Agnostique, le Kindle ?

Kirk Biglione (Medialoper) rencontre Jeff Bezos, le patron d’Amazon, à la soirée d’ouverture du SXSW (South by Southwest conférence). De quoi parlent-ils ? De DRM. Kirk explique à Jeff que pas mal de monde s’inquiète de voir que le Kindle pourrait mener à un monople à la iTunes, qui enferme le consommateur dans une plateforme unique et que cela risque de conduire les éditeurs à perdre le contrôle de leur propre industrie. Jeff Bezos déclare alors : «  Le Kindle est agnostique en ce qui concerne les DRM  ». Et il poursuit en expliquant que les éditeurs ont la possibilité de vendre des livres numériques sans DRM pour le Kindle, et qu’il croit qu’ils le feront quand ils seront tout à fait à l’aise avec l’idée d’une distribution numérique des contenus. Il a noté qu’il a fallu quelques années à l’industrie musicale pour accepter la diffusion de contenus sans DRM, et il estime que cela prendra aussi un moment aux éditeurs pour adhérer à cette idée.

Cette déclaration du patron d’Amazon peut signifier, selon Kirk Biglione, plusieurs choses. Par exemple celle-ci : «  Nous vendrons des livres numériques sans DRM lorsque nous aurons atteint une part de marché suffisante pour convaincre les éditeurs que nous avons un monopole du type iTunes sur le marché du livre numérique  ». Ou bien :   » Amazon va s’ouvrir à des DRM développés par des tierces parties  ». Evidemment, cela ne veut pas du tout dire la même chose. D’ailleurs, il semble que du côté de l’iPhone, en tout cas pour le moment, le modèle «  à la iTunes  » ne soit pas (encore ?) opérationnel. Avant qu’Apple ait structuré son «  iTunes du livre  », l’accord intervenu entre Lexcycle (la société qui développe Stanza) et Fictionwise, le plus gros vendeur indépendant du livres numériques, donne accès via l’application Stanza à plus de 40 000 livres en version numérique. Le format utilisé sur Fictionwise, eReader, n’est pas un format ouvert, certes. Mais en licenciant à Stanza l’usage de ce format, Fictionwise va dans le sens d’un accès facilité, via différentes applications ( dont la sienne, eReader, téléchargeable comme Stanza depuis l’App Store ). Et Stanza, téléchargé massivement, a de bonnes chances, avec cet accord, de devenir de facto l’application qui va réellement lancer une offre de lecture numérique sur l’iPhone, alors que les titres directement disponibles via Apple le sont dans l’App Store. Logique : la plupart d’entre eux sont des livres-applications, contenant à la fois le fichier du livre et celui de l’application permettant de le lire, une approche assez impraticable à grande échelle.

On le voit, la question des DRM n’est pas uniquement liée à la difficulté des éditeurs à se faire à l’idée de diffuser des livres numériques susceptibles d’être mis en circulation sur des réseaux P2P. C’est aussi, pour certains autres acteurs, la tentation de verrouiller une offre end-to-end : vendre une machine qui ne lit que leur format protégé par leur DRM, vendre un format protégé de telle manière qu’il ne soit lisible que sur ladite machine. Un tel modèle peut-il attirer beaucoup de lecteurs ? Il leur faudra renoncer à la bonne odeur de l’encre et au délicieux toucher du papier, déjà, et en plus, devoir choisir en même temps la marque de leur liseuse et l’enseigne de leur e-libraire, dont ils seront ensuite complètement dépendants. ( Ce que font d’ailleurs les adeptes de jeux vidéo : ils renoncent à la bonne odeur des lego et des petites voitures et commandent au Père Noël une XBOX et quelques jeux issus du catalogue dédié à la XBOX. Les éditeurs de jeux qui veulent figurer sur différents catalogues doivent développer plusieurs versions de leurs produits, pour être disponibles pour chaque modèle de console. )

Jean-Marie Salaün1 le rappelle en commentaire d’un précédent billet, l’accès à des contenus culturels via des dispositifs de restitution complexes a connu des précédents, même avant l’apparition du numérique. Et les guerres de standards ne sont pas non plus apparues avec lui : dans le domaine de la vidéo, vous vous souvenez peut-être de la façon dont le VHS gagna sa guerre contre le Betamax, pourtant un format de bien meilleure qualité. On a vu plus récemment, toujours dans la vidéo, et cette fois à l’ère du numérique, comment le format de télévision haute définition sur disque optique Blu-ray l’a emporté sur le format HD-DVD. La vitesse est souvent un facteur décisif dans ces guerres : le premier sur le marché a toute latitude pour tenter de devenir un standard de facto. Mais ce n’est pas non plus la garantie du succès : souvenons-nous du CD-I de Philips, premier ensemble lecteur/ support multimédia interactif, tellement vite enterré par l’arrivée du CD-Rom..

