Une nouvelle écologie de l’écrit

Pour ne plus me faire gronder par Christian, j’utilise mon blog pour continuer la discussion entamée sur La Feuille… Hubert pose un lien dans les commentaires de son billet vers l’interview que Robert Darnton a donnée au tout nouveau magazine Books. Robert Darnton, historien, dirige les bibliothèques d’Harvard. Darnton, tout comme Roger Chartier, éminents spécialistes du livre, sont vis à vis des lectures électroniques dans une interrogation ouverte. Ni l’un ni l’autre n’ont un discours nostalgique sur le livre, pas plus qu’ils ne cherchent à produire un discours dogmatique sur ce que «  devrait être  » un livre numérique. Ils constatent l’un et l’autre que nos lectures sont maintenant déjà largement des lectures numériques, et s’interrogent sur le devenir des livres, bien sûr, mais sans se risquer à enfermer ce devenir dans une forme particulière. Roger Chartier parle de «  vacillations  », et résume parfaitement ce qui fait le fond de nos discussions ainsi :

«  Ici se situe le grand défi, qui est de savoir si le texte électronique doit être soumis à des concepts hérités et donc du coup doit être transformé dans sa matérialité même, avec une fixité et des sécurités, ou si inversement les potentialités de cet anonymat, de cette multiplicité, de cette mobilité sans fin vont dominer les usages d’écriture et de lecture. Je crois que là se situent la discussion, les incertitudes, les vacillations contemporaines.  » (le livre : son passé, son avenir – la vie des idées )

La fin de l’interview de Darnton montre la nuance de sa pensée. Il rappelle les vertus de la «  lecture lente  », et rejoint en ceci le beau texte de Nicolas Dickner, cité par Hubert, et qui a inspiré un billet à François Bon. Mais il évoque aussi les possibilités du numérique («  instrument fabuleux  »), en parlant d’une «  nouvelle écologie de l’écrit  ». Ecologie est un excellent terme, parce qu’il implique la diversité et la complémentarité : diversité des livres et des manières de lire, complémentarité des modes de restitution de l’écrit, qu’il est intéressant d’analyser, mais que rien ne nous oblige à opposer les uns aux autres.

J’ai noté également cette remarque de l’écrivain Michel Butor, à la fin de l’interview publiée récemment sur auteurs.tv, qui dit : «  Si j’avais 25 ans, je me précipiterais vers l’informatique pour faire des textes adaptés à ces nouveaux moyens  ». Déclaration intéressante, venant d’un auteur qui a travaillé plus que beaucoup d’autres sur le livre dans sa dimension matérielle, réalisant depuis des années des centaines de livres avec des artistes, dont beaucoup ont été exposés à la BNF l’an dernier.

On peut être un adepte de la lenteur, du temps dédié à la lecture continue, ininterrompue, et apprécier par ailleurs les glissades étourdissantes sur le web. On peut twitter, bloguer, recevoir des pokes sur Facebook, zapper d’un billet de son agrégateur à un autre, puis fermer sa porte, et se plonger dans ce gros livre de Richard Powers qui va nous empêcher d’éteindre la lampe de chevet à une heure raisonnable. On peut chérir les couvertures usées des livres trop souvent relus, craquer parfois dans les librairies au delà du raisonnable, et se servir d’une liseuse dans le métro ( où parfois, des passagers vous demandent de leur montrer l’objet de plus près ). On peut se passionner pour l’ébullition actuelle autour de l’iPhone et de Stanza, virevolter de quelques lignes de fuites à un clavier cannibale, se réjouir du dernier billet sur l’autofictif, et avoir plaisir à faire dédicacer par un auteur son livre qu’on achète après une lecture en librairie.

Le numérique rend potentiellement les textes disponibles pour autant de modes de restitution de l’écrit qu’il y a de modes de lecture. Certains de ces modes cherchent à s’approcher de l’expérience procurée par le livre imprimé, réduisant de ce fait délibérément la ductilité du texte et dédaignant les potentialités d’une lecture connectée. Ainsi marié à son support, le texte renonce en quelque sorte aux marivaudages que le web autorise, favorisant la lecture solitaire et immersive. Cette option n’exclut pas les autres, et ne convient pas à tous. Il faudra attendre pour voir si elle séduira un vaste public, il est encore trop tôt pour le dire.

18 réflexions au sujet de « Une nouvelle écologie de l’écrit »

  1. Alain Pierrot

    R. Darnton (à confirmer) et R. Chartier sont au programme du colloque international «  Cinquante ans d’histoire du livre  » organisé à l’ENSSIB du 11 au 13 décembre à l’occasion du 50e anniversaire de la publication de L’apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin.

