Pas comme la musique

La décision de l’éditeur Penguin de lancer une application pour l’iPhone, qui offre la possibilité d’accéder au blog Penguin, à des extraits d’ouvrages et à des podcasts, apparaît à de nombreux commentateurs comme particulièrement timide. Pourquoi diable les éditeurs ne tirent pas les leçons de l’expérience désastreuse de la musique ? Pourquoi ne mettent-ils pas massivement leurs livres sous forme numérique sur le plus grand nombre de plateformes, pourquoi ne construisent-ils pas très vite une offre légale et très facilement accessible ?

Michael Cairn répond dans PersonaNonData. Sa conviction : faire des versions numériques des livres, sans remettre en cause leur forme, dont certaines caractéristiques sont liées à la publication imprimée, ne rencontrera jamais un franc succès. Si les maisons d’éditions, nous dit il,  se contentent de publier en numérique des romans de 200 pages, ou des livres de management en 12 chapitres dont la taille de l’index a été déterminée par le nombre de pages qui restaient disponibles dans le dernier folio, nous dit-il, on ne risque guère de faire mentir ceux qui justifient depuis des années leur immobilisme d’une seule phrase : «  il n’y a pas de marché  ».

Le passage au téléchargement de musique sous la forme de fichiers numériques a été un séisme pour l’industrie musicale. Du côté des auditeurs de musique, seule s’est modifiée la manière de se procurer de la musique, l’acte d’écouter de la musique est peu touché par ce changement. Je l’ai déjà écrit : on «  met un disque  », ou bien on lance son lecteur,  et ensuite  la musique ne réclame de notre part aucun mouvement particulier pendant que nous l’écoutons. Il n’en est pas de même des livres : ils requièrent pour être lus que nous demeurions pratiquement immobiles, les yeux fixés sur l’espace sur lequel les mots sont inscrits, et que nous intervenions lorsque tous les mots affichés dans cet espace ont été lus, pour faire apparaître les mots suivants. Il faut soit tourner la page, soit faire défiler la fenêtre à l’écran, soit convoquer la suite du texte sur l’écran par un clic, l’appui sur une touche, l’effleurement de l’écran. Il est bien d’autres gestes requis par les différents types de lecture : marquer une page en glissant un doigt à son emplacement, tourner très rapidement les pages à la recherche de celle que l’on veut atteindre directement etc..  Tout le temps de la lecture, le corps adopte une posture particulière, et des gestes précis sont requis pour que la lecture puisse se poursuivre. L’adoption de nouveaux supports implique des changements d’habitudes beaucoup plus radicaux pour le lecteur de textes que pour l’auditeur de musique.

Ceci constaté, on pourrait semble-t-il cerner précisément ces changements, faire progresser dans la bonne direction les différents terminaux, proposer également des contenus tirant parti des possibilités offertes par le numérique : je partage tout à fait l’intérêt qu’Hubert Guillaud manifeste pour les lectures partagées que le web autorise, et il y a encore beaucoup à inventer de ce côté. Inventer, c’est ce que ferait Michaël Cairn s’il dirigeait une maison d’édition, il nous le dit ainsi :

Si je dirigeais une maison d’édition, j’embaucherais une équipe d’éditeurs et d’écrivains de 25-30 ans, je leur donnerais un budget pour acquérir du contenu et je leur demanderais de construire une nouvelle activité de publication, sans tenir compte des contraintes liées au livre imprimé, ni des modèles d’affaires habituels, sans date de publication. Leur rôle serait de créer des contenus d’une valeur suffisante pour satisfaire un marché ciblé, d’expérimenter la manière de monétiser ce contenu et d’être capable de dupliquer le modèle. Avec l’aide – mais non le contrôle – de quelques managers expérimentés tels qu’il en existe dans toute maison d’édition, l’équipe n’échouerait pas. Et, oui, je ferais cela AUJOURD’HUI.

Inventer, c’est aussi ce que fait l’équipe de publie.net, dont François nous rappelle aujourd’hui,  dans un de ces longs billets bondissants dont il a le secret, ce qu’elle a accompli en une année.

Mais Clément Laberge a également attiré mon attention sur un autre billet d’Hubert paru dans Internet Actu : «  Quand You Tube remplacera Google«  , montrant que la plupart des jeunes viennent sur le web pour voir des vidéos bien plus fréquemment que pour lire des textes. Pas seulement en voir, d’ailleurs, mais aussi publier celles qu’ils réalisent eux-mêmes, mixant souvent des images préexistantes, parodiant les codes télévisuels qu’ils connaissent parfaitement.