1 Le blog de JM Salaün est en pause actuellement. Mais les billets qu’il y a publiés ne sont vraiment pas du genre jetable…

4 réflexions au sujet de « Agnostique, le Kindle ? »

  1. F

    @V : la métaphore Legos père Noël via l’odorat est parfaite !

    @JMS : une bonne compil PDF des principaux billets du blog, en diffusion numérique ? – j’ai cru comprendre que tu avais quelques étudiants qui pourraient nous la mitonner (en attendant la reprise!)

    sur le fond du billet : bizarre comme du coup on s’éloigne de ce qui préoccupe les ceusses comme moi, mais évidemment ça ne pèse pas lourd dans les duels Steve Jeff, la capacité de ces formats numériques à supporter la lecture dense et le texte poétique – Stanza est, en l’état, un logiciel massacre abominable – alors que paradoxalement, aussi bien sur l’iPhone avec ses polices natives que les possibilités de s’approprier l’ergonomie écran (voir le plug-in i-spip lancé récemment et libre) ; que sur un terminal fruste comme la Sony, on peut installer des usages typo qui renouvellent notre rapport à la lecture

    bon, y a pas de quoi, après ce billet, être très optimiste

  2. JM Salaun

    @ V
    Pas le temps vraiment de commenter (sinon je devrais plutôt rouvrir mon blogue ;-). Mais juste une remarque : s’il y a des parentés entre la stratégie iTunes et Kindle en effet, il y a une différence fondamentale. Apple est d’abord un marchand de contenant, Amazon un magasin de contenu. Sauf à penser que Kindle est une porte d’entrée pour les services de ses data-centers, ce qui supposerait un changement radical, la stratégie des deux firmes ne sera pas la même car elles n’ont pas le même objectif.

    @ F
    Cela ne répond pas vraiment à ta question, mais tu peux suivre le cours en ligne qui est une synthèse :
    http://cours.ebsi.umontreal.ca/blt6355/a_propos/index.html
    Comme indiqué en intro, les blogues sont les feuilles de l’arbre. À l’automne, elles tombent et on les balaye. Bien différent des feuilles d’un livre ;-)

  3. F

    en fondamental désaccord, JM et nos 2 ascendances bretonnes ne devraient pas permettre que ça s’arrange vite ! qu’importe, vive l’amitié des balayeurs !

  4. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @F C’est vrai que lorsque l’on essaie de regarder ce qui se passe du côté d’acteurs comme Amazon ou Apple, on s’éloigne des questions liées à l’édition dans l’acception «  editor  » du terme. On est là plutôt sur le versant «  publisher  », pour qui la connaissance de l’environnement a son importance… Les deux s’imbriquent cependant, lorsque l’on aborde la question des formats, des DRM etc.

    @JM Salaün Merci d’avoir pris le temps tout de même de rappeler cette distinction essentielle entre ceux qui vendent avant tout des «  contenants  » et ceux qui vendent des «  contenus  ». Il semble que ceux qui vendent des «  contenants  » ont des intérêts assez proches de ceux qui vendent de l’accès (assez équivalent au «  contenant  » ) : les contenus sont pour eux un moyen de vendre «  autre chose  » : vendre des terminaux pour les uns, acquérir ou conserver du trafic ou des abonnés, pour les autres.

    Le rappel de l’expérience vite oubliée du CD-I montre comment certaines hypothèses concernant les usages, qui semblent extrêmement probables se trouvent brutalement démenties par les faits. Au début des années 90, il semblait acquis pour les promoteurs du CD-I que l’objet roi des foyers était et demeurerait le téléviseur, que les PC étaient des objets beaucoup trop sophistiqués pour devenir grand public, et qu’ils ne seraient jamais adoptés massivement. Le CD-I était vraiment annoncé comme «  the next big thing  ». La «  next big thing  » n’est plus utilisée aujourd’hui que par les auto-écoles, pour enseigner le code de la route…

    Cependant, je me suis éloignée avec cet exemple de la problématique abordée plus haut dans le billet, qui était celle des stratégies mises en place par certains acteurs pour essayer de devenir «  incontournables  », en offrant des offres intégrées et verticales. Le CD-I était particulièrement fermé, avec une plateforme de développement propriétaire, et des spécifications techniques très contraignantes. Je crois que son échec est plus du cependant à une hypothèse sur les usages qui s’est révélée fausse, qu’à cette approche fermée.

    Je suis consciente du fait que ce billet contient trop d’ à-peu-près, qu’un bon billet sur votre Bloc Notes – dont le mode pause m’attriste – aurait pu utilement traquer… Il y a bien d’autres distinctions qui mériteraient d’être faites, en ce qui concerne les standards en particulier. Je me suis un peu laissée emporter vers des domaines bien complexes, par une humeur dominicale particulièrement blogueuse… Heureusement, les feuilles tombent, et les balayeurs passent :)

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