Archives mensuelles : juin 2008

Enfin pouvoir aimer le désordre

desordre.jpgAvant d’aimer tout de suite le site, lorsque je l’ai découvert il y a déjà quelques années, j’ai aimé son nom. Le désordre, à la fois mon penchant et mon ennemi, ma maladie et ma richesse, la clef de ma désinvolture et la source de mes énervements, venait prendre ses aises sur le web, revendiquait le détour, le passage secret, le hasard, les chemins de traverse.

Je donnais des cours alors, expliquais aux étudiants les rudiments de la conception d’interface (centrée utilisateur, bien sûr, et attention à la surcharge cognitive de celui-ci, on lui fait tout comme d’habitude, l’interface doit se faire oublier, respecter les standards, devenir transparente, intuitive…). Et après, comme un pasteur fonçant en douce au bistro après un sermon sur la tempérance, j’allais faire un tour sur desorde.net. Un site pas «  centré utilisateur  » mais offert au curieux et accueillant les amis. Un site pas «  Web 2.0″ mais des milliers de pages 200% passionnantes, dont sa page d’accueil arrachée à un carnet de notes (combien de pages gribouillées, aucune aussi belle que celle-ci, dans les cahiers des archives de tout concepteur numérique : rectangles et flèches, renvois, listes embrouillées…)

Le site de quelqu’un qui excelle à travailler ce que François Bon appelle une «  pâte  » , la pâte numérique :

«  Dans ce chemin, depuis 11 ans, la seule permanence : l’imprédictible. Passer du html au php, cela veut dire que moi-même je ne maîtrise plus la totalité de la chaîne technique que j’emploie ici. Apprendre des logiciels complexes (en ce moment, inDesign). Savoir qu’on gardera sa dominante dans une discipline, qu’on ne sera pas ingé son ni opérateur tri CCD, mais que le média qu’on met en forme est une pâte complexe avec texte, son et image, et que les quelques fous qui nous précèdent, côté video-poetry, manient cette pâte nativement comme leur propre vocabulaire : ce n’est pas mon cas.  »

Ce terme de «  pâte  » m’était venu à l’esprit, au «  temps du cédérom  », temps des balbutiements numériques, lorsque, passés les premiers éblouissements, (un rien nous ravissait alors), j’ai pris conscience que la disponibilité nouvelle des différents medias ouvrait des champs immenses, quand chacun d’entre eux pris isolément requiert, pour être un tant soit peu maîtrisé, tant de connaissances, d’entraînement, de patience, d’exigence et de de talent. L’écran n’est pas une page, il est une fenêtre, une fenêtre qui ouvre sur un paysage mouvant que le code ordonne, convoquant telle image, faisant se dérouler tel texte, déclenchant cette vidéo, jouant ce son. Le code ordonne le désordre de desordre.net, le code multiplie les fenêtres, brouille les pistes, crée les surprises. Photographe, écrivain, Philippe De Jonkheere est aussi informaticien.
Si vous ne lisez ni tiers-livre (ça, ça m’étonnerait !), ni lignes de fuite, (et là, vous ratez quelque chose !) ni rougeLarsen Rose (grave erreur), si vous n’entrez pas au café du commerce, si vous ne pratiquez pas ce métier de dormir, alors vous ne savez pas que Philippe De Jonkheere s’est fait voler son Nikon. Plus de Nikon, plus de photos dans desordre.net, plus de photos en désordre, plus de photos du désordre… Ah non, ça alors, pas question !

L’attrape-coeurs

J’aime bien la couverture de cette édition de poche de L’attrape-coeurs, trouvée sur Wikipedia, un poche dont on imagine les pages jaunies, quelques-unes ne tenant plus que par un fil de colle, prêtes à se détacher ; un livre qu’on s’attendrait à trouver sur l’étagère d’une maison louée pour les vacances, à côté de quelques Club des cinq, d’une vieille édition du guide vert de la région et de trois ou quatre livres en allemand).

C’est le nom que s’est donné une librairie (4 place Constantin Pecqueur – 75018 Paris), et c’est aussi le nom d’un blog littéraire, qui n’est pas le blog de la librairie, mais n’est pas sans rapport avec celle-ci, comme l’expliquent ses auteurs.

Sur le blog de l’attrape-cœur, repéré par Hubert je lis un billet qui est plus qu’un compte-rendu de l’atelier que j’ai animé avec Alain Pierrot, Xavier Cazin et Guillaume Teissère. Renaud, à partir de ses notes, a poursuivi la réflexion sur le thème «  qu’est-ce qu’un site d’éditeur 2.0″, et en lisant, je retrouve à la fois des échos que ce que nous avons pu échanger pendant cet atelier du BookCamp, mais aussi des prolongements de la réflexion engagée alors.

