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Yoyo

photo 2Le Forum de Tokyo n’avait pas lieu à Tokyo : pour m’y rendre, je n’ai pas pris l’avion, mais le RER C, et je suis descendue au pont de l’Alma que j’ai traversé en saluant affectueusement la tour Eiffel au passage. Puis j’ai dirigé mes pas vers le Yoyo, et suis descendue dans une salle située au sous-sol du Palais de Tokyo,  qui abrita brièvement les projections de la Cinémathèque Française, et est devenue un «  Un nouvel espace contemporain modulable dédié à la scène artistique, culturelle et événementielle«  .

Le Forum de Tokyo, organisé à l’initiative de l’AFDEL et du think-tank renaissance numérique, rassemblait pour une demi journée des professionnels du «  monde de la culture  » et des «  acteurs numériques  ».

Je ne résumerai pas les débats, dont on peut se faire une idée avec le hashtag #forumtokyo sur Twitter, ou voir la vidéo ici. Mais je vais me livrer à l’exercice privilégié du blogueur : je vais essayer de réfléchir tout haut sur cet événement, et tenter de mettre au point un faisceau encore assez flou de pensées concernant la relation entre le «  monde de la culture  » et les «  acteurs du numérique  », qui me turlupine depuis un moment.

En quittant le Yoyo, je pensais que l’opposition de deux mondes, celui de la culture et celui du numérique, était vraiment curieuse. Nous avons tous besoin de repères, et il est commode de schématiser, et de mettre dans des petites boîtes faciles à empiler ce qui nous dépasse par sa complexité. On aurait ainsi d’un côté les acteurs traditionnels, tous ces gens qui s’occupent à plein temps de faire en sorte qu’existent des livres, des films, des œuvres musicales, des programmes de télévision, des journaux. Et de l’autre, les acteurs numériques, tous ceux qui s’occupent à plein temps de…  changer le monde, un pixel après l’autre.

Il me semble plutôt quant à moi vivre dans un monde en mouvement, où les métiers se complexifient, où les frontières deviennent poreuses, et où le numérique concerne chacun et pas seulement les startups ou les géants du web. Si on reproche au monde de la culture de se cramponner à ses anciens privilèges de gatekeepers, il faut prendre garde de ne pas créer de nouvelles barrières, de nouveaux privilèges, de ne pas laisser confisquer le numérique, l’innovation, le changement par quelques uns. J’essaye toujours, avec parfois de la fatigue, de plaider pour l’hybridation, pour l’échange et l’écoute, pour la curiosité. Nombreux malheureusement sont ceux qui n’aiment regarder le monde que de là où ils sont assis, et considèrent que leur  point de vue est le seul qui vaille.

Les acteurs traditionnels savent que les objets dont ils s’occupent à plein temps, livres, films, musique, programmes audio-visuels, journaux, ne sont pas des «  produits comme les autres  ». Jetés dans un monde marchand, ces objets sont effectivement susceptibles d’être achetés et vendus et l’activité de création de ces acteurs se double d’une activité commerciale qui constitue un secteur économique important. Cependant le statut de ces objets diffère de celui de bien d’autres : ils ne sont pas exactement «  consommés  ».  On en prend connaissance, et cette connaissance demeure dans les mémoires. Ils concernent les individus mais aussi les relations entre les individus, organisent la pensée, les échanges, la sociabilité, la politique. Ce sont des objets de conscience, des objets de pensée, des objets de rêve. Une autre caractéristique fait que ces objets ne sont pas comme les autres ; ils sont tous numérisables. On peut numériser un livre, un morceau de musique, un film, une série télévisée, et pas une montre, un camion ou une bouteille de vin.

On a cru un moment que cela signifierait que seuls ces domaines, ceux travaillant sur des objets numérisables allaient être bouleversés  par le numérique. On s’aperçoit depuis quelques années qu’il n’est nul besoin que l’objet dont vous faites commerce soit numérisable pour que le numérique impacte très fortement une activité. Amazon a plus d’impact aujourd’hui en France sur les libraires par son activité de vente en ligne de livres imprimés que par la vente de livres numériques. Les biens mis en location via AirBnb ou les voitures que vous pouvez commander via Uber sont composés d’atomes et non de bits, et pourtant l’activité hôtelière et celle des taxis sont touchés avec l’arrivée de ces entreprises par une concurrence bien réelle.

Pensée post Yoyo numéro un :

La révolution numérique ne concerne pas exclusivement les activités qui concernent des objets «  numérisables  ». Elle est une conséquence de la généralisation de l’usage du web (avec le turbo que constitue la mobilité) : un poids nouveau des clients / usagers / utilisateurs / consommateurs, la possibilité pour les gens comme vous et moi de faire entendre leur avis, et l’arrivée de plateformes qui rendent possible des actions autrefois impensables.

Pour ceux qui produisent des biens    »numérisables  », c’est un double changement   :
1) le même changement que tous les autres acteurs économiques, lié à l’usage du web qui se généralise et à la puissance des plateformes susceptibles d’en exploiter tous les  avantages.
2) le fait que les biens dont on parle sont numérisables, et susceptibles d’évoluer non seulement dans la manière dont ils sont commercialisés, mais aussi dans la manière dont ils sont conçus, fabriqués, acheminés et utilisés, voire dans leur statut ou leur définition.

Pensée post Yoyo numéro 2 :

Là où les acteurs traditionnels diffèrent très fortement les uns des autres, c’est dans les différences d’expériences que proposent leurs versions numériques respectives vis à vis de l’expérience analogique. Le degré de substituabilité varie très fortement, et ce degré conditionne fortement les conséquences de la numérisation sur les usages et sur les conditions de circulation de ces objets.

Bruno Patino indique que les expériences autour d’une œuvre ne sont pas substituables, et par expérience il entend le tryptique œuvre – interface – contexte d’utilisation.

Je suis d’accord sur sa définition de l’expérience autour d’une œuvre, mais je crois que cette expérience dispose d’un degré de substituabilité qui varie selon les types d’objets, et qui conditionne forcément la vitesse et la profondeur des bouleversements apportés par le numérique à l’activité concernée. Il me semble que ce degré est très élevé pour la musique, beaucoup moins pour le livre, et effectivement, beaucoup plus faible encore pour l’audio-visuel (dont parlait Bruno Patino).  Et que ceci explique que la musique a été la première touchée par la vague, que le livre a suivi, et que l’audio-visuel est concerné à son tour.

Je crois aussi que plus on est un amateur averti dans un domaine artistique, plus on est cultivé dans ce domaine, moins l’expérience est substituable. Le mélomane entend des différences que d’autres n’entendent pas, tout comme le cinéphile voit des détails que d’autres ne perçoivent pas. Il en est de même pour les livres : le lecteur savant s’enchantera de la présence d’un moteur de recherche,  l’amateur de littérature souffrira plus qu’un autre de la mise en page encore améliorable de nombreux livres numériques. Mais le fait que les expériences sont non substituables n’indique pas qu’il faille en rejeter certaines à priori : cela permet au contraire de les juxtaposer, de les additionner, ce qui peut convenir à l’amateur, au mélomane comme au cinéphile ou au lecteur cultivé.

Voilà quelques pensées post-yoyo, j’en ai eu quelques autres mais je suis à court de temps. Il y aurait  aussi beaucoup à dire sur le livre blanc publié à cette occasion (grâce à  Librinova pour la version numérique), mais non, non, je m’arrête là. Maintenant, c’est à vous de parler : quelles ont été vos pensées post-yoyo, si vous étiez là où si vous vu la vidéo ou lu le livre blanc ?

