Concurrence sur le marché du livre numérique, par Tim O’Reilly

L’éditeur Tim O’Reilly a rendu publics sur O’Reilly Radar divers commentaires qu’il avait précédemment exprimés dans une liste de discussion, en réponse à l’article de Robert Darnton, «  Google and the Future of Books  ». Dans cet article, paru dans la New York Revue of Books, Robert Darnton commente le  Google Book Settlement, le règlement issu de l’accord passé entre Google et les principales associations d’auteurs et d’éditeurs américains. Tim O’Reilly m’a gentiment autorisée à publier ici la traduction de son billet.
( ajout du 13/02/09 : pour une présentation de l’article de Robert Darnton, on lira utilement le billet d’Alain Giffard paru sur Ars Industrialis. )

Concurrence sur le marché du livre numérique par Tim O’Reilly – O’Reilly Radar – 25 janvier 2009

Il y a eu beaucoup de buzz sur les listes de diffusion des veilleurs du monde de l’édition ces derniers jours à propos de l’article de Robert Darnton paru dans la «  New York Review of Books  », Google and the Future of Books. Lorsque l’article a fait son entrée dans le hit de techmeme aujourd’hui, j’ai pensé qu’il serait peut-être approprié de partager plus largement les commentaires que j’ai faits sur la liste Reading 2.0. (liens ajoutés, corrections mineures) :

L’article de Darnton est éloquent, perspicace… mais Darnton se trompe. J’ai aimé son historique de l’idée de la lecture comme un vecteur de la diffusion des Lumières, du rêve américain, son amour évident pour la mission de  bibliothécaire, et son mépris inquiet pour les profiteurs qui limitent cette mission, mais il ne peut affirmer que le Google Book Settlement va étouffer la concurrence que s’il ne prête pas attention au fait que le marché du livre numérique est actuellement en train de décoller.

Il n’y a jamais eu plus de concurrence, dans le livre numérique, ou, de façon générale, pour le livre,  que dans la «  république numérique des lettres  ».

Il est peut-être vrai, au sens restreint, qu’aucune autre partie ne sera en mesure de se lancer dans un projet de numérisation de masse à l’échelle de celui de Google, mais cela était déjà le cas. L’obstacle a toujours été la volonté de dépenser beaucoup d’argent pour un faible retour. L’accord ne change rien à cela.

Cependant, l’accord ne pose absolument aucune barrière empêchant les éditeurs de proposer leurs propres versions numériques, et ceci, en fait, est en train d’arriver. Chez O’Reilly, nous vendons des versions numériques de tous nos livres sous forme de souscription (Safari Books Online, qui inclut également des milliers de livres proposés par d’autres éditeurs) , de téléchargement direct depuis notre site en format pdf, mobipocket et epub, et à travers des canaux de vente de livres numériques émergents comme le Kindle d’Amazon, Stanza ou l’iPhone app store.

Safari est maintenant notre canal de vente numéro 2, juste derrière Amazon. En même temps, pour son premier mois de mise en vente, notre titre «  iPhone, The Missing Manual  », disponible sous forme d’une application autonome pour l’iPhone (en fait, intégrée à Stanza), a atteint des niveaux de ventes qui l’auraient mis en tête des ventes de livres imprimés de la catégorie informatique, devançant tous les livres d’informatique en version imprimée cités dans Bookscan pour la même période.

Bref, il existe des motifs économiques puissants pour que les éditeurs produisent des versions numériques de leurs livres, et pour traiter Google Books seulement comme un canal de vente parmi d’autres. Si les chiffres d’affaires générés par GBS à travers les services autorisés par l’accord sont significatifs, de nouveaux titres seront commercialisés pour ce canal par les éditeurs. Mais il n’existe aucune raison pour que les éditeurs utilisent le canal Google au détriment d’autres canaux possibles. Google va devoir faire la preuve de sa valeur, comme  n’importe quel autre canal de vente.

Franchement, j’aurais été beaucoup plus inquiet si l’utopie que Darnton appelle de ses vœux s’était réalisée, selon laquelle le gouvernement aurait financé un service équivalent, exigeant la participation de tous les éditeurs. Cela aurait bien pu étouffer dans l’œuf toute velléité de concurrence dans le domaine des ebooks.