C’est stimulant, et cela vient dissiper cette sensation de frustration que l’on ressent fréquemment à l’issue d’une rencontre de ce type, l’impression de n’avoir pas dit tout ce que l’on aurait souhaité dire, que le débat s’est focalisé sur un petit nombre de points, éclipsant les autres. C’est la loi du genre, bien sûr. Mais c’est très encourageant de lire un tel billet, qui montre que les quelques éléments que l’on n’était pas si sûr d’avoir pu faire passer, ont été entendus, et, enrichis des réflexions de l’auteur, excellemment restitués. Merci Renaud !

Message personnel

Cher F,

Tout d’abord, je te rassure : Hubert a mis de côté pour toi un T-shirt «  BookCamp  », très joli, blanc avec le logo gris et rouge…


J’ai pris le métro hier midi avec un peu d’avance, bonne fille, me disant qu’il y aurait peut-être besoin d’un coup de main à la Cantine avant l’arrivée des BookCampers. Trouvé un mot scotché sur la porte vitrée avec un plan : «  le bookcamp dîne ici  », alors j’ai continué d’avancer dans le passage (la Cantine se trouve dans un passage couvert qui donne sur la rue Montmartre), et effectivement les GO du BookCamp n’étaient pas du tout en train d’installer des chaises ou de dresser des panneaux d’affichage, ils déjeunaient tranquillement en terrasse. Alors je me suis attablée avec eux, et j’ai commandé une salade. Le temps d’échanger des nouvelles, de déplorer ton absence, de faire un peu joujou avec le Kindle tout neuf qu’Alain Pierrot m’a mis dans les mains, il était deux heures.

Hubert Guillaud nous l’avait dit, un BookCamp est essentiellement dispensateur de frustration : il suffit de regarder le tableau où est inscrit (à la craie) le programme : 3 horaires successifs, et pour chaque tranche horaire, pluieurs ateliers. Entre chaque séance, une demi-heure pour circuler, échanger, se faire raconter par quelqu’un d’autre l’atelier auquel on n’a pas pu aller.
Je n’étais jamais venue à la Cantine. Les premiers participants discutent déjà dans un grand espace ouvert, articulé autour d’un escalier à vis qui grimpe sous une verrière.
Deux zones sont aménagées comme des salles de réunion, mais certains ateliers ont lieu aussi autour du bar ou dans le coin salon. Coup de chance pour la paresseuse que je suis, c’est là qu’Alain Pierrot et Hadrien Gardeur animent le premier atelier où j’ai choisi d’aller. J’ai donc la possibilité de m’installer confortablement sur un canapé, bien entourée de Christian Fauré et de Guillaume Teissère. Alain et Hadrien ont apporté des liseuses, et aussi des livres, et nous parlent lecture, page, lisibilité, mise en page, typographie, moteur de composition… Tu as suffisament échangé sur ce thème avec eux pour que je ne te résume pas leur intervention. Ils ne diront pas, et c’est aussi typique d’un barcamp, le quart de ce qu’ils ont prévu de dire, car les participants interviennent rapidement dans le débat. Les questions inévitables surgissent, auxquelles il faut répondre, en essayant de ne pas s’égarer… On retrouve les clivages habituels, ceux qui baignent dans la culture web, qui ne voient pas bien pourquoi on s’embête avec cette question de la restitution de la page, et sont convaincus que tout se règle avec un navigateur web, une bonne interface et du texte recomposable. Ceux qui considèrent que de passer au numérique, si c’est pour faire comme sur le papier, ce n’est pas la peine, et qu’avec une liseuse on doit afficher du texte, mais aussi des animations, des sons, des vidéos. Alain, qui n’en est pas à son premier débat sur le thème, excelle a faire prendre conscience, à l’aide d’exemples, de la complexité du livre imprimé. Complexité cachée, parce que prise en charge par les différents métiers, de manière que le lecteur, au final, soit dans le plus grand confort pour rencontrer un texte. Et la question est bien, si on va vers des lectures sur support numérique, de reconstituer une chaîne de production et de savoir qui assume les décisions nombreuses et insoupçonnables qui font que le livrel se présentera de telle ou telle manière, offrira telle ou telle fonctionnalité. Bon, tu connais par coeur tout ça, auquel tu te confrontes avec publie.net.