Nana, Clélia, NiNe et les autres

L’annonce du rachat de Twitch par Amazon a été l’occasion pour un grand nombre de «  non-gamers  » de découvrir une pratique qu’ils n’imaginaient pas. Nous autres «  gens-de-la-chaîne-du-livre  », comme nos amis aiment nous appeler, ne devrions-nous pas nous intéresser de près à ce qui se passe du côté de Twitch ?  Mike Shatzkin pose la question dans un billet dont je traduis un extrait :

«  Il y a longtemps que quelques visionnaires du monde de l’édition comme Bob Stein pensent que la révolution numérique pour les livres va, à long terme, ne pas se limiter à livraison et à la consommation des bon vieux textes tels qu’ils figurent depuis toujours dans les livres (ce à quoi la révolution du livre numérique s’est pratiquement limitée jusqu’à présent), mais que progressivement, ce que nous appelons un «  livre  » allait devenir quelque chose de complètement différent. Stein porte un intérêt tout particulier au livre en temps que production contributive, dans laquelle les commentaires et les annotations de nombreux lecteurs peuvent s’ajouter à la propriété intellectuelle initiale pour les lecteurs qui suivent. Stein m’a dit qu’il voyait cela (l’acquisition de Twitch) comme un «  game-changer  » (probablement un jeu de mot intentionnel), qui positionnait Amazon en chef de file dans le monde du jeu. Il considère également le phénomène du second écran tel qu’il existe dans Twitch comme extensible à d’autres événements en direct, comme les concerts et les lectures et même la télévision. Il a véritablement suivi les jeux vidéo depuis très longtemps.

Richard Nash exprime une idée similaire dans une récente intervention  : celle qui dit que les livres numériques impliquent que les livres ne sont plus des objets, mais des «  services de lecture  ». Est-ce que Twitch montre le chemin aussi pour cela ? Sommes-nous sur le point de «  regarder des gens lire  » en nombre significatif ?  »

Regarder des gens lire ? Je vous vois sursauter, incrédules. Qui, mais qui donc ferait ça ? Quel intérêt ? Direction Youtube. Je recherche successivement avec les expressions «  critique littéraire  », «  dans ma PAL  » et «  booktubeuse  ». Parmi les nombreuses vidéos de Booktubeuses, (oui, un nom qui est au féminin, parce que comme les blogueuses du livre, l’immense majorité de ceux qui chroniquent leurs lectures sur YouTube sont des femmes) je tombe sur une vidéo d’une jeune femme prénommée Nana, qui a créé sa chaîne sur YouTube à laquelle 1253 personnes sont abonnées. Cette vidéo, elle l’a publiée il y a un an, pour fêter le deuxième anniversaire de sa chaîne. Nana a réalisé un clip d’une durée  d’un peu plus de 6 minutes, sur un fond musical, dans lequel il y a trois parties : la préparation à la lecture, la lecture, la chronique de la lecture. On voit successivement   : Nana parcourir sa bibliothèque, choisir un livre, se faire du thé, allumer une bougie, s’installer à plat ventre sur son lit, lire, puis lire sur le dos, on la voit feuilleter le livre. Plus tard, elle pose son livre près de l’ordinateur, allume celui-ci, se connecte sur son  blog et commence à le chroniquer.

Avant la lecture, Nana se prépare une tasse de thé, et filme toutes les étapes de l’opération.
Bouilloire préparation thé de NanaTasse de thé de Nana

Plusieurs plans ensuite montrent Nana en train de lire sur son lit, dans différentes positions.

Nana lit à plat ventre sur son lit Nana lit allongée sur le dos Nana lit à plat ventre
Enfin Nana se filme en train de chroniquer son livre sur son blog :
Ordinateur de Nana

La réponse est donnée à la question posée dans l’article de Mike. Oui, il y a des gens qui aiment en regarder d’autres lire, tout comme il y a (certes, en bien plus grand nombre) des gens pour aimer en regarder d’autres jouer à Dota 2 sur Twitch. Et le clip est plutôt bien apprécié, les commentaires sont positifs :  Capture d'écran 2014-09-07 12.40.10

Malgré une allusion à la liseuse Kobo dans les commentaires, c’est le livre imprimé qui est mis en scène  dans les vidéos de Booktubeuses   : elles se filment souvent devant leur bibliothèque, saisissent les volumes, les brandissent, les rapprochent de la caméra, les lui présentent recto puis verso, les feuillettent. La PAL (Pile A Lire) tient une place importante, et  sa représentation sert même d’illustration d’ouverture sur certaines vidéos. L’autre ingrédient essentiel des vidéos est la parole. Une parole rapide, vive, énergique. Les jeunes femmes se saisissent des livres, et en parlent à la caméra comme elles en parleraient à leur meilleure amie. Simplement, le discours est souvent émaillé de formules qui elles, ne pourraient figurer dans une conversation amicale, des formules qui soulignent l’exercice qui s’accomplit : les Booktubeuses s’adressent à leur audience, soulignent des évolutions dans leur choix de mise en scène, communiquent au sujet de leur propre chaîne comme cela se fait à la télévision. Cela pourrait agacer, bien au contraire, cela aide à définir le genre, cela les inscrit dans une pratique que ces formules aident à identifier, tout comme d’autres habitudes spécifiques à cette communauté. Certaines existaient déjà chez les blogueuses du livre, comme le swap, qui consiste à s’échanger des colis de livres, dont la présentation doit être soignée et importe autant que le contenu du colis, qui contient généralement des petits cadeaux, des douceurs, des friandises en plus des livres. Un swap de livres numériques serait difficilement aussi photogénique, sans parler (s’il vous plaît, pas cette fois) des DRM qui le rendent – théoriquement – infaisable.  Les swaps sont l’occasion de tourner des vidéos, le déballage du colis étant mis en scène à l’écran, et certaines vidéos intègrent des inserts de texte donnant des précisions sur un titre au moment ou le livre est déballé, comme ici :

Capture d’écran 2014-09-07 à 17.29.256 416 personnes sont venues voir NiNe ouvrir son colis. Mais NiNe, qui a publié plusieurs vidéos à propos de liseuses, dont j’ai l’impression que certaines sont sponsorisées, indique en commentaire de l’une de ces vidéos qu’elle préfère lire sur liseuse, et ne lit sur papier que lorsqu’elle ne peut pas faire autrement.

Une autre rubrique récurrente pour les Youtubeurs en général et pour les Booktubeuses en particulier : «  In my mailbox  » : il s’agit de mentionner plus ou moins en détail les livres que l’on a reçu par la poste, ceux  que l’on a acheté ou dont on vous a fait cadeau.

Le Courrier International a traduit cet été de larges extraits d’un article de Cintia Perazo publié le 27 juillet 2014 dans La Nación, à Buenos Aires. L’Express s’est basé sur cet article pour publier le sien, fin août.

Je laisse Clélia conclure ce billet, elle répond avec beaucoup de simplicité et de gentillesse à des questions que vous vous posez peut-être sur les Booktubeurs, en se livrant à un autre des exercices de style de la communauté, la réponse à un Tag, ( le fait de devoir répondre à une liste de questions, et de faire ensuite parvenir cette liste à d’autres Booktubeurs). Elle s’étonne, vers la fin de la vidéo, du fait que les Booktubeurs français demeurent encore un mouvement relativement confidentiel, les chaînes les plus populaires n’atteignant pas les 10 000 abonnés, alors que dans le monde anglo-saxon et hispanophone il a déjà pris une ampleur beaucoup plus importante.

