Les mantra de Jeremy Ettinghausen

Jeremy Ettinghausen, Editeur Numérique chez Penguin, annonce sur le blog Penguin le lancement d’un nouveau service : «  We Make Stories  ». (On se souvient de «  We Tell Stories  », l’an dernier, projet piloté par  Jeremy également… )

«  En tant qu’éditeur numérique, j’ai mené de nombreuses conversations ces dernières années avec des éditeurs de livres, des éditeurs traditionnels, où j’essayais de les convaincre que nous sommes maintenant dans un métier de «  contenus  » plutôt que dans un métier de «  livres  ». J’ai réalisé, en déjeunant tout seul, que dans une entreprise pleine d’amoureux du livre, ces éditeurs n’ont pas spécialement envie de se penser comme des producteurs de contenus, quel que soit le jargon nouveaux-média que j’emploie pour essayer dme rendre cela sexy, ou peut-être à cause même de ce jargon. Et alors que le débat fait rage sur le prix et la valeur des contenus numériques,  voici que j’essaye un nouveau mantra auprès de mes collègues méfiants : je ne parle plus de «  contenus  », mais de «  services  ». L’idée, telle qu’elle m’est venue à l’esprit, encore assez informe, est la suvante :  Bien que,  nous le savons, c’est un vrai défi de faire payer des clients pour des contenus numériques, nous devrions être capables d’utiliser nos compétences, notre expertise, notre expérience, pour créer des services pour lesquels les gens voudront bien payer. Des services, c’est ce que nous proposons à nos auteurs, alors peut-être y a-t-il des services que nous pouvons proposer à nos lecteurs ? (…).

Bon, la preuve du pudding, c’est qu’on le mange, et je suis donc très heureux de vous annoncer le lancement de notre premier service, une suite d’outils en ligne permettant aux enfants de créer et raconter leurs propres histoires. Grâce à «  We Make Stories  », les enfants (de tous âges, même si le site a été pensé pour des 6-11 ans) peuvent créer, imprimer et partager une grande variété de types d’histoires. Ils peuvent créer des livres animés (pop up), personnaliser des livres audio, créer leur BD, fabriquer de passionnantes cartes au trésor, et développer un grand nombres d’aventures variées.

Ainsi, nous allons savoir très rapidement si oui ou non il existe une audience pour du contenu payant en ligne créé par des éditeurs, et si, tout comme il existe des livres édités que les gens veulent lire, il peut exister des services créés par des éditeurs que les gens trouveront utiles et distrayants. Sinon, il faudra que je trouve rapidement un nouveau mantra…  »

We Make Stories est donc un site web destiné aux enfants, payant, ( 9,99 €, un droit d’entrée qui n’est pas un abonnement, on paye une fois et on a un accès illimité). J’ai investi les 9,99 € euros et testé les unes après les autres les activités créatives proposées par le site. Pour l’ex-concepteur de CD-Rom pour enfants que je suis, c’était une expérience étrange : j’ai retrouvé maintes idées discutées, certaines réalisées dans divers projets, toutes tournant autour de la possibilité de donner aux enfants des outils leur permettant de réaliser facilement des histoires ou des séquences amusantes. Mon verdict : un grand bravo sur le design, l’ergonomie, la qualité de l’expérience utilisateur. Ma réserve : le côté systématique qui peut être parfois assez lassant, à partir du moment où l’on a compris le fonctionnement  – c’est presque toujours le principe d’une narration dont la trame existe, mais sur laquelle l’enfant peut effectuer de nombreux choix qui tous ont été anticipés. On isole des éléments signifiants, de façon systématique, et propose pour chacun de ses éléments des alternatives parmi lesquelles l’enfant peut choisir. Assez vite, on sent que la «  créativité  » du côté de l’enfant peut être assez limitée, elle consiste presque toujours à choisir une option, sauf peut-être lorsqu’on lui permet d’enregistrer lui-même des sons. Cependant, la complexité et le nombre de ces choix, lorsqu’il s’agit par exemple de créer un personnage, sont tels que l’enfant a vraiment le sentiment de modeler son personnage.  L’idée de proposer pour les yeux et la bouche une large gamme d’expressions que l’on fait défiler avec un curseur est excellente.

Voici l’interface qui permet de modeler son personnage :

comic-genius

On réalise bien alors que l’on peut choisir la coiffure d’un personnage parmi plusieurs proposées, mais que le choix des yeux et de la bouche est plus le choix d’une expression : pour choisir la bouche on doit jouer sur le curseur Mood (humeur) , et pour les yeux on joue sur le curseur Kindness (gentillesse).  .

La créativité est là, en tout cas,  du côté des concepteurs de ces très beaux jeux. Des jeux à mettre entre les mains des enfants pour voir la façon dont ils vont s’en emparer : ils  s’amuseront certainement à manipuler images et sons. A habiller leurs personnages, à les agrandir ou les rapetisser, à enregistrer des sons pour agrémenter une histoire.