Ce billet fait écho à celui d’Alex Iskold sur Read Write Web, qui a suscité une intéressante réaction sur The Digitalist.

Et si ce le problème, ce n’était pas de produire des textes numériques adaptés aux nouveaux lecteurs, mais bien de continuer à trouver des lecteurs ? Et si les Digital Natives et plus encore leurs enfants se détournaient de plus en plus massivement et complètement de la lecture ? Si celle-ci devenait progressivement une pratique ultra-minoritaire ?

Cette «  contrainte  » que la lecture impose au corps, cet effort de concentration auquel le lecteur consent parce qu’il lui offrira en retour une telle ouverture au monde, un outil tellement puissant d’accès à la connaissance, faut-il admettre que les générations qui viennent les trouveront tout bonnement insupportables ? Penser que l’on va devoir abandonner une pratique au profit d’une autre ? Peut-on faire la comparaison avec l’apparition de l’écriture qui sembla aux anciens quelque chose d’épouvantable, qui allait faire perdre la mémoire à l’humanité (ce qui s’est d’ailleurs produit, à l’échelle de chaque individu) ? Allons-nous vers des échanges qui vont réhabiliter l’image, le geste, l’oralité, et dans lesquels le texte deviendra secondaire ? On aimerait, bien sûr, conquérir de nouveaux savoir-faire, de nouvelles habiletés, sans devoir perdre les anciens. Est-ce possible ?

13 réflexions au sujet de « Pas comme la musique »

  1. F

    tu es au centre des questions, comme d’habitude – par exemple, l’effet YouTube affecte de que tu dis du «  comment  » on écoute la musique : de plus en plus de jeunes «  regardent  » la musique au lieu de l’écouter, et YouTube débarque aussi dans les contenus littéraires, chercher à Artaud, Michaux, Cortazar pour exemple

    dans ce billet qui m’a aidé ce matin à faire le point, et merci de le citer, c’était un peu signaler ce même chemin, totalement imprévu pour moi, où nous sommes passés du «  portage  » à peu à peu faire circuler des contenus «  nativement  » écriture numérique, tout ça bien timidement évidemment, mais avec immense surprise, à ton billet, de voir citer cette génération qui arrive, les 30-35, et pour publie.net c’est eux qui en ont carrément pris possession

    alors Michael Cairn ne nous a pas encore subventionnés, mais l’autre volet c’est les usages : ce que nous apportent nos partenaires de l’immatériel.fr, c’est une plate-forme qui permet accès par fédération d’identités, via abonnements, licences d’accès, annotations individuelles, à ces contenus multiformes et c’est grisant (quand bien même là faut qu’on se coltine manuellement 190 pages web pour y intégrer les métadonnées qui permettront à ça de tourner) : j’y comprends techniquement pas grand-chose, mais les «  usages  » de lecture deviennent un enjeu ou un territoire complètement neuf, où les bibliothèques, de villes ou de facs, prennent un rôle de premier plan (gestion des accès à distance par exemple) mais où, là aussi, le livre prend un coup de vieux – pas un enseignant de fac qui n’a pas à se battre contre cette désaffection comme devant un mur – le paradoxe, mais on est bien d’accord là-dessus, c’est que dans cette nouvelle donne il y a une carte à jouer pour les éditeurs traditionnels, et qu’à force de ne pas vouloir la tenter, d’autres usages que ce qu’ils proposent remplissent le territoire neuf

    reste le fond, ou ton aboutissement : que le texte soit secondaire ou premier n’est pas forcément le point d’achoppement, dans la tragédie grecque, et même dans Molière, il y a un ensemble, où la «  représentation  », qu’elle soit scénique (Sophocle) ou vidéo (YouTube) est tout aussi décisive – mais la vieille fonction, étude, transmission, implication esthétique de ce qu’on offre, pas question de renoncer, alors que l’écran devient le (multi)support principal : ce sont ces usages là qu’il faut y insérer («  Imaginez un homme se cultivant et s’implantant des verrues sur le visage  » disait Rimbaud dans la lettre du Voyant : on n’a pas forcément changé de modèle pour ce qu’on fait ans le web). alors tant pis si pas d’autres moyens que ceux que nous accordent nos lecteurs, mais justement, la liberté de tenter ce chemin là…

    tout ça sur fond de plus en plus tristounet de ce qui se passe dans la recomposition actuelle côté édition, production de plus en plus consensuelle, critique évanescente (et chaque fois c’est le web qui reprend le flambeau : mieux vaut lire Claro ou Lignes de Fuite que Lire et le Magazine littéraire réunis) et qui font que de moins en moins envie de perdre du temps à regarder ce qui se passe de ce côté là, et notamment pourquoi si peu d’auteurs, hors cette génération de ceux qui débarquent, à s’impliquer dans le web, mais désormais c’est à leurs risques