Le Tag, cette fois-ci, était nommé «  confessions d’un booktubeur  » :

Et voici les Booktubeurs cités dans cette vidéo :

Claudia : http://www.youtube.com/channel/UCK-1i…
Nine : http://www.youtube.com/channel/UCvpC3…
Manon : http://www.youtube.com/channel/UCqdvd…  : http://www.youtube.com/channel/UCv4do…
Matilda : http://www.youtube.com/channel/UCLCvK…
Angélique : http://livroscope.blogspot.fr
Mathieu  (oui, un garçon !) : http://www.youtube.com/channel/UCyUUO…
OhlalaChick : http://www.youtube.com/channel/UCuYJh…
LeBaldesLivres : http://www.youtube.com/channel/UC3sf3…
TheArwette : http://www.youtube.com/channel/UC22Vp…

Je ne suis pas certaine que Bob Stein a cela en tête, lorsqu’il parle de lecture sociale. Les différents dispositifs qu’il a mis en place successivement étaient bien plus centrés sur l’écrit, et sur le moyen de mettre en regard du texte initial les commentaires produits par des lecteurs. Il sera intéressant de voir si les dispositifs de lecture sociale intégreront à plus ou moins brève échéance des fonctionnalités de commentaire audio ou vidéo. Si l’on voulait pousser l’analogie avec Twitch, il faudrait qu’en plus de parler de leurs livres en les montrant, les booktubeuses puissent réellement lire en direct, tout en commentant leur lecture… Ce que j’ai vu jusqu’à présent, ce sont des expériences d’écriture en direct, ou parfois de lectures synchronisées.

Je crois qu’en réalité on n’a encore rien vu. Je crois aussi que de cette familiarité avec le langage audio-visuel, de cette aisance avec l’écran, la caméra, le maniement de sa propre image et l’usage de sa propre voix, vont surgir progressivement des formes d’expression dont nous n’avons pas encore idée. Pour l’instant, le livre tient une place centrale dans les vidéos présentées, et le phénomène n’a pas échappé aux éditeurs, qui adressent les leurs aux Booktubeurs comme ils en adressent depuis longtemps maintenant aux blogueurs du livre. 

On ne se refait pas.

w3c
Un groupe de travail sur l’annotation vient d’être créé au sein du W3C. Pour une introduction à quelques uns des problèmes posés par l’annotation des textes électroniques, je renvoie à ce billet de Marc Jahjah, qui date (déjà !) de 2011 (et fait, à la fin, allusion au défunt et magnifique site Small Demons…). Bon, si vous n’êtes pas complètement épuisé après la lecture du billet de Marc… je reprends.

Le but de ce groupe de travail est (je traduis),

… de fournir une approche ouverte pour l’annotation, la rendant possible dans les navigateurs et les systèmes de lecture, les librairies JavaScript et d’autres outils, de développer un écosystème d’annotation permettant aux utilisateurs d’avoir accès à leurs annotations depuis des environnement variés, d’être en mesure de les partager, de les archiver, et de les utiliser comme ils l’entendent.

Concrètement, cela signifie que le groupe de travail se donne pour objectif la fourniture d’ici  juillet 2016 des éléments suivants (je traduis encore)   :

1- Un modèle de données abstrait
2- Un vocabulaire : un vocabulaire précis décrivant/définissant le modèle de données
3- Des sérialisations : un ou deux formats de sérialisation du modèle de données abstrait, tels que JSON/JSON/-LD ou HTML
4- Une API HTML : Une spécification API pour  créer, éditer, accéder, rechercher, gérer et par ailleurs de manipuler les annotations via HTTP.
5 – Une API côté client : une interface de scripts et des événements pour faciliter la création de systèmes d’annotations dans un navigateur, un système de lecture, un plugin Javascript.
6 – Un système d’ancrage pour les liens : un ou plusieurs mécanismes pour déterminer une série d’éléments de texte ou d’extraits d’autres média, qui pourront servir de cible pour une annotation, d’une manière prédictible et interopérable, avec une persistance lorsque le document subit certains changements ; ces mécanismes doivent fonctionner en HTML5 et doivent pouvoir s’étendre à des types de média et des formats additionnels.

Sans surprise, on trouve parmi les fondateurs de ce groupe de travail Ivan Hermann, du W3C, qui anime déjà, avec Liza Daily ( Safari Books Online ) et Markus Gylling (IDPF et consortium Daisy) le Digital Publishing Interest Group , un groupe qui n’a pas vocation à publier des recommandations, mais à s’assurer que les exigences liées à l’édition électronique soient prises en compte, lorsque cela est pertinent, par les recommandations publiées par le W3C. Le Digital Publishing Interest Group a déjà un projet qui cherche des manières d’adapter le draft du Groupe Open Annotation pour un usage en EPUB3. Ce travail, indique le communiqué,

   » pourrait mettre en évidence des besoins nouveaux en ce qui concerne la conception techniques des annotations que le Web Annotation Working Group  pourrait prendre en compte. De même, les résultats produits par le Web Annotation Working Group (par exemple concernant l’API côté client) pourraient être pris en compte dans l’évolution future de l’EPUB, et pourrait conduire à des exigences supplémentaires.  »

 En attendant de suivre en vidéo (prévoir du café à cause du décalage horaire car elle a lieu à San Francisco) la cinquième édition de la conférence Books in Browsers

Moi, j’aime bien quand l’IDPF discute avec le W3C. Et j’aime bien quand on parle à la fois de «  Books  » et de «  Browsers  ». On ne se refait pas.

 

Est-ce que quelque chose a changé ?

fourmis-rougesPour commencer l’année, un billet dont le titre est emprunté à une chanson de Michel Jonasz dont le refrain dit :  «  Est-ce que quelque-chose à changé / Couchons-nous sur les fourmis rouges / Pour voir si l’amour est resté/ Pour voir si l’un de nous deux bouge…  »

Dans le vaste mouvement des choses qui changent, auxquelles faut-il prêter une attention particulière ? La Grande Conversion Numérique des livres tarde à se produire en France et semble déjà s’essouffler aux États-Unis. Eric Hellman a écrit à ce sujet un billet qui connaît un joli buzz, intitulé «  In 2013, eBook Sales Collapsed… in My Household.  »   ? Cherchant une explication au net ralentissement observé en 2013 dans la progression des ventes de livres numériques aux USA, et aux commandes de livres numériques en chute libre dans son foyer, il écarte un certain nombre d’hypothèses pour conclure, se basant sur l’évolution des usages de ses proches : les responsables, ce sont les sites de fanfiction…  (Le Kindle familial en panne a été remplacé par un iPad, les limitations imposées par Apple à l’in-app purchase rendent difficile l’achat d’ebooks sur Amazon, l’iBook store n’a pas séduit son panel (sa famille), et donc, les voilà qui passent maintenant leur temps de lecture à lire des fanfictions…) Par un tour de passe passe qui met dans le même sac    »tech-startups, tech-monsters, et tech-non profit  », il annonce une année 2014 qui devrait donner toute satisfaction à celui qui a écrit les lignes suivantes : «  Nous aimons investir dans des technologies et des modèles d’affaires qui sont en mesure de rétrécir les marchés existants. Si votre entreprise peut prendre 5 $ de revenus à un concurrent pour chaque dollar qu’elle gagne, alors parlons !  ». Une année qui verrait le marché du livre numérique s’effondrer sous les attaques des  » tech-quelque chose  » citées plus haut. Cinq dollars perdus pour les éditeurs traditionnels pour chaque dollar gagné par Wattpad, Manybooks, Readmills, Leanpub, Smashword ou même Unglue.it ?

