Pour faire un livre augmenté

Prenez un livre. Séparez soigneusement le texte du papier, en prenant garde de ne pas laisser échapper les notes en bas de page. Mettez de côté l’image et la quatrième de de couverture. Faites revenir le texte à feu très doux, utilisez de préférence une poêle à revêtement XML. Dans un grand fait-tout, mélangez une interview vidéo de l’auteur, la liste de ses ouvrages, un quizz interactif, un bouquet de sons d’ambiance, une poignée de liens hypertexte, et battez jusqu’à obtention d’une pâte lisse. Disposez alternativement dans un plat allant au four une couche de texte, une couche de la pâte ainsi obtenue, et saupoudrez de métadonnées. Faites cuire 15 minutes et servez chaud, accompagné d’une salade de tweets.

Quand j’entends parler de livres augmentés, je pense à ce poème de Guilevic, «  la vie augmente  » :

«  Quand on nous dit :
La vie augmente, ce n’est pas
Que le corps des femmes
Devient plus vaste, que les arbres
Se sont mis à monter
Par-dessus les nuages,
Que l’on peut voyager
Dans la moindre des fleurs,
Que les amants
Peuvent des jours entiers rester à s’épouser.
Mais, c’est, tout simplement,
Qu’il devient difficile
De vivre simplement.  »

Et si on «  augmente  » le livre, il se peut que, tout simplement, il devienne difficile  de lire simplement. De ne faire que lire.

Inventons des choses nouvelles : que mille talents puissent s’exprimer de mille manières, autour ou à partir des textes, en faisant jouer le texte et les images, le texte et le son, en proposant des parcours, en offrant des possibilités de mixer lecture et écriture.

Mais sachons aussi parfois laisser le texte tranquille, faire en sorte simplement qu’il s’affiche au mieux de la beauté de ses caractères sur nos écrans comme sur la page. Et laissons le champ libre à l’imagination du lecteur.

9 réflexions au sujet de « Pour faire un livre augmenté »

  1. F

    vient rejoindre ce billet lu ce matin côté Québec, via Gilles Herman (mais c’est peut-être ça qui t’a donné l’idée aussi ?!) :
    http://www.cyberpresse.ca/arts/dossiers/salon-du-livre-de-montreal-2010/201011/10/01-4341264-etre-de-son-siecle-sans-perdre-sa-raison-detre.php

    pour moi, de moins en moins besoin de ce genre de dénomination, frontières deviennent poreuses toutes seules, tranquillement, entre lecture flux et lecture dense, lecture site et lecture iPad

    et même pas besoin pour autant d’appeler «  livre rétréci  » les vieux imprimés de nos étagères, tout ça va bien ensemble

  2. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @F merci pour le lien, non, je n’avais pas vu l’article de cyberpresse.
    Les dénominations permettent la discussion, elles autorisent la remise en cause et le questionnement. Il faut bien désigner les choses, pour pouvoir y réfléchir. C’est une manière justement de ne pas dire seulement «  pour moi  », et d’ouvrir la discussion. Interroger ces dénominations, c’est justement essayer d’éviter que des mots soient jetés dans l’espace public, deviennent des buzzwords sans que personne ne se préoccupe de les soupeser et de réfléchir à ce qu’ils impliquent. C’est le cas dans la sphère anglo-saxonne des termes «  enhanced books  » et «  social reading  ».

    Il y a toujours le danger, lorsque les choses bougent vite comme c’est le cas en ce moment, de vouloir les figer, pour plus de confort, et de vite fabriquer des dogmes. Mais ce n’est pas les dénominations qui fabriquent les dogmes, ce sont les valeurs non questionnées que l’on attache à ces dénominations.

  3. Kathie Durand

    juste comme cela envie de réagir «  à chaud  », ce qui de plus en plus augmente mes lectures écran – et j’aime oui qu’elles soient parfois simples, dépouillées- c’est sûrement les correspondances inattendues qui se créent entre les différentes sources auxquelles j’accède dans une unité de temps donnée. Et ce n’est pas systématiquement l’enrichissement «  conduit  » du texte lui-même qui augmente ma lecture sensitive (pour les textes de fiction), mais plutôt la succession hasardeuse de mes lectures.
    Alors oui, merci pour cette confiance au lecteur (et je reprends de la salade de tweets ;-)

  4. F

    en accord

    juste que l’expression «  livre enrichi  » ne me convient pas, c’est juste l’adéquation entre lecture, usages, outils – comme ce dérisoire terme «  accessoire  » dans la loi UMP du prix unique – dire «  livre enrichi  » voudrait dire que le livre traditionnel est «  rétréci  » et donc je me passe très bien des 2, pour essayer de pousser cette frontière si mouvante en ce moment entre lecture dense et lecture site

  5. Lorenzo Soccavo

    «  Albert Labarre fait remarquer que, quelque écrit qu’il soit, l’obélisque de la place de la Concorde n’est pas un livre.  » Pascal Quignard, Petits traités I ;-)

  6. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @KathieDurand Oui, en fait les connexions se font dans notre esprit, et parfois on n’a pas très envie que ces connexions qui prolongent et amplifient la lecture soient guidées ou suggérées.

    @F Finalement le terme de codex convient bien, pour parler des livres imprimés. Cela ôte au terme «  livre  » l’une de ses acceptions, celle qui désigne l’objet matériel. Le livre imprimé peut alors devenir l’une des occurrences du livre parmi d’autres. Je remarque que ce terme de codex est de plus en plus utilisé, probablement à cause de ça.

    @LorenzoSoccavo Il y a toujours plein de trucs écrits sur la porte de mon frigo… et mon frigo n’est pas un livre non plus…

  7. Frédéric Abella

    Bonjour,

    Mon fils a un objet avec lequel il s’est beaucoup amusé. Il est de forme rectangulaire, composé de 5 plaques de plastique reliées entre elles sur leur coté le plus long. Quand on écarte 2 plaques, cela fait de la musique ou une voix parle, selon la position d’un bouton sur la reliure. Sur chaque face d’une plaque, il y a des images, des couleurs, et on peut toucher à des protubérances qui font des sons ou des chansons. Est-ce un livre ? Si oui, est-il augmenté ? Selon moi, 8 pages, ce n’est pas très augmenté…

  8. Samarcande

    Bien que technologiquement stimulants, ces livres «  augmentés  » ou «  enrichis  » me font m’interroger sur l’attention des lecteurs (ou utilisateurs). Qu’en est-il de leur capacité à prendre du recul pour réfléchir, développer leur propre imaginaire… bref, pour créer à leur tour ?

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