  2. Alain Pierrot

    «  l’acte d’écouter de la musique est peu touché par [le] changement  »

    Suite à la remarque de F. Bon, et une discussion avec KMS et D. Pifarély, il y a lieu de regarder aussi les effets de bord liés aux nouveaux objets, comme en témoignent des remarques publiées sur if:book récemment (of music & metadata, commentaire#4, de Brett Bobley) à propos de la différence entre vinyl et CD audio et de l’effacement de connotations et de métadonnées à cause du média :

    As another example, I would suggest that the move from vinyl to CD to digital download has, in some ways, distanced us from the metadata. When I transitioned from vinyl to CD in the late 80′s, I started to notice that I no longer knew the titles of songs. It dawned on me that the difference was the medium. When listening to a favorite record, I was forced to pick up the record and flip it. While flipping it over, your eyes will naturally scan not only the titles on the record, but the grooves. You would make a connection between the two — the big, fat groove on side one of Atomizer is «  Kerosene.  » The very physicality of the vinyl and the flipping over served to reinforce the names, the length, and the sounds of the tracks. [...]

  3. F

    du coup on en arrive à un 3ème point, qui me donne assez le vertige, mais que je vois se profiler de plus en plus :

    ce que la société en général, et la circulation culturelle en particulier, rémunère, ce n’est pas «  le livre  » de plus en plus absorbé par sa fonction de commerce – le récit ou le roman devenant, syndrome Dan Brown, objet de loisir du même type que les livres de cuisine (j’ai rien contre)

    la diffusion Net ne confère pas à l’objet qu’elle diffuse (le texte numérique) la validation symbolique du livre

    par contre, elle confère une valeur symbolique, pas seulement visibilité, à ce que l’auteur et un public peuvent construire dans un instant et un lieu donné

    la relation gratuité-économie, dans le cas de la littérature, c’est de plus en plus le fait que l’auteur propose non pas un texte, mais la relation de ce texte au public, lecture haute voix, performance via vidéo son, ou ce qui tourne autour, stages, conférences, expos, plus le phénomène des mico «  résidences  », présence de l’auteur dans un collège, une bib, une fac etc

    c’est en partie effrayant, parce que le système des droits d’auteur est de plus en plus mineur, je ne parle pas pour moi,mais pour la plupart des 7000 auteurs répertoriés à l’AGESSA (droits d’auteur constituant plus de 50% des revenus) ; et ça prend une tournure quasi exhaustive pour les 30-35 qui arrivent

    et d’un autre côté ce n’est pas du tout effrayant, puisque cela renoue avec vieille tradition de la littérature, des conteurs, du théâtre, et que ça nous réapprend le texte dans d’autres usages, où le corps, mais aussi la relation au public, redeviennent le prisme central

    dans ce contexte, la diffusion en partie gratuite sur le Net (sur publie.net, on a le curseur à 1/3 du texte en accès libre?), mais surtout que l’auteur s’affirme via site Internet (voir les Maïsetti Rilos Paillard Vasset et de plus en plus d’autres) c’est le biais de sa vie matérielle d’auteur – je ne développe pas ici, mais ce modèle je le vois en croissance exponentielle, et exemples tous les jours, assez pour rester plus que ferme dans l’idée qu’on ne mettra pas de drm à nos textes

    elle rejoint ce que bouscule le Net, l’événement géo-localisé devenu partageable (voir les vidéos du mini festival «  Ecrivains en bord de mer  », formidables, alors que des festivals autrement plus «  gros  » comme Manosque ou Bron, qui ne se donnent pas cette peine, passent derrière La Baule dans la vie Internet) et on peut le vivre aussi comme une chance très neuve

    ça pose des tas d’autres pbs en cascade : la régulation par l’Etat, type CNL, devient progressivement inopérante (le Net, revues en ligne en particulier, pas pris en compte, le CNL devient peu à peu une boîte à subvention pour la survie de l’existant, et ça ne prend pas le chemin de l’ouverture), mais les secteurs artistiques qui sont entièrement sous la dépendance de l’aide État, voir les théâtres nationaux, c’est pas un modèle en temps de sarkozysme

    autre pb en cascade : tout ce qui concerne les sciences humaines et sociales – pour un Gunthert, une forêt de colloques mal imprimés que personne ne lira, même s’ils viennent pleurer pour qu’on mette en ligne les sommaires de leurs livres et surtout pas plus, mais eux, les enseignants-chercheurs, n’ont pas à se poser le pb de modèles de circulation matérielle comme les auteurs, du coup invisibilité de plus en plus dangereuse, régulation absente (je parle de la littérature, et c’est pas Alexandre Fabula qui me contredira)

    allez, encore une fois j’aurai pris ta maison comme labo, ça ne se fait pas !