AInsi, aux USA, de jeunes sociétés innovantes s’en prennent, nous dit Eric Hellmann, aux éditeurs et voudraient les faire vaciller, tout comme AirBnB inquiète l’hôtellerie, tout comme Uber concurrence les taxis et Netflix les chaînes de télé.  Wattpad et Smashwords sont des plateformes d’auto-édition, le Projet Gutenberg est le plus ancien projet de numérisation de livres, Manybooks diffuse des livres gratuits, principalement du domaine public, Leanpub est un outil de publication, et Unglue.it un site de crowd-funding dédié à la réédition numérique. Aucune parmi ces structures ne fait le lent et patient métier de l’éditeur, ce travail de défrichage à la recherche d’un prochain texte, d’un nouvel auteur, ce travail sur le texte une fois trouvé, et autour du livre publié. Aucun ne s’attache à construire, au fil des années, des collections qui sont pour certains auteurs des maisons communes, et pour leurs lecteurs des repères indispensables. Préférer la vitesse, expérimenter de nouvelles manières de faire surgir le talent, inaugurer des outils de publication, c’est très bien, et les maisons d’édition ont tout intérêt à suivre de très près l’activité de ces start-ups, et les plus avisées travaillent déjà avec elles. Mais pourquoi se réjouir à l’idée que tout ceci pourrait se substituer à ce qui existe déjà ? Pourquoi m’inviter à m’en réjouir, si au final, mon choix de lecteur s’en trouve amoindri ? S’il devient plus difficile de trouver de bons textes ? Pour qu’il y ait des fanfictions, ne faut il pas qu’il y ait des fans, des fans d’un auteur, et cet auteur-là, qui prendra le risque de le publier ?

Est-il devenu utopique, en 2014, de ne pas vouloir renoncer au meilleur de ce que nous proposent les deux mondes que nous aimons : celui des livres, et celui du web, et de continuer d’essayer de contribuer à les faire cohabiter, se compléter, se sublimer l’un l’autre  ?

 

 

De la poussière sur les livres numériques

livres_poussiere
C’était pénible, aussi. Votre attachement, votre addiction à ces objets lourds qui prenaient la poussière, s’entassaient sur des étagères, petits ou grands, épais ou minces, blancs ou jaunis, colorés parfois, et le plus souvent décolorés.

C’était terrible, votre folie d’aimer savoir qui avait écrit quoi, cette manie de chercher sur la couverture le nom de l’auteur. Le pire, c’est que certains auteurs indiquaient également le nom d’autres auteurs dans les pages intérieures, vous conduisant à des découvertes, vous enfonçant toujours plus dans la dépendance, tissant des liens entre la couverture jaune et la verte, le gros livre penché et le petit à peine visible.

C’était affreux, d’être obligé en regardant les objets posés sur les étagères, de se souvenir des gens qui vous les avaient offerts, de votre plaisir lorsque vous les aviez achetés, des heures passées sous le tilleul à plat ventre sur une couverture, la première fois que vous aviez lu celui-là, et dans ce train qui n’en finissait plus d’arriver, la fois où vous aviez relu cet autre. Oui, vraiment horrible. Il allait bien falloir un jour se débarrasser de tout ça. Il faudrait bien un jour inventer autre chose.

Vous aviez bien essayé ces succédanés, ces objets qui portaient un absurde nom féminin, et qui commençaient à se répandre doucement, très doucement chez nous, plus vite ailleurs, ces petites machines qui, une fois apprivoisées, vous procuraient, disiez-vous, une expérience de lecture somme toute assez proche de celle des objets posés sur vos étagères. Peut-être étiez-vous assez nombreux à être, au final, plutôt indifférents à la matérialité de ces choses. Elle était là, simplement, cette matérialité, papier, colle, encre, pour permettre ce moment magique, disiez-vous, ce coup de talon sur le sol qui vous permettait l’envol. Les pages se tournaient, remontant le ressort qui bientôt vous enverrait très loin. D’autres attachaient bien plus d’importance aux objets, à leur forme, à leur aspect. Parlaient même parfois de la délicieuse odeur-de-l’encre-et-du-papier. Pas vous. Seul importait le texte, s’y engouffrer, à en oublier de respirer et bouger, à attraper des fourmis dans les jambes, des torticolis, pour être resté si longtemps suspendu aux pages. Parfois, donc, vous lisiez aussi à l’aide d’un objet électronique, à l’écran mat ou brillant. Souvent, c’était parce que vous voyagiez, et que vous ne souhaitiez pas porter de trop lourds bagages. Ou bien, vous tombiez – horreur – en panne de lecture à des kilomètres d’un lieu habité, et il vous suffisait de trouver un peu de réseau pour vous approvisionner, sans devoir attendre la prochaine virée en ville. C’est dire l’état d’intoxication où vous vous trouviez. Vous développiez ce faisant de nouvelles et détestables habitudes. Celle de quitter l’enclos du fichier pour vérifier en ligne l’origine ou le sens d’un mot, situer une ville sur une carte, et même poster une citation sur Twitter, avant de reprendre votre lecture.

Mais ce n’était pas la solution. Demeurait cette sale manie d’en revenir, toujours, à des objets horriblement figés. Cette obsession de vous enfermer dans ces espaces clos. Ce plaisir malsain de savoir que d’autres avant vous avaient lu ce texte, celui-là exactement, et que, peut-être, d’autres le liraient après. Cette erreur que vous aviez faite en entrant dans cette confrérie des lecteurs, mais vous étiez petit encore, à l’âge de vos premiers Club des Cinq, et personne ne vous avait mis en garde. Les liens que vous continuiez de tisser entre vos lectures, et, horreur, avec d’autres lecteurs. La confiance que vous faisiez, pauvre innocent, naïf lecteur, au bout de quelques titres, à cet éditeur – un éditeur ! – qui vous avait, disiez-vous, pour votre grand plaisir, emmené vers une contrée littéraire jusqu’alors inconnue de vous.

Non, il faudrait quelque chose de vraiment différent. Oui. Mettre un terme à tout cela. Ce repli sur soi. Ce temps passé, immobile, coupé des autres. Cette fréquentation de complets inconnus. Dont certains étaient morts, cela me fait peine de l’écrire. Il faudrait passer à tout autre chose. Quelque chose d’ouvert. Quelque chose qui permette la circulation, la rencontre, et l’oubli. Quelque chose d’anonyme. Quelque chose de mélangé à d’autres choses. Quelque chose de plus intelligent. Quelque chose qui vous connaisse. Quelque chose qui vous devine, qui vienne à votre rencontre. Qui ne se contente pas de singer les choses poussiéreuses posées absurdement sur l’étagère entre deux autres choses. Qui ne soit pas bêtement homothétique, stupidement apparenté au vieux monde en perte de vitesse. Quelque chose avec des algorithmes. Avec de l’intelligence, oui, mais de préférence artificielle. Il faudrait ouvrir ces trucs et gratter l’encre jusqu’à faire des trous dans les pages, il faudrait creuser dans les pages pour trouver le sens, mouliner les débris des pages dans de grandes machines à indexer, fabriquer des bases de données, il faudrait tout de même penser à fabriquer, bon sang, un jour, des bases de données.

Vous lisiez bien d’autres choses, aussi. Vous naviguiez des heures, lisant-écrivant sur le web inépuisable, rebondissant d’un site à l’autre, du français à l’anglais, absorbé parfois longuement. Lire longtemps sur l’écran ne vous dérangeait pas. Vous aimiez la rumeur du web, ses mélanges, ses territoires balisés et inconnus, les tressautements de l’hypertexte, les carambolages qu’il permettait, ses îles, ilôts, archipels, ses atolls et ses icebergs. Et vous aimiez que parmi ces ilôts, auprès des merveilles et des surprises du web, il soit possible d’identifier, de loin, des zones particulières, reconnaissables entre mille.

Vous aimiez vous dire que les livres s’étaient fait une place sur le web. Et que, numériques ou numérisés, bon nombre d’entre eux pouvaient demeurer des livres.

On allait bientôt s’occuper de vous.