Pour la deuxième session, je n’ai pas à faire de choix d’atelier, puisque j’ai promis d’en animer un, avec Xavier Cazin, Alain Pierrot et Guillaume Teissère. Pas question de m’appuyer sur les slides que j’avais préparés : pas de grand écran, et trop de monde pour que chacun puisse lire sur l’écran de mon mac. On s’en passera très bien, pour évoquer la question : «  qu’est-ce qu’un site d’éditeur 2.0 ?  ». Un site d’éditeur, ça intéresse qui ? Qui va y venir ? Pour y trouver quoi ? On va parler catalogue, fils RSS, widgets. On va rappeler qu’un site, ça n’existe pas tout seul, c’est un élément d’un système plus vaste, qui n’existe que par les liens qu’il offre, entrants et sortants, vers les autres éléments du système. Le web vient bousculer en profondeur la fameuse chaîne du livre, sa confortable linéarité : auteur-éditeur-diffu/distributeur-libraire-lecteur. Avec le web cette linéarité fait place au réseau, et de nouveaux maillons apparaissent : moteur de recherche, sites sociaux, blogs de lecteurs, sites de bibliothèques, sites d’auteurs. Christian Fauré rappelle à juste titre que «  web2.0, ça veut dire aussi un site qui parle aux machines, un catalogue conçu de telle manière qu’il puisse s’afficher ailleurs que sur le site de l’éditeur  ». J’aurais aimé en profiter pour lui demander de nous parler de web sémantique, mais le temps manque, et j’ai promis à Constance Krebs de lui en laisser un peu pour présenter le très joli projet qu’elle prépare actuellement, autour d’un livre qui sera publié à la rentrée aux éditions Zulma, dont elle propose une version accessible sur le web, et nous terminons la séquence en découvrant en avant-première le très beau travail qu’elle a réalisé avec la complicité de Yann de Roeck et de Jean-Marc Destabeaux.

Je connais, cher F, ton amour des librairies. Le temps que tu passes dans les trains pour en rejoindre une, à Brest ou à Metz, à Montpellier ou à Toulouse, pour y faire une lecture, pour y présenter un livre. Tu en parles souvent sur tiers-livre. Tu les photographies. Si tu avais pu venir, tu te serais installé comme moi sur un tabouret de bar de la Cantine pour écouter Antoine Stéphane Michalon, enregistré par Hélène Clémente (avec le même truc que tu as, le super enregistreur extra plus numérique dont je ne connais pas la marque…), proposer une réflexion sur la mise en scène d’une offre de livres numériques en librairie. Tu aurais vu Hubert faire signe à Bernard Strainchamps de Bibliosurf de venir se joindre à la discussion. Tu aurais entendu Bernard raconter son expérience de libraire sans librairie, entièrement en ligne, une eLibrairie de proximité, rien à voir avec Amazon… Une jeune libraire pose les bonnes questions : oui, mais comment ajouter cette pratique de médiation numérique quand il faut aussi gérer la librairie réelle, et qu’on n’a pas un temps dédié pour ça, et qu’on n’en connaît pas assez sur la technique pour même être en mesure de choisir un bon prestataire web et de lui formuler ses demandes avec suffisamment de précision pour obtenir le site dont on a besoin ? Le livre numérique en librairie ? Des écrans pour les clients ? Des clés USB ou des SD cards ? Le temps là aussi passe trop vite pour qu’on ait le temps de conclure…

Il va me falloir conclure aussi ce message, déjà trop long. Te dire que j’ai eu le plaisir de faire la connaissance IRL de Pierre Mounier, dont j’apprécie tant les messages sur Homo Numéricus, le site comme le blog, et qui publie un article intéressant sur rue 89. Ne pas citer, pour ne pas ajouter à ton regret et parce que j’en oublierais certainement, les noms de tous ceux que j’ai aperçus sans avoir le temps de leur parler.

Te dire aussi qu’on en refera un, de BookCamp, pour que puisse avoir lieu cet atelier que tu avais proposé, la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre, ou «  montre moi ce qu’il y a dans ta liseuse, je te montre ce qu’il y a sur mon disque dur  »…

Oup ! Vers un vrai marché du livre numérique

Lu sur Oup, (Le blog d’Evan Schnittman, des Presses universitaires d’Oxford – Oxford University Press)

«  Le succès, dans la technologie comme ailleurs, conduit au succès. Il n’est pas rare de voir 5 années de croissance ininterrompue suivre le lancement d’un produit technologique à succès. Pensez à l’iPod, à la Wii, au Blackberry. Des micro-économies émergent autour de produits qui proviennent de l’accélération dans le création de contenus, et dans celle de toutes sortes de produits et de services dérivés. Les versions 2.0 et au delà proposent des services toujours améliorés. Meilleur est le produit technologiquen plus il a d’accessoires, plus il suscite de contenus, et déjà tout un monde d’opportunités de business fait boule de neige et prend de la vitesse. Ceci à l’esprit, je peux facilement imaginer le succès du Kindle et du Reader (Sony) se développer l’an prochain et se multiplier par 5. Si cela se produit, alors la formule ci-dessus nous mène vers une économie du livre numérique complètement renouvelée. 5 miilions de liseuses signifirait des ventes de livres numériques de $1.200.000.000, ce qui représente, selon mes estimations, 1,3% du marché global du livre qui est de $90.000.000.000.  »

Lire l’article complet pour comprendre d’où sortent les 5 millions de lecteurs (Amazon et Sony ne communiquent que très peu sur leurs ventes).