    Une approche historique et anthropologique, où le numérique tient sa place (avec Jean-Michel Salaün, en visite de Montréal) sans envahir tout l’espace.

  2. Bruno Rives

    Avant l’écrit, le théâtre, les conteurs ; les fondamentaux de la culture Maori n’ont jamais été imprimés, trop liés à la mélodie de leur langue (on prétend que sans elle, le grec ancien a perdu l’essentiel aussi) ; les vers de Pétrarque, par Isabelle d’Este s’accompagnant au Luth. Tout cela est possible avec le livre numérique, et plus encore, comme la réalité augmentée. En même temps, on dessine dans les cavernes, Il écrit sur le sable, il suffit de quelques mots imprimés pour qu’un monde s’ouvre.

  3. Christian Fauré

    Rhôôô …tu vas me faire passer pour un rabat joie !
    Sinon mon plaisir actuellement est de lire sur ma liseuse des textes de référence qui circulent sur le web ou dans un environnement bureautique en réseau ( des textes de cours, des thèses, des articles) qui n’ont jamais été édités.

  4. Hubert Guillaud

    Merci. Très belle contribution au débat, comme d’habitude.

    «  Le numérique rend potentiellement les textes disponibles pour autant de modes de restitution de l’écrit qu’il y a de modes de lecture.  » Oui, potentiellement. Reste que dans la réalité, le livre numérique est tellement formaté sur le livre papier qu’il n’envisage pas d’autres modes de lecture. 99 % de la production conçoit le livre numérique sur le même mode que le livre. En fait, si le potentiel d’autre lectures sont là, celles-ci sont encore très peu développées, voire peu explorées. Nos façons de concevoir le livre au format numérique restent très ancrées (héritage oblige) et inspirées par le livre plutôt que par le numérique. Finalement, alors que le potentiel est là, on continue à ne proposer du livre au format numérique que le mode de lecture du papier : un fichier .pdf qui singe le livre. Les expériences à la Georges Orwell sont encore bien rares.

    Le potentiel est donc encore largement à développer. ;-)

  5. Alain Pierrot

    Il faut que les offreurs de matériel + logiciel préimplanté laissent suffisamment de latitude.

    Piétinement côté liseuses, fermées, préconçues par des marketeurs/ingénieurs pour des usages largement fantasmés et clichés, métaphore du livre imprimé et conception naïve d’un contrat de lecture ;

    Foisonnement côté iPhone/iTouch, conçus comme une plateforme avec appel à la création d’application (certes filtrées par le propriétaire de ladite!) => apparition de multiples créations, inovantes ou non.

    Après tout, si les Grecs avaient peaufiné l’objet technique qu’était le théâtre pour des auditeurs/spectateurs, avec sa capacité restreinte, les ingénieurs Romains en accolant deux théatres pour héberger plus de spectateurs dans l’amphithéâtre, sans audition, ont suscité l’invention des jeux du cirque. [Pas bien sûr d'approuver à 100%, mais...]

  6. Ping : Bibliobsession 2.0 » Filiation : de la documentologie de Paul Otlet à la redocumentarisation de Roger T. Pédauque…

  7. Bruno Rives

    @Alain
    Concernant les Romains, c’est pire ! A de rares exceptions près, créations et plagiats insignifiants, il a fallu en 1500 faire table rase et repartir des Grecs. Lâche assassinat du dernier roi étrusque, destruction de la quasi totalité des écrits de cette civilisation du livre (les Etrusques utilisaient le papyrus et le lin, leur ouvrage de philosophie de la vie en dix chapitres n’a jamais été retrouvé).

    @Hubert
    Il faudrait que je te montre ce qui se fait par chez nous. Problème, les réunions publiques, fort sympathiques au demeurant, sont un casse-tête pour nous autres qui avons des obligations de réserve. Des choses passionnantes devraient apparaître en 2009, nous l’espérons, si les acteurs de la chaîne du livre et de l’électronique n’imposent pas des modèles trop réducteurs. Il y aura quelques labs, en tout cas.

    @Virginie
    Coup au cœur à l’arrivée hier soir à Montréal. Le commandant de bord a annoncé que du fait de l’atterrissage de nuit, l’éclairage général allait être atténué, mais que l’on pouvait profiter de nos liseuses:-)

  8. Alain Pierrot

    @Bruno Complexe, la question de la place des Étrusques dans la culture romaine. L’empereur Claude avait écrit une grammaire étrusque, perdue…

  9. JM Salaun

    Bonjour à tous,

    Je crois qu’il y a une façon de réconcilier les avis sur les relations des livres, liseuses, textes numériques.