 

 

 

 

 

 

 

Toi aussi, tu peux écrire une nouvelle fin pour le dernier épisode de Gossip Girl

Capture d’écran 2013-05-22 à 19.43.31

 

 

 

 

 

Non seulement tu peux écrire une fin alternative au dernier épisode de la saison 3 de ta série préférée, ça, tu pouvais déjà le faire depuis longtemps, et la publier par exemple sur le site fanfiction.net, mais bientôt, tu vas pouvoir la vendre sur Kindle Worlds, annoncé aujourd’hui par Amazon.  Attention, il ne s’agit pas d’un nouveau canal d’auto-édition, mais bien d’un appel aux amateurs de fan fiction afin qu’ils adressent leurs écrits à Amazon. Afin d’éviter tous les ennuis juridiques pouvant découler de la réutilisation de matériel protégé par le droit d’auteur, Amazon a conclu un accord avec les ayants droit de ce qui est désigné par le terme «  World  », et que l’on traduira par Univers. Pour l’instant, Amazon a signé avec Alloy Entertainment, la société qui détient les droits des séries Gossip Girl, Pretty Little Liars, Vampire Diaries, un accord selon lequel les amateurs de fan fiction peuvent utiliser sans crainte d’être attaqués en justice chacun des univers de ces séries pour inventer de nouvelles aventures, des suites, des fins alternatives etc. Les histoires ainsi produites sont vendues, et auteurs comme ayants droit sont rémunérés. La part de revenu versée à Alloy Entertainment n’est pas indiquée, l’auteur quant à lui touche 35% du prix de vente au public pour les titres qui dépassent 10 000 mots, et 20% pour ceux inférieurs à cette longueur. Et aussi, il faut le noter, les auteurs de ces fan fictions cèdent tous leurs droits à Amazon, pour la durée du copyright, et pour le monde entier.

Amazon ne publiera pas systématiquement tous les titres qui lui seront adressés, se réservant le droit d’écarter ceux qui ne correspondent pas aux «  Content Guidelines«  , qui sont les suivantes :

  • Pornographie : nous n’acceptons pas de pornographie ou de descriptions visuelles choquantes  d’actes sexuels.
  • Contenu choquant : nous n’acceptons pas de contenu choquant, ce qui inclut mais ne se limite pas aux injures racistes, aux éléments excessivement violents, ou au langage excessivement grossier.
  • Contenu illégal : nous prenons les violations de la loi et de la propriété intellectuelle très au sérieux. Il en va de la responsabilité des auteurs de s’assurer que leur contenu ne contrevient pas aux lois du copyright, des marques déposées, à la protection de la vie privée, et à d’autres droits.
  • Mauvaise expérience utilisateur : nous n’acceptons pas les livres qui fournissent aux utilisateurs une piètre expérience. Cela inclut pas exemple les livres mal formatés, les livres disposant de titres, couvertures ou description de produit trompeurs.
  • Usage excessif des marques : nous n’acceptons pas l’usage excessif de noms de marques ou l’inclusion de nom de marques en tant que publicité payante ou promotion.
  • Recouvrement : aucun recouvrement entre différents Univers n’est permis, ce qui signifie que votre œuvre ne peut inclure aucun élément issu d’un livre, fim ou autre,  protégé par le copyright venant d’un autre Univers que celui que vous avez initialement choisi.

Encore une fois, Amazon avance à grand pas. On sera attentif à l’accueil qui va être fait à cette offre par les amateurs de fan fiction, et on est assez bluffé de la manière dont Amazon prend les usages réels des auteurs de fan fiction au sérieux, pour bien sûr, on ne se refait pas, imaginer aussitôt des moyens de  monétiser ces usages. Seul un acteur de la taille d’Amazon était probablement en mesure de conclure de tels accords avec les ayants droit d’univers transmedia de renommée mondiale.

Amazon propose aux auteurs de fan fiction,  qui n’avaient rien demandé  et semblaient assez heureux sur leur petit coin de web, une rémunération, perspective à laquelle beaucoup d’entre eux auront probablement du mal à résister. Même si,  pour la plupart, les ventes seront très faibles et les revenus minces. Mais contrairement aux auteurs auto-édités, qui conservent tous leurs droits et à qui il faut, en cas de succès, si l’on souhaite signer un contrat avec eux, verser des à valoir qui peuvent très vite monter si plusieurs éditeurs s’intéressent au même auteur, les utilisateurs de Kindle Worlds se transformeront immédiatement en «  machines à cash  » en cas de très gros succès, directement au profit d’Amazon, qui n’aura absolument pas besoin de proposer le moindre à valoir, ni d’enchérir sur des propositions tierces – les droits auront été cédés dès le départ, droits mondiaux pour la durée du copyright : il fallait y penser.

Le fallait-il vraiment, à votre avis ?

 

 

 

 

 

Le livre : en danger, ou dangereux ?

dressUn peu comme quand je m’achète une nouvelle robe et que j’ai envie de la mettre tout de suite, sans aucune autre raison que le désir de l’étrenner, me voici écrivant un billet simplement parce que je viens de passer quelques heures à faire une mise à jour de ce blog que je retardais depuis des mois. Pour inaugurer la nouvelle robe de teXtes, je me suis livrée à un exercice que j’aime bien, qui consiste à vous traduire un extrait d’un texte qui m’a intéressé. À vous, plus tard, si le cœur vous en dit, d’aller voir l’original en anglais et de lire le texte complet.

Cette fois-ci, il s’agit d’un extrait tiré d’un long texte de Richard Nash, Richard que j’avais déjà traduit du temps où il tentait de lever des fonds pour le site Red Lemonade, avant de décider de continuer à suivre ce projet en mode «  non profit  » et de rejoindre la start-up Small Demons, l’une des réalisations les plus abouties que j’ai vues parmi les nombreux sites qui se proposent de nous aider à découvrir des livres.

Le texte de Richard, intitulé «  On the business of littérature«  , est paru dans la Virginia Quarterly Review, et propose un long voyage dans le temps avec les livres, ainsi qu’un bref rappel de l’histoire du copyright. Mais c’est un passage singulier que j’ai eu envie de traduire, parce qu’il rejoint une idée que je partage, et que l’on pourrait résumer ainsi : «  Non, le livre n’est pas en danger. En réalité, c’est le livre qui est dangereux.  »

«  Il y a quelques années, j’ai rencontré le gourou des jeux vidéos Kevin Slavin, un homme qui pourrait être considéré comme un « ennemi » [des livres]. À la fin de notre rencontre autour d’un café, il est resté silencieux quelques secondes et a dit ensuite que ce que les livres et les jeux avaient en commun, c’était que les uns comme les autres récompensent l’itération. Plus vous jouez, plus vous lisez, plus vous vous perfectionnez, et plus vous prenez de plaisir. Ce qui , une fois intégré dans mon mode de pensée, donne : dans un jeu vous vous demandez quelle porte vous allez traverser ; dans les livres vous vous demandez à quoi pensait tel personnage en franchissant cette porte.. Il vous faut imaginer la couleur de la porte, son matériau, comment est sa poignée, si celle-ci est chaude ou froide au toucher de celui qui l’ouvre.

L’absence de vidéo, le manque de son, l’impossibilité de modifier les rebondissements de l’intrigue ( ce que l’on dénomme assez sommairement « interactivité »), est une caractéristique de la littérature, et non un bug. Et, en réalité, les livres sont interactifs. Ils contiennent des recettes destinées à notre imagination. À l’inverse, la vidéo est restrictive – elle vous montre à quoi ressemblent les choses, vous fait entendre le son qu’elles produisent.