Les choses étant ce qu’elles sont, nous découvrons différentes approches concurrentes, pour amorcer ce marché. Je dirais que cela s’annonce plutôt bien.

Pendant ce temps, la république des lettres et la république des idées s’est en grande partie déplacée des livres vers des dialogues comme celui que nous menons ici, vers les blogs, les sites web et d’autres services d’information. C’est vivant et cela marche bien. Pendant que j’y suis, j’imagine que ma correspondance mail et mes écrits en ligne pourraient remplir cinquante volumes, tout comme le firent les lettres manuscrites écrites par Franklin, Jefferson, Rousseau et Voltaire que Darnton célèbre. Si seulement mes écrits (et ceux de centaines de millions d’autres) méritaient autant d’être préservés !
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Cela n’est pas pour dire qu’il n’y a pas des points sérieusement préoccupants dans le Google Book Settlement. James Grimmelman a écrit un article fantastique en novembre dernier :  principes et recommandations pour le Google Book Search Settlement, (Principles and Recommendations for the Google Book Search Settlement) qui devrait être lu par quiconque essaye de comprendre en quoi consiste cet accord et comment il pourrait être amélioré.

Résumé des principes (P) et des recommandations (R) -  (les liens renvoient à la section correspondante du document ).

P0 : L’accord devrait être approuvé
-  R0 : Approuvez l’accord.

P1 : Le Registre pose un problème antitrust
- R1 : Mettez des représentants des bibliothécaires et des lecteurs au Conseil du Registre.
- R2 : Demandez que le registre signe un engagement antitrust
- R3 : Donnez aux auteurs et aux éditeurs du futur les mêmes droits qu’à ceux d’aujourd’hui

P2 Si ce n’était pas déjà le cas, Google pose un problème antitrust
- R4 : Faites jouer la clause de nation la plus favorisée.
- R5 : Autorisez les concurrents de Google à offrir les mêmes services que ceux autorisés à Google, avec les mêmes obligations.
- R6 : Autorisez le Registre à négocier au nom des ayants-droit avec les concurrents de Google.

P3 :  Imposez des standards raisonnables de protection des consommateurs
- R7 : Interdisez à Google de pratiquer des prix discriminants dans la vente de livres à l’unité
- R8 : Ajoutez des garanties strictes concernant le respect de la vie privée des lecteurs.
- R9 : Interdisez que l’on demande à un lecteur qu’il renonce à ses droits en échange d’un accès.

P4 : Rendez les biens publics générés par le projet vraiment publics.
- R10 : Exigez que la base de donnée Google des livres disponibles/non disponibles soit rendue publique
- R11 : Exigez que la Base de données du Registre des ayants-droits soit rendue publique.
- R12 : Exigez l’utilisation d’API standards, des formats de données ouverts, et un accès sans restriction aux métadonnées.

P5 : Exigez la prise de responsabilité et la transparence
- R13 : Exigez que Google informe le public lorsqu’il exclut un livre pour des raisons éditoriales
- R14 : Précisez la définition des «  raisons non éditoriales  » d’exclure un livre.
- R15 : Permettez à toute institution prête à, souhaitant ou capable de participer à la numérisation des ouvrages de le faire.

J’en ajouterai une à ces recommandations : la recherche de livres devrait fonctionner comme la recherche sur le web tout court.  Étant donné les pouvoirs donnés à Google via cet accord, les recherches sur Google devraient obligatoirement présenter et classer les résultats concernant toutes les versions numériques des ouvrages qui sont disponibles en ligne, sans privilégier celles qui sont dans les archives de Google.