    Il faut d’abord se rappeler que la séparation entre le fichier, le logiciel de lecture et la machine a été préfigurée par l’audiovisuel, aussi bien dans le son que dans l’image puis dans l’image animée et enfin dans le film parlant, même avant l’informatique et depuis le milieu du 19è. C’est en partie ce long travail qui nous permet aujourd’hui d’inventer et de réfléchir à de nouvelles formes de l’écrit.

    Ensuite, on peut examiner l’arrivée dans ces domaines des différents médias successifs. Tout particulièrement, je crois que les relations entre la télévision et le cinéma sont très riches de leçons pour ce qui nous intéresse, car la télévision est fondée sur un réseau. Le cinéma a inspiré les formes télévisuelles, la télévision diffuse des films. Le cinéma s’est repositionné sans disparaitre et la télévision est une source de revenus pour lui. De plus la télévision a développé de nouveaux genres souvent hérités du cinéma, les professionnels passent d’une filière à l’autre et pourtant chacune garde sa culture, et le cinéma a trouvé même des dispositifs dédiés pour être exploité à domicile.

    De même, je crois que la littérature numérique dérivera de celle du livre, mais inventera ses propres formes, adaptées à son dispositif. Je pense aussi que l’on lira des livres sur les différents dispositifs numériques, mais que le livre (papier) ne disparaitra pas, il se repositionnera sans doute. Qu’il existera des dispositifs numériques dédiés à la tranposition des livres (comme les magnétoscopes ou les lecteurs de Cd-Rom pour le cinéma) qui permettront une exploitation secondaire. Bref que le numérique ouvrira au livre tout une gamme de produits dérivés tout en inventant de nouvelles formes et l’obligeant à se positionner. On le voit aujourd’hui avec la proposition de Google sur les livres sous copyright mais hors commerce, qui ressemble étrangement aux différentes temporalités d’exploitation d’un film.

    C’est pas œcuménique ? Une autre fois, je vous dirais pourquoi je ne crois pas du tout à la disparition du livre.

  10. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @JM Salaun Je partage tout à fait votre point de vue, que nous enseigne l’histoire des médias. Il y a rarement une substitution, mais on observe comme vous nous le rappelez qu’un nouveau dispositif technologique vient bousculer les précédents, et les contraint à un repositionnement, qui ne signifie pas leur disparition. Il n’empêche que ce repositionnement, dont l’ampleur est difficilement prévisible peut être vécu dans le monde de l’édition comme un événement profondément perturbant, qui oblige à revisiter en profondeur de nombreux aspects des métiers ainsi que les modèles économiques actuellement en cours.

  11. F

    est-ce que JMS a le droit de prendre la parole dans les forums, alors qu’il a mis son propre blog en «  pause  » ?

    (je plaisante bien sûr, et heureux te lire, JM !)

    mais bien sûr, plus aucun de nous pour entrer dans une discussion où le numérique viendrait «  à la place de  » – juste qu’on est tellement attaché à l’établi numérique que ça focalise nos questions, c’est là qu’il y a à inventer, tous azimuts

    et un des domaines essentiels de l’invention c’est effectivement dans l’articulation des supports, forme livre plus dossier numérique

    tiens, là chez moi ce soir y a du feu dans la cheminée, ce n’est pas incompatible avec la présence du chaufage électrique (juste qu’on a l’air un peu bête quand il s’agit de trouver des vieux journaux pour qu’il prenne, le feu, vu qu’on ne lit plus jamais les journaux sous forme papier…)

    reste qu’on est quelques-uns à se dire en ce moment que l’outil numérique, par ses possibilités, nous emmène de plus en plus loin du livre et qu’on n’a pas forcément envie de revenir trop vite

  12. Ping : teXtes » Blog Archive » Agnostique, le Kindle ?

  13. Bruno Rives

    @F «  plus aucun de nous pour entrer dans une discussion où le numérique viendrait “à la place de  »
    Si, moi. Le livre moderne a supplanté celui des copistes, sa version sur support à base d’encre électronique a de grandes chances de supplanter le livre moderne. Pas dans les formes génériques que nous voyons en ce moment, mais dans les futures, certainement.

  14. Ping : Filiation : de la documentologie de Paul Otlet à la redocumentarisation de Roger T. Pédauque… | MEDIATHEQUE2010.FR - PROSPECTIVES

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>