Les livres ont résisté aux changements apportés dans la manière de raconter des histoires, qu’il s’agisse du cinéma ou de la télévision. Et les livres ont eux même été des agents de disruption à de nombreuses reprises, ébranlant l’église de Rome et l’aristocratie française, l’establishment médical du moyen-âge puis celui du dix-neuvième siècle. Et donc, cette croyance bien installée aux confins de la Silicon Valley, que les jours sont comptés pour des formes de narration longues constituées uniquement de texte ( en témoigne le scepticisme de Tim O’Reilly dans son interview avec Charlie Rose, ou les continuelles références aux voitures tirées par des chevaux, ou le nombre de plateformes multimédia développées en vue de remplacer le livre) cette croyance est à la limite du ridicule.  »

La vidéo, pas plus que le cinéma, n’est restrictive : ce que Richard veut dire, et il aime le cinéma, c’est qu’elle ne constitue pas un «  progrès  » par rapport au texte. C’est qu’elle ne vient pas compléter un handicap du pauvre-texte-privé-d’image-animée-et-de-sons. C’est que le texte n’a pas besoin d’images et de sons, parce qu’il les convoque dans notre imagination. Le texte s’étend dans notre esprit, le cinéma y pénètre, les deux, chacun selon des modalités bien différentes, nous emmènent hors de nous, hors du temps, hors du lieu où nous lisons et regardons.

Dans un tout autre registre, on passe d’une parole d’éditeur à la parole d’un auteur, le beau texte de Mahigan Lepage, «  écrire, c’est courir sur un cri«  , refuse l’assignation de la littérature à un support, tout en affirmant que, bien sûr, le support n’est pas indifférent. Il faut lire les sept séquences, il faut commencer par le début, par l’enfance en Gaspésie, pour comprendre d’où vient le cri, pour comprendre pourquoi il faut courir.

«  Je dis que le cri n’a pas d’ancrage. Cela ne veut pas dire que le support soit insignifiant. De nouvelles formes naissent de nouveaux supports. Un cri lâché sur Twitter aura certainement une forme plus fragmentée qu’un cri comme On the road de Jack Kerouac, lancé sur un rouleau de papier ininterrompu, sans sauts de paragraphe, avec le son de mitraillette de la machine à écrire. On commence à les voir émerger les nouvelles formes, souvent brèves et non linéraires, mêlées de son et de vidéo, que le numérique suscite.

Et un même texte peut passer du blog, au livre numérique, au livre papier, à une lecture à haute voix, puis revenir au blog sous forme sonore ou vidéo. Il n’y a pas de limite.

Le cri n’est pas assigné. Et cela veut dire aussi, enfin, qu’il n’appartient à personne. Le cri n’est pas le fait d’un sujet, qui pourrait s’en revendiquer. Quand on crie de colère, ne dit-on pas qu’on ne se possède plus ? Le cri défait l’identité de la parole avec un locuteur. Le cri, ce n’est pas nous : c’est la colère qui passe à travers nous.

Qu’est-ce qui fait que certains crieront, et d’autres pas, je ne sais pas. Peut-être que certains en ont besoin, d’autres non. Peut-être que certains le peuvent, et d’autres pas. Qu’est-ce qui fait que ça nous arrive et nous traverse ? C’est un rugissement. Ça nous prend et on n’est plus maître. Et c’est peut-être cela qui fait le plus de bien : on est libéré de son moi-même. Même si on parle de soi, même si on reste proche de l’expérience (et il le faut), il reste que pendant qu’on écrit, on ne pense plus à ses petits problèmes. Les petits problèmes, les pensées, c’est toujours la même chose : comment moi je vais me défendre contre le monde. Soudain, on ne se défend plus. On ne pense plus. On est hors de soi. On court sur un cri.  »

 

Le travail d’un éditeur, selon Hugh McGuire

Hugh vient de me donner son accord, et je l’en remercie,  pour que je publie la traduction que j’ai faite de son article, «  A Publisher’s Job Is to Provide a Good API for Books  » paru hier sur le blog «  transforming publishing  ».

Le travail d’un éditeur, c’est de fournir de bonnes APIs pour ses livres.

par Hugh McGuire Voici une affirmation radicale : Le travail d’un éditeur, c’est de fournir de bonne APIs pour ses livres. Maintenant que presque tous les livres existent en version numérique, les bons éditeurs du futur sont ceux qui fourniront de bonnes APIs. Dans cet article, je vais explorer - pourquoi je considère que les éditeurs doivent fournir de bonnes APIs - pourquoi c’est vraiment plus simple et moins effrayant que ce que vous pourriez penser. - pourquoi le bon vieil index pourrait être le point de départ des APIs de livres.

Qu’est-ce qu’une API ?

Une API c’est un ensemble d’outils/protocoles qui permettent à différents éléments logiciels de communiquer les uns avec les autres, sous certaines conditions. Comme l’indique Terry Jones : “Tout comme une interface utilisateur donne à des humains accès à l’information, une API donne accès à cette information aux logiciels.” Voici quelques exemples d’APIs avec lesquelles vous êtes déjà probablement entrés en interaction : -  Si un jour vous avez  indiqué avoir aimé un site dans Facebook, vous avez utilisé une API -  Si vous utilisez une application mobile ou un logiciel dédié pour lire et poster sur Twitter, vous utilisez l’API de Twitter -  Si vous avez déjà payé quelque chose avec Paypal,vous avez utilisé une API -  Si vous avez utilisé une application vous montrant une carte, vous avez utilisé une API. Il existe une autre manière de se représenter une API : une API permet à un service d’utiliser les données d’un autre service, selon des modalités bien définies.

Quel rapport avec les livres ?

Quel rapport avec les livres ? Les livres évoquent des émotions, inspirent des réflexions, contiennent et véhiculent des idées. Mais ils contiennent aussi de l’information (“data”). Ils sont, si vous préférez, faits de données. Une photo numérique, un film que vous regardez en streaming, un mp3 que vous écoutez sur votre iPod : ce sont des objets numériques faits de 0 et de 1, ils sont représentés comme des données. Nous y accédons grâce à la technologie. Les livres, et spécialement les livres numériques, sont également faits de données. De 0 et de 1, mais aussi, en fait, de HTML. Si nous commençons à réfléchir aux livres en tant que données, alors le rôle traditionnel de l’éditeur commence à ressembler au rôle d’un fournisseur d’API : le rôle d’un éditeur est de gérer la manière et les circonstances selon lesquelles les gens (lecteurs) et certains services ( librairies, bibliothèques, autres ?) accèdent aux livres (données). Nous savons à quoi ressemble ce job dans le vieux monde du papier et des magasins en dur, et nous sommes presque sûrs de bien le comprendre également dans le monde de l’EPUB et du Kindle. Mais, alors que nous entrons dans un monde où le numérique va être prééminent, les éditeurs pourraient, et bientôt devront, commencer à réfléchir à leurs APIs- d’une manière qui va bien au delà du simple “envoyons nos livres aux libraires”. (Rassurez-vous,  je vais vous indiquer plus loin pourquoi cela ne sera pas trop inquiétant.)

Que fait un éditeur ?

