Un ciel normand

Dan Clancy, directeur de l’ingénierie chez Google, nous donne la vision de Google du futur du livre,  dans cette intervention donnée au Musée de l’histoire des ordinateurs à Mountain View. À  ceux qui s’inquiètent du rôle que pourront jouer les libraires dans un monde où va se développer progressivement le «  cloud publishing  », Dan Clancy envoie un signal qui se veut rassurant :

«  Mais aujourd’hui, les librairies physiques sont une part essentielle de l’écosystème du livre. Et en fait un nombre important de livres sont achetés parce que des gens vont dans des librairies physiques et disent «  hé, je veux celui-ci, je veux celui-là.  »

Et je pense que c’est une erreur de penser qu’à l’avenir, numérique signifiera «  en ligne  » et «  physique  » voudra dire «  off line  ». Parce que s’il advenait que 10% des livres passent au numérique, ce serait vraiment dur pour tous les libraires de maintenir leur modèle économique.

Une partie de notre modèle consiste à imaginer comment nous allons syndiquer à nos partenaires tous les livres récents que nous vendons,  de sorte que chaque libraire puisse vendre une édition Google et trouve un moyen pour que les gens puissent les acheter dans leur librairie «  brick and mortar  ».

Et en définitive, notre projet c’est que vous soyez en mesure de lire sur n’importe quel terminal. Notre projet c’est : quelques uns liront leurs livres sur un ordinateur portable, quelques uns les liront sur un netbook, et d’autres liront sur leur liseuse. Et nous allons travailler avec tout fabricant de liseuse qui veut faire en sorte de pouvoir recevoir ses livres du nuage de Google.

Ainsi, avec ces principes concernant un monde futur, nous sommes en train de construire un monde où il y aura de nombreux acteurs qui revendront des livres, lus sur toutes sortes de terminaux, mais cela sera encore hébergé dans le nuage. Et lorsque nous discutons avec des éditeurs et des libraires, je pense que c’est le bon modèle, parce que nous essayons de faire ce qui devrait être un modèle ouverrt qui encourage la concurence.

Autant de pierres jetées dans les jardins d’Apple et d’Amazon, qui mènent une stratégie bien différente, cherchant chacun à capturer des clients et à les retenir en leur proposant des solutions intégrées et propriétaires. Côté Amazon, une librairie numérique qui compte aujourd’hui plus de 300 000 titres, et une gamme de Kindle, seules liseuses capables de lire ces fichiers.  Côté Apple,  pas encore pour le livre de modèle équivalent à celui du couplage «  iTunes – iPod  » pour la musique. Il y a bien quelques livres dans l’App Store, mais le gros des catalogues est accessible via des applications comme Stanza, (créée par Lexcycle, racheté par Amazon…), qui proposent un accès direct aux livres numériques sans passer par l’App Store. Cependant les supputations vont bon train concernant la tablette Apple, qui devrait sortir à l’automne, et les projets d’Apple autour du livre numérique qui pourraient lui être associés. Et, pendant qu’Amazon nous fait prendre conscience à chacun, à travers un lamentable épisode orwellien, de la fragilité de ce que nous considèrions à tort comme nos «  possessions  » numériques, Google fait ami – ami avec les libraires, et tente de banaliser l’idée d’une forme de cloud-publishing respectant l’écosystème du livre, et en particulier ses acteurs probablement les plus vulnérables, les libraires.

Dan Clancy décrit un univers du livre numérique servi par un seul nuage,  celui de Google. De nombreux revendeurs, et des terminaux variés, certes, mais qui tous s’approvisionnent auprès du gros nuage de Google. Et si les éditeurs souhaitaient héberger eux-mêmes leurs contenus ? Et s’ils voulaient bien du «  cloud publishing  », mais à condition que la concurrence ne se limite pas aux revendeurs, mais qu’elle s’applique aussi à l’hébergement et à la distribution des livres numériques ?  Non pas un seul gros nuage, mais plein de petits nuages, comme ceux d’un ciel normand.

3 réflexions au sujet de « Un ciel normand »

  1. Xavier Cazin

    Le problème de ces nuages, petits ou gros, c’est qu’ils ne pourront pas rester isolés bien longtemps, maintenant que tout devient histoire de flux. S’ils ne parviennent pas à s’interconnecter indépendamment de Google, c’est Google qui leur donnera les outils pour le faire. En passant par lui bien sûr, mais après tout ?

    Pour ce qui est des libraires physiques, je pense que Clancy est sincère quand il dit qu’ils ne seront pas exclus a priori, mais la faiblesse de l’argument en leur faveur montre qu’en réalité il s’en moque ! S’il allait encore chez un libraire, il saurait que ce n’est plus pour avoir le choix qu’on se rend chez son libraire (le choix est en ligne), mais parce qu’on lui fait confiance pour orienter (j’allais dire limiter) le choix !

  2. Hubert Guillaud

    Oui, comme le dit Xavier, pas très convainquante cette défense de la librairie.

    Quant aux nuages qu’évoque Dan Clancy, c’est une belle formule pour parler de solides silos de distribution qui ne ressemblent pas vraiment à de jolis cumulo-nimbus normands.

  3. Virginie Clayssen Auteur de l’article

    Le «  cloud  » dont parle Dan Clancy n’a effectivement rien d’un phénomène météo vaporeux et menaçant simplement la quiétude de nos vacances, mais tout, au contraire, d’infrastructures considérables et solidement matérielles, voir à ce sujet l’intervention de Christian Fauré lors d’une conférence Ars Industrialis, http://www.archicampus.net/wordpress/?p=251 et le livre qu’il co-signe avec Stiegler et Giffard «  Pour en finir avec la mécroissance  ».

    Pour ceux qui veulent voir à quoi ressemble un data-center de Google : http://www.infokart.ru/wp-content/uploads/2009/05/data-center.jpg

    Sur la nécessité d’interconnecter les «  petits nuages  », je suis absolument d’accord avec toi, Xavier. Interopérabilité, standards, on sait que c’est là où il faut aller, pour ne pas être obligés de laisser in fine Google et Amazon (autre gros acteur du cloud computing) mettre tout le monde d’accord.

    Et déplorer aussi, au passage, qu’aucun acteur européen ne dispose de telles infrastructures et ne soit en mesure de concurrencer Google, Amazon et Microsoft.

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