  4. Alain Pierrot

    «  pb en cascades  »
    La valeur des enregistrements d’interprétations ne passe pas si inaperçue que ça, au moins pour les grandes entreprises et les législateurs sensibles à leur lobbying.

    Le copyright sur les enregistrements est proposé pour 70 ans par le Royaume Uni, pour 95 ans par l’Union européenne, au lieu des 50 ans actuels…

    International Herald Tribune, Europe moves toward compromise on copyright for musicians [L'Europe s'achemine vers un compromis sur le copyright pour les musiciens].

    Et le partage mutualisé de la bande passante qui était le principe de l’Internet, déjà mis à mal par l’ADSL (les serveurs des usagers ne sont pas traité équitablement face à ceux des fournisseurs d’accès) se voit remis en cause par la demande de canaux privilégiés que font des Google, Microsoft auprès des compagnies de câble, de téléphonie.

    Cf. Wall Street Journal, Google Wants Its Own Fast Track on the Web [Google veut sa propre voie rapide sur le Web].

    Alors, guichets “régulés” par les états, les «  content providers«  , les fournisseurs d’accès, les instances de gestion du web (Internet Society, ICANN, …) ou la communauté informelle des acteurs/usagers «  prosumers  » ?

  5. F

    copyright : et reste à 50 ans post-mortem au Canada pour les droits d’auteur, ce qui fait qu’on voit arriver des Giraudoux numérisés, et qu’Artaud vient lui aussi de tomber dans le domaine public, incitation à déménager nos plate-formes…

  6. F

    je veux dire, pardon : sauf si on en disposait pour fractions particulières de population, par exemple étudiants en lettres, en sciences, lycéens, clients habituels d’une librairie etc – sinon, c’est juste une incitation à renoncement global – y a 50 ans y avait pas la télé mais le temps moyen de lecture à échelle de population globale devait être bien moins que les 38 minutes répertoriées ici

  7. Bruno Rives

    @F J’aime bien les stats des connaisseurs (et Hubert en est un), j’ai un dess d’économétrie… J’aime bien aussi ta remarque (c’est mon côté Carla Bruni).
    Il arrive que je gagne 30 minutes de vraie lecture par jour, grâce à mon reader. Me manque la disponibilité de contenus, le temps (le budget) pour en faire préparer.
    La lecture revient au Japon grâce à la DS, je demande à Haruko si elle a des chiffres.

    «  Ceci constaté, on pourrait semble-t-il cerner précisément ces changements, faire progresser dans la bonne direction les différents terminaux, proposer également des contenus tirant parti des possibilités offertes par le numérique  »
    Content de lire cela, j’ai quelquefois l’impression d’être trop vaguement entendu.

  8. Hubert Guillaud

    @François. Non, ce n’est pas un renoncement. En 10 ans, l’internet s’est placé au premier plan. Certes, la vidéo y est certainement, de plus en plus, l’une des raisons motrices, mais nous savons aussi qu’il y a un espace pour les textes et de nouvelles formes de lectures. Mais tu as raison, j’aime bien les trucs faciles souvent. ;-)

  9. F

    t’es un ange, Hubert… ma réflexion ne concernait pas l’internet, ça je vois bien (ah les regards flous sur doux sourire des étudiants qui regardent leurs mails comme s’ils notaient ce qu’on dit pendant 1 cours, paraît qu’à Harvard ils ont des bouilleurs wifi), mais les 3 h de télé – et on était parti sur un débat vachement plus de fond concernant YouTube comme vecteur aussi bien pour la musique que pour la littérature d’une part, et nos modèles (micro)économiques de l’autre, à inventer dans contexte où bien évidemment c’est l’impact (gratuit) du blog qui conditionne le reste – quant au fait qu’on arrive à lire du texte mal composé sur une plate-forme de blog même pas bricolée du template et sans vidéo ni photo, la preuve qu’on y arrive c’est qu’on est tous cap de réciter la Feuille en intégral !

  10. Bruno Rives

    Quelques chiffres du Japon. Le marché de l’ebook téléphonie mobile vs pc de 2004 à 2007, en milliards de yens :

    Mobile PC
    2004 1,2 3,3
    2005 4,6 4,8
    2006 11,2 7,0
    2007 28,3 7,2

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