Voici une définition historique d’un éditeur : Éditeur (n.m.) milieu du 15è s., “quelqu’un qui fait une annonce publique, nom de celui qui publie, (v.), La définition suivante :  “celui dont le travail consiste à mettre en vente des livres, des périodiques, des gravures etc.” date, elle, de 1740. (Source : the Online Etymology Dictionary). Le travail d’un éditeur, c’est de rendre publique l’œuvre créée par les auteurs, et, couramment, mais pas toujours, de monétiser ce travail. Ce n’est pas un secret : le numérique change l’environnement dans lequel les éditeurs exercent leur travail. Les librairies physiques sont en voie de disparition, les ventes en ligne augmentent, et les barrières à la publication, spécialement en ce qui concerne les livres numériques, ont déjà disparu. Dans ce monde où l’offre de livres explose, et où l’espace de vente physique des livres diminue, le travail qui consiste à “rendre public” commence à ressembler à quelque chose de vraiment différent. Quelques un des mécanismes selon lesquels les éditeurs atteignent leur but de “rendre public” des livres aux lecteurs et de les monétiser (à savoir : la production, la distribution et la vente) sont aujourd’hui accessibles aux auteurs eux-mêmes. Si les auteurs auto-édités peuvent faire de nombreuses choses que les éditeurs ont l’habitude de faire, alors trouver de nouvelles et de meilleures façons de “rendre public” les textes est ce qui va séparer les bons éditeurs des mauvais à l’avenir. Les meilleurs seront ceux avec qui les auteurs auront envie de travailler.Et un avantage que les éditeurs possèdent, et personne d’autre (même pas Amazon), c’est une connaissance précise du contexte et du contenu de leurs livres. Les éditeurs ont choisi leurs livres, les ont édités, corrigés, leur ont donné forme… Ils connaissent leurs livres de fond en comble. Cette connaissance devrait permettre aux éditeurs de mieux agréger l’intérêt porté à leurs livres. Le problème avec ceci, alors même que les éditeurs possèdent toute cette connaissance au sujet de leurs livres, est qu’ils ne savent pas vraiment comment partager cette connaissance, comment l’utiliser comme un moyen effectif de porter leurs livres à la connaissance d’un large public. Mais ce serait très facile pour les éditeurs de devenir meilleurs à cet exercice.

De quoi les éditeurs ont-ils une connaissance précise, exactement ?

Les livres peuvent être décrits de différentes manières : par leur couverture, leur nom d’auteur, leur titre, la liste de leurs chapitres, une description du livre. C’est ce que vous pourriez appeler les “métadonnées” ou bien “les informations que l’on communique aux libraires”. AAA l’intérieur du livre nous avons des mots et des phrases, peut-être quelques images. Et si vous regardez attentivement ces mots et ces phrases, vous pouvez définir un certain nombre de choses que vous trouvez dans ces phrases, telles que :
- des gens (véritables, ou personnages de fiction)
- des lieux (véritables ou de fiction)
- des époques, des dates.
Et il y a certaines autres choses que vous pourriez extraire :
– des concepts
- la référence à d’autres textes
- des citations de gens, de livres, d’articles, de films ou de chansons
- des exemples
Cette liste peut se prolonger encore et encore, et bien sûr dépend du genre de livre que vous produisez.

Et si je vous demandais de construire un index plutôt qu’une API ?

Si vous regardez la liste qui précède, particulièrement si vous produisez non pas de la fiction mais des livres scolaires ou des documents, vous êtes en train de hocher la tête et de dire : «  … oui, c’est bien le genre de choses que nous mettons dans un index.  »Et vous avez raison : un index est une sorte de “carte de ce qui se trouve à l’intérieur de votre livre, et de comment le trouver”. Un index, dans un livre papier traditionnel, est un outil fantastique pour savoir quel genre de choses se trouve dans un livre. Cela ne demande pas un gros effort de transformer un index lisible par un être humain en un index lisible par un ordinateur, ce qui en fait, plus ou moins, une API. (C’est ainsi que fonctionnent les moteurs de recherche : ils “indexent” chaque mot d’une page HTML, et chaque page d’un site, et ils fournissent une API qui permet aux gens et aux programmes de trouver des choses.)

Dans le cas des livres imprimés, la manière habituelle d’indexer un livre est de dresser la liste de ce qui vous semble important (les gens, les lieux, les dates, les références, les concepts etc.) et d’indiquer au lecteur à quelle page il pourra retrouver ces éléments. Vous imprimez cette liste et les références de pages et vous l’ajoutez à la fin de votre livre. Dans le cas des livres numériques, un (bon) index fera quelque chose de tout à fait différent : il listera les gens, les places, les concepts etc… et il les fera pointer directement vers l’endroit où ces items apparaissent dans le texte, via un lien, car les numéros de page n’ont pas beaucoup de sens pour les livres numériques. Donc, dans un livre numérique, qui, après tout n’est rien d’autre qu’une série de fichiers HTML avec quelques petits trucs en plus, une entrée d’index est associée à une ancre située à l’intérieur du fichier HTML, là où l’entrée apparait.   Ainsi, vous avez un texte qui dit  :

 

et le balisage HTML de la page, qui vous permet de lier votre fichier d’index est :

 

À la fin de votre livre numérique, qui possède une liste correspondante d’items reliés à votre ancre dans le corps du texte qui ressemble à ça :
Le fichier HTML/page sera une liste de liens qui pointent vers l’intérieur de votre livre là où apparaissent les entrée de votre index. Ajoutez un peu de données sémantiques, remuez, et vous vous êtes dotés d’une API – ou du moins une carte à partir de laquelle bâtir votre API. Si au lieu de simplement faire un lien vers une ancre au niveau de votre index, vous passez un peu de temps supplémentaire pour ajouter quelques données, vous pourriez faire quelque chose comme ceci, qui spécifie qu’à cet endroit précis du texte, vous avez défini une personne nommée John Smith
et vous pourrez également mentionner le fait qu’un élément du texte est un lieu de la manière suivante :
Et plus loin, vous pourrez tagger des concepts comme ceci :

 

Si vous voulez être encore plus sympa, vous pourriez réaliser ce balisage sémantique en vous basant sur des schémas comme schema.org ou bien microformats. Cela vous permettrait, à vous et à d’autres éditeurs, de standardiser la manière dont vous parlez des “choses qui figurent dans les livres.” Maintenant, si vous faites ça avec votre livre complet, ou bien si vous le faites faire par quelqu’un d’autre, vous pourrez ensuite : a) générer un index (que vous auriez fait de toute manière) mais, et c’est bien plus intéressant, vous pourriez b) générer un index intelligent qui sait non seulement où apparaissent toutes les instances du terme “John Smith” mais : – où apparaissent tous les gens – où sont toutes les instances de gens nommés John – où apparaissent toutes les instances des gens nommés Smith – que “ma chère Granny Smith” est une personne et que “ma délicieuse Granny Smith” est une pomme Et maintenant, en lieu et place d’un simple index, vous avez une carte sémantique complète de votre livre, une carte qui a été juste un petit peu plus difficile à produire qu’un index standard que vous auriez réalisé de toute manière. Et alors ? Avec une telle carte sémantique vous avez l’amorce d’une API incroyablement puissante. Si en plus d’avoir une carte sémantique… vous avez également votre livre disponibles en ligne (derrière un accès payant ou non) cela signifie que vous pouvez rendre cette API/carte sémantique  accessible au monde enter, (gratuitement, ou bien à certaines conditions commerciales) et dire : je vous en prie, trouvez de merveilleuses idées pour utiliser le contenu de mon merveilleux livre !

Qu’est-ce que le monde va bien pouvoir faire avec votre API ?