Plus loin :

«  Cela me rappelle un commentaire entendu d’un dirigeant dans l’industrie de la musique dans une conférence il y a quelques années : «  Un jour il y a eu l’iPod et iTunes. Le lendemain, 20% de notre business était numérique. Le jour suivant plus de 50% de nos revenus provenaient du numérique. Yeah, maintenant, je crois dans le numérique en musique.  »

Personnellement, je ne vois pas l’édition devenir une industrie à 50% numérique, car les livres et les CD sont des animaux très différents. Mais je verrais bien 3% – 4%, chiffres que j’avais déjà indiqués, et qui ne sont plus du tout absurdes. Et oui, je crois dans les livres numériques.  »

Si vraiment ça décolle, qui sera prêt ? Au Royaume-Uni, il y a visiblement encore du travail à faire. Ici aussi. Oup !

Retour sur le manifeste de Sarah Lloyd

«  Est-ce que l’industrie de l’édition réagit assez rapidement et travaille suffisamment créativement pour s’adapter à la nouvelle économie de l’information et des loisirs ?  », demande Sarah Lloyd dans son manifeste.

Ce qui est en train de changer rapidement, dans l’industrie de l’édition, se situe du côté de sa dimension industrielle. Changer, c’est ce que l’industrie fait le mieux. Se doter des infrastructures que le développement du numérique requiert, adapter la distribution, trouver de nouveaux business models. Cela ne se fait pas du jour au lendemain, cela implique de lourds investissments, mais ce sera fait, il n’y a aucun souci à se faire à ce sujet.

Ce qui est plus complexe, c’est l’évolution de la fonction éditoriale. La partie «  édition  » de l’expression «  ‘industrie de l’édition  ». Le défi pour les éditeurs, c’est de changer vite, pour continuer à faire exister leur métier. C’est de prendre conscience que toute la subtilité et la complexité de leur métier réside justement, dans ce qui, de ce métier, ne peut se numériser. Leur capacité de lecture, de discernement, de détection des talents. Le processus patient qui leur permet d’accompagner un auteur dans la transformation de son manuscrit en livre. L’infini souci du détail, ce que leur regard perçoit et qui échappe au lecteur, alors qu’il contribue immensément à son plaisir de lecture. Leur empreinte sur la publication, non d’un livre isolé, mais d’une collection, qui crée des liens entre différents auteurs, différents textes, et leur capacité à créer un catalogue et à le faire vivre. Mais cela ne signifie pas que les éditeurs doivent se détourner du numérique. Ils doivent changer, au contraire, justement parce qu’ils sont dépositaires de savoir-faire indispensables et non numérisables.

Changer pour continuer d’offrir des lectures de qualité, quel que soit le support de restitution choisi par le lecteur. changer pour savoir s’attacher avec la même exigence à la qualité d’une publication numérique qu’à celle d’un livre imprimé. S’intéresser aux supports, aux formats, aux technologies, pour injecter dans les ouvrages de demain la qualité d’expérience qu’ils savent offrir aux lecteurs d’aujourd’hui. Transposer ces savoir-faire dans des nouvelles formes éditoriales : se soucier de la qualité de l’expérience utilisateur de ceux qu consulteront leurs publications en ligne, de ceux qui utiliseront leurs plateformes éditoriales, même si c’est pour mixer leur propres contenus à ceux proposés par l’éditeur, où pour personnaliser des ouvrages. Ne pas lâcher un pouce de terrain sur ce qui constitue les fondements de leur métier : la précision de la réflexion, la capacité de discernement, de tri, de choix, l’exigence intellectuelle. la sensibilité à la qualité de la langue, la recherche de la perfection dans la présentation et la finition. Cela demande de gros efforts, car il s’agit non de substituer des savoir-faire nouveaux aux anciens, ce qui se ferait naturellement, par le simple effet de la relève des générations, mais bien de faire évoluer les savoir-faire existants, de leur accoler de nouvelles connaissances et habiletés, pour que rien ne se perde de ce qui a été acquis. Changer, mais pas seulement pour s’adapter. Changer, pour être en mesure de préserver et de transmettre.