Il faudra revenir sur ce site d’ici quelques mois, voir ce que les enfants auront réalisé avec cette très belle panoplie d’outils, réalisée avec talent, humour et délicatesse. Tester des produits auprès d’enfants – pire, auprès de ses propres enfants – est souvent l’occasion de surprises déroutantes. Je me souviens avoir un jour testé sur les miens une animation autour d’une chanson qui jouait sur la répétition. Les enfants avaient regardé  toute l’animation, censée être amusante, sans bouger, le visage neutre. Et ils se tordaient de rire à la séquence finale, simplement à la vue d’une petite souris que le graphiste avait ajouté pour le plaisir, et qui avait un mouvement rigolo. Ils se passaient et repassaient la séance juste pour les 5 secondes de souris. C’était inexplicable et un peu décevant. J’avais le sentiment de n’être pour rien dans leur amusement, que celui-ci était le fruit du hasard. Ce fut aussi un enseignement : ne jamais travailler avec des a-priori concernant les «  uilisateurs  ». Tester. tester, et re-tester. Et aussi, toujours mettre, un peu partout, des petites souris, au cas où.

5 réflexions au sujet de « Les mantra de Jeremy Ettinghausen »

  1. D. Hasselmann

    Est-ce vraiment nouveau. Je me souviens que ma fille, il y a deux ans environ, allait sur un site français, La Cartoonerie où l’on peut créer soi-même des petits dessins animés, en choisissant l’apparence des personnages, le décor, la musique…

    Elle avait même récolté un prix (sous pseudo), et j’avais essayé moi aussi.

    Enfin, je ne sais pas s’il s’agit du même sujet qui est traité ici…

  2. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    @D.Hasselmann Tout n’est pas nouveau, bien sûr, dans ce qui est proposé sur We make stories, j’y fais allusion dans mon billet, d’ailleurs, en racontant comment nombre des activités proposées ont déjà été explorées à l’époque des cédéroms, et reprises également sur des sites web pour enfants. Qu’est-ce qui est nouveau alors ? Le choix délibéré de la métaphore du livre, pour presque toutes les activités, avec la possibilité de partager ensuite le «  livre  » créé avec autrui. La «  mécanique  » du site, qui nécessite un gros travail de développement, et de gestion de base de données pour que chaque petit abonné retrouve en ligne ses livres à chaque fois qu’il se reconnecte. Cela signifie que l’ensemble de ses choix sont stockés sur des bases de données ce qui permet lorsqu’il s’identifie de générer à nouveau ses livres à la volée.

    C’est un exemple intéressant de «  pick and mix  », où l’éditeur (et les auteurs avec qui il travaille sur le projet) sont co-auteurs avec l’utilisateur. L’utilisateur bénéficie de tout ce travail fait en amont (de conception, de création graphique, sonore, de développement logiciel, de mise en place d’une plate-forme) et apporte aussi sa contribution, en effectuant ses choix, en ajoutant ses propres sons, ses propres textes.

    Cela peut se transposer, et cela existe déjà, dans des projets destinés aux adultes, voir les réalisations d’un site comme sharedbooks. Des livres de cuisines que l’on fabrique soi-même en mêlant des recettes proposées par des éditeurs, d’autres par des blogueurs, et ses propres recettes, avec impression à la demande pour ceux qui veulent un bon vieux livre papier qu’ils pourront consulter dans leur cuisine.

    Ce qui nouveau, ce n’est pas tant les activités proposées, que le fait pour un éditeur de se penser comme un éditeur de services. Je ne vends pas des livres pour enfants. Je vends aux familles du temps d’amusement intelligent. Je ne vends pas un livre de cuisine. Je vends une solution au problème «  qu’est-ce que je vais pouvoir bien faire à dîner vendredi soir ?  »

    Pour avoir souvent et longtemps travaillé sur des projets de ce type, que je nomme parfois mes projets «  clique sur la coccinelle  », je sais que la qualité de leur réalisation est absolument essentielle, que l’idée compte, mais qu’à partir d’une même idée, on va obtenir une activité superbe et amusante, ou au contraire quelque chose de lassant ou de mortellement ennuyeux. Tout compte : la qualité du graphisme, l’ergonomie, le choix des intitulés, la manière dont réagissent les éléments, l’enchaînement, les consignes, la durée, l’usage du son, le ton. Dans ce type d’activité, ce qui prime, en définitive, c’est le design, c’est à dire la conception générale, celle-ci incluant la conception visuelle et l’ergonomie. Sur le web, comme pour les objets, le design compte vraiment.

  3. Alain Pierrot

    Sur le web, comme pour les objets, le design compte vraiment.

    Qu’est-ce qu’être designer numérique ?

    Ecouter Place de la Toile du 3 juillet, avec Jean-Louis Fréchin de l’agence Nodesign (no = nouveaux objets) :
    http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/place_toile/index.php?emission_id=130060155

    Des arguments pour sortir du schéma de pensée web «  immatériel, hors du temps et de l  »espace  ».

    [Et en prime le psychiatre Roland Jouvent à propos de Nicholas Carr, Google, la lecture numérique.]

  4. Ping : Le projet Amanda « teXtes

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