Voici quelques unes des choses que vous aimeriez peut-être que les autres (ou bien vous mêmes) réalisent avec votre API : – extraire une liste des personnages dans le livre, et donner à chacun d’entre eux une petite biographie. Rassembler ces biographies dans un “guide biographique”. – Extraire une liste de localisations dans le livre et les placer sur une carte – Extraire les 500 mots autour de chaque apparition du concept “existentialisme” … parmi tous les livres édités par des éditeurs qui ont rendu disponibles leur carte sémantique, et trier par décennie, influence, ou nationalité de l’auteur – Construire une frise chronologique indiquant où se trouvent les différents personnages à différentes périodes du récit. – Faire pointer cette frise chronologique vers une carte – Construire un outil de navigation permettant aux utilisateurs d’explorer un livre par ses personnages, ses lieux, ses dates, ses concepts. Vous pourrez également vouloir publier cette carte sémantique sur le web, ainsi Google et d’autres moteurs de recherche auront une compréhension détaillée de ce qu’il y a dans votre livre, et ainsi lorsque des gens rechercheront un type précis d’information qui apparaît à la page 119 de votre livre, le moteur sera capable de pointer vers chez vous. Il y a tant d’ «  et cetera” ici, et nous venons à peine de commencer.  Nous pouvons déjà trouver quelques petits reflets de tout cela : – Small Demons extrait des gens/lieux/choses via une API, il demande aux éditeurs leurs fichiers EPUB afin de pouvoir parcourir les fichiers, et ensuite afficher les produits, les autres livres, les films et les musiques trouvés à l’intérieur des livres. - Dracula Dissected s’appuie sur le texte de Bram Soker, et permet d’y accéder par personnages, dates, lieux et vous pouvez ainsi explorer le livre de différentes manières. - Pearson’s FT Press API vous permet d’extraire de l’information de certains EPUBS et de faire diverses choses avec. - Wordnik.com extrait des phrases de définition de livres publiés par Simon and Schuster et les utilise comme phrases exemples pour les entrées d’un dictionnaire. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements, aux premiers exemples. Nous n’avons encore rien vu. Nous allons en voir beaucoup plus parce que le travail d’un éditeur est de “rendre public” et qu’une API est précisément faite pour mettre les données en capacité d’être rendues publiques. C’est exactement ce à quoi elles servent. Nous allons en voir plus parce qu’il apparaît que faire des APIs pour les livres est quelque chose de facile.

Et ça va arriver comment ?

Des outils comme PressBooks, qui est un outil de production de livres nativement web, rend très simple l’ajout d’une indexation sémantique, ou bien vous laisse le faire à la main ; où, plus efficacement, vous permet de combiner les deux. Sélectionner le texte que vous souhaitez ajouter à votre fichier d’index, ajoutez les métadonnées qui vont bien (est-ce une personne, un concept ?) et appuyez sur “go”. Le défi, c’est de faire un bon  fichier d’index, bien sûr, avec de bonnes métadonnées et selon un bon schéma. Nous savons bien maintenant faire des livres numériques. Voyons maintenant comment traiter la manière dont on peut relier les livres entre eux via des APIs. Y arriver n’est pas si difficile : la clé pour pour réaliser ces fameuses APIs , c’est ce bon vieil index. (Merci à Brian O’LearyLaura DawsonTerry JonesErin McKean, et Dac Chartrand, qui m’ont aidé à améliorer la première version de cet article.)

et les pages tomberont comme de la cendre

these pages fall like ash’, c’est le titre de l’un des  projets annoncés aujourd’hui par l’organisme anglais REACT (Research and Entreprises in Art and Creative Technologies), qui rassemble des chercheurs universitaires, des entreprises et des artistes. Au sein de leur programme «  Books & Print Sandbox  », ils annoncent le financement de huit expérimentations, qui ne sont pas considérées comme des entités séparées, mais forment une communauté de projet, et explorent le futur du livre et de la manière dont nous lisons, apprenons et publions.

«  Comme toujours, Sandbox va apporter son support à ce groupe en tant que communauté, et cela inclut le partage, la porosité, et la contribution à la formation des idées les uns des autres. Il s’agit d’un laboratoire structuré pour l’innovation, qui comprend des blogs de recherche, des présentations, des événements «  feedback  »,  et un soutien technique. Un groupe de conseillers issus du monde de l’industrie apportera aussi son soutien dans le développement des idées et l’exploration des voies potentielles pour accompagner celles-ci  jusqu’à la mise en marché avec le soutien d’un consultant en développement d’affaires.  »

Le site présente ainsi le projet These pages fall like ash :

«  Le collectif d’artistes Circumstance et Tom Abba de l’Université du West England vont travailler avec les auteurs Nick Harkaway et Neil Gaiman pour explorer ce que le livre, l’éditeur et l’auteur peuvent devenir dans un projet orienté plateforme numérique. Ils vont proposer au public de participer à une expérience narrative, en accédant, modifiant et écrivant une histoire localisée qui explorera les possibilités de cette forme et subvertira les normes de l’édition traditionnelle.  »

Le rapprochement entre auteurs / artistes / universitaires /entreprises me semble particulièrement intéressant, ainsi que cette vision d’une multiplicité de projets qui ne sont pas concurrents les uns avec les autres mais se développent conjointement dans l’échange.

à suivre… (on peut s’inscrire pour se faire à leur newsletter.)

Le Cap : congrès de l’UIE

J’ai la chance de participer au congrès de l’UIE, l’Union Internationale des Editeurs. Ce congrès a lieu tous les deux ans, et se tient à chaque fois dans une ville différente. Cette année, et pour la première fois, il se tient en Afrique, au Cap, et il réunit des éditeurs du monde entier. 
Pour l’instant, je n’ai presque rien vu de la ville, car il n’y a qu’une rue à traverser pour rejoindre le centre de conférences depuis l’hôtel. En attendant, avec quelque impatience, de pouvoir partir un peu à la découverte de la ville, je fais d’autres découvertes, en suivant les débats de la conférence, et en profitant de chacune des pauses pour échanger avec des délégués et des participants de différents pays.

Je suis arrivée dans ce pays avec une bien piètre connaissance de son histoire, de sa littérature, et même de son actualité. J’ai, comme tous ceux de ma génération, le souvenir de l’écho des luttes de l’ANC, et de l’abolition de l’apartheid, de la figure exceptionnelle de Nelson Mandela. Et j’ai également le souvenir de la lecture, vers mes dix-huit ans, de la saga  de Doris Lessing, les enfants de la violence, dont on me dit ici qu’il s’agit maintenant d’un classique étudié dans les universités. D’autres images sud-africaines me viennent de la lecture des romans policiers de Deon Meyer, auteur sud-africain de langue afrikaans, ainsi que de celle des auteurs plus classiques que sont André Brink et Nadine Gordimer.  

C’est la question de la langue qui a été pour moi le fil conducteur de la première journée des débats, avec en particulier la conférence introductive donnée par Ngugi Wa Thiong’o, un écrivain kenyan de langue kikuyu et anglaise, un vibrant plaidoyer pour les langues africaines. Pour cet auteur, aujourd’hui professeur à l’Université de Californie,  qui a cessé d’écrire en anglais et utilise aujourd’hui le kikuyu, le fait de devenir progressivement étranger à sa langue maternelle relève d’un processus de colonisation de l’esprit.  Si la proportion de lecteurs est si faible en Afrique du Sud – environ 1% de la population lit régulièrement des livres – cela est dû à de nombreux facteurs, mais selon Thiong’o, la principale barrière est celle de la langue. Les 99% qui ne lisent pas le feraient plus volontiers si les livres disponibles dans les librairies étaient écrits dans leur langue, et non, comme c’est le cas aujourd’hui, en anglais ou en afrikaans. Un autre conférencier, le professeur Keorapetse, raconte sur ce thème de l’usage de l’anglais contre celui de la langue maternelle un souvenir d’enfance. Dans sa famille, on interdisait aux enfants de parler anglais dans la maison. Et lorsque l’un d’entre eux s’exprimait en anglais, sa mère jetait des regards alentour en prenant un air inquiet et s’exclamait « Tiens tiens, on dirait qu’il y ici un petit monsieur anglais, c’est bizarre, je ne l’ai jamais invité… ».  Dans de nombreux pays d’afrique sub-saharienne la question de l’âge auquel l’anglais est enseigné aux enfants fait régulièrement débat, l’anglais étant la langue qui permet de s’insérer socialement, la langue de l’employabilité, certains parents font pression pour qu’elle soit enseignée au plus tôt. 

Je n’ai fait qu’effleurer le thème de la première conférence de la première journée, mais je vais devoir m’interrompre, il faudrait veiller tard ou me réveiller encore bien plus tôt pour réussir à bloguer ce congrès… Mais si je termine ce post, je manquerai la conférence de ce matin.