en faire un objet ultra plat, comme une montre de luxe, alors que tout ce qui constitue le livre (celui qu’on utilies depuis quelques centaines d’années, l’objet qu’on défend tous, au fond), c’est qu’on avance dedans, enfin dans sa lecture. On revient en arrière, on saute des passages, on relit, ça se voit, on sait où on en est. Toutes les liseuses n’ont pas de curseur, toutes ne permettent pas de reculer de plus de dix pages, on est très vite noyé dans la masse de volumes ouverts sur le même écran, empilés comme les pellicules de pâte feuilletée d’un mille-feuilles. Parfois, on passe même d’un livre à l’autre, le lecture devient un collage de textes variés. Ca peut être bien. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que le texte qu’a voulu l’auteur est alors sans passé. Sans avenir ?
    Comment va-t-on écrire pour cet outil-là, voilà qui peut être creusé.
    On peut appeler la liseuse mille-feuilles…

    Mais est-ce que le même texte peut être apposé sur les trois supports, papier imprimé, écran d’ordi, et liseuse ?
    Au fond, je ne crois pas. Car un texte ne s’appose pas. Il vient, aussi, de l’objet qui le supporte.

  8. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @Constance : je ne sais pas répondre à ta dernière question, mais elle m’intéresse parce que ce qu’elle met en avant, ce n’est pas la mise en concurrence des modes de restitution du texte, mais bien la nature différente de ces modes. Un écran, ou une feuille de papier électronique ne sont pas des pages. On peut les utiliser pour simuler des pages, bien sûr. Mais la «  disruption  » opérée par la numérisation, vient justement de l’arrachement du texte de la page. On l’oublie, parce que l’on baigne dedans aujourd’hui, mais avant l’informatique, le texte et la page étaient inséparables,
    Une fois arraché à la page, le texte est disponible pour des usages multiples. Cela ne coule pas de source. Tu sais mieux que moi, Constance, ce qu’il faut «  faire  » à un texte pour qu’il s’affiche correctement dans une liseuse, par exemple.
    L’écran n’est pas une page du tout, même s’il peut parfaitement simuler une page. L’nformation qui s’affiche à l’écran y est convoquée, et on peut la convoquer avec le projet d’imiter le livre. Il est aussi possible d’aller explorer de nouvelles formes d’écriture, que la numérisation rend possible : écritures qui mêlent le texte, le son, l’image fixe et animée, écriture hypertexte, écritures collectives, collaboratives, écritures éphémères, fragiles, instantannées, Chaque avancée technologique produit des changements et il semble que l’on soit toujours pressé d’enfermer ce changement dans des certitudes : peut-être devrions nous essayer de fuir tout dogmatisme, de ne pas jouer à priori tel scénario plutôt que tel autre, et d’agir pour que toujours, la création et la diffusion des oeuvres demeurent la priorité.

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