Je maintiens mon affirmation que le programme Google Book Search est une bonne chose pour les éditeurs, les auteurs et les lecteurs. Alors que l’accord donne effectivement à Google ce qui semble un pouvoir sans précédent sur le marché du livre épuisé mais toujours sous copyright, je ne suis pas certain que ce marché importe beaucoup aux éditeurs, alors qu’il importe BEAUCOUP au public. Et, dans tous les cas ;
1 – S’il y a une valeur significative à tirer des ces livres «  épuisés mais encore sous copyright  », GBS va faire remonter cette valeur à la surface, et devrait mettre ces ouvrages à portée de radar de ceux qui en possèdent les droits ( si ces ayant-droits existent encore). Ces parties pourront alors commencer à exploiter ces droits, en utilisant d’autres canaux disponibles.
2 – S’il est impossible de trouver les ayants-droit, on n’est pas dans une moins bonne posture qu’auparavant, parce que, de toute manière, il était alors impossible d’identifier la valeur économique de ces ouvrages. Donc l’accord Google est pire, disons, que de simplement réduire la durée du copyright, ou de rendre obligatoire la demande régulière de renouvellement du copyright, en permettant aux œuvres orphelines de rejoindre plus vite le domaine public, mais ce n’est pas pire que la situation qui prévalait auparavant, dans laquelle de toute manière personne d’autre que Google ne dépensait d’argent pour numériser ces œuvres.

Il n’y a pas moins d’incitations à numériser des œuvres de valeur qu’il n’y en avait auparavant, et on peut avancer que l’accord Google va mettre en lumière des œuvres qui pourront ensuite être diffusées de façon concurrentielle sur différents canaux numériques de vente, selon des procédures qui ne seraient pas arrivées sans cet accord.

(article original : Competition in the eBook Market - Merci à Tim O’Reilly d  »avoir autorisé la publication de cette traduction, et à Alain Pierrot pour sa relecture et ses corrections).

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Un des articles les plus commentés, suite à l’annonce du Google Book Search Settlement, le règlement issu de l’accord conclu entre Google et les deux principales associations d’éditeurs et d’auteurs américaines, est celui publié par Robert Darnton, Google and the Future of Books. Robert Darnton dirige le réseau des  bibliothèques d’Harvard, et est aussi un spécialiste mondialement reconnu de l’histoire du livre. Faute de pouvoir publier sa traduction, dont la New York Revue of Books a déjà vendu les droits, en voici un court extrait, (mais cela vaut réellement la peine de lire l’article en entier) :

«  … Google va bénéficier de ce qui ne peut être autrement appelé qu’un monopole — un monopole d’un nouveau genre, pas celui des chemins de fer ou de l’acier, mais celui de l’accès à de l’information. Google n’a pas de concurrent sérieux. Microsoft a renoncé à son grand programme de numérisation de livres il y a plusieurs mois, et d’autres entreprises comme the Open Knowledge Commons (précédemment the Open Content Alliance) et the Internet Archive sont de petite taille et inefficaces par comparaison avec Google. Google seul est assez riche pour numériser à grande échelle. Et une fois en accord avec auteurs et éditeurs, Google peut exploiter sa puissance financière à l’abri d’une barrière légale ; car l’action collective couvre l’ensemble des auteurs et éditeurs. Aucun nouvel entrepreneur ne pourra numériser de livres dans l’enceinte de ce territoire bien enclos, même s’il pouvait se le permettre, parce qu’il devrait reprendre à la base toutes les batailles de copyright. Si le protocole de règlement est confirmé par la cour, seul Google sera protégé contre des attaques en atteinte au copyright..  »

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Pour en savoir plus sur le Google Book Settlement :

- Le texte complet du règlement

Articles analysant et commentant le réglement :

- en français :

- en anglais :

7 réflexions au sujet de « Concurrence sur le marché du livre numérique, par Tim O’Reilly »

  1. Ping : La Feuille

  2. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    Oui Alain, j’avais lu ce billet d’Alain Giffard, et avais aussitôt ajouté le lien vers Ars Industrialis dans l’intro de mon billet. Mais bon, si tu ne RELIS pas régulièrement les posts de teXtes, qu’est ce que tu veux que je te dise :)

  3. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    Amicus curiæ : « Expression latine signifiant “ami de la cour” et désignant une personne qui est admise à faire valoir dans un procès, même si elle n’a aucun intérêt direct et personnel dans le litige, soit l’intérêt public ou celui d’un groupe social important, soit une question de droit ou de fait susceptible d’éclairer le tribunal. » [Reid, Hubert. Dictionnaire de droit québécois et canadien. Montréal : Wilson & Lafleur, 1994]

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