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Ceci n’est pas un iPad

Greg Knieriemen a adressé  une lettre ouverte à Jeff Bezos, le patron d’Amazon avant de rapporter en magasin  la tablette Kindle Fire qu’il venait d’acquérir. Pourtant Greg Knieriemen adore Amazon. Ce n’est pas lui qui aurait écrit, comme l’auteur du blog le journal d’une lectrice : Le Kindle ne passera pas par moi.

Non, Greg Knieriemen n’a rien contre Amazon. D’ailleurs, il travaille pour une société qui vend aux entreprises des services d’hébergement informatique qui s’appuient sur la solution AWS (Amazon Web Services), dite aussi Amazon S3. Acheter tous ses livres et sa musique sur Amazon ne le dérange pas, et il ne se sent pas le moins du monde concerné par la possible fin des librairies.

Alors, qu’est-ce qui a conduit Greg à renvoyer sa tablette Fire à Amazon ? Il l’explique à Jeff Bezos :

«  Comme tu le sais certainement, il est impossible de charger et d’utiliser une appli Google nécessitant un login sur une Kindle Fire. Cela signifie : pas de Gmail, pas de Google+, pas de Google Voice ni de Google Docs. J’aurais dû parcourir plus soigneusement l’app store d’Amazon avant d’acheter le Kindle Fire. J’assumais à tort que puisque vous aviez construit le Kindle Fire sur le système d’exploitation de Google, il n’y aurait aucun problème pour utiliser les applis Google avec. (…)

Malheureusement, je dois rapporter ma Kindle Fire chez Best Buy, et récupérer quelques cartes cadeau. J’espère sincèrement que tu vas reconsidérer ce fait de bloquer les applis Google sur le Kindle Fire.  »

Knieriemen n’est pas le seul à avoir noté l’absence des applis Google sur la tablette Fire. Walt Mossberg, dans le Wall Street Journal, écrit :

«  Finalement, alors que la Fire, comme beaucoup d’autres tablettes, est basée sur le système d’exploitation Androïd, Amazon a pris le parti de cacher Androïd. Il évite son interface utilisateur et presque toutes les applis et tous les services de Google, y compris l’app store Google.  »

Mais, pour Mossberg, la raison en est simple :

«  Le logiciel de la Fire est entièrement tourné vers le contenu, vers les applis qu’Amazon vous a déjà vendus et l’achat facile de nouveaux contenus.  »

En cela se confirme ce que j’écrivais il y a quelques semaines : la tablette Fire n’est pas exactement un concurrent de l’iPad, qui est utilisé par certains comme un substitut à l’ordinateur portable. Et ce doit être le cas de Greg Knieriemen, qui, alors, a toutes les raisons de rapporter sa tablette. Pour quelqu’un qui utilise quotidiennement un grand nombre des services de Google, en être privé sur un terminal qui doit rendre des services proches de ceux d’un laptop est insupportable.

Alors que le «  moment ebook  » est tout juste en train d’advenir en France, avec la mise en circulation probable d’un grand nombre de liseuses en cette fin d’année, celles d’Amazon, de Kobo, de Bookeen et d’autres, on voit que l’arrivée aux Etats-Unis des tablettes (Amazon, Kobo, Nook)  n’est pas seulement l’opportunité d’ouvrir la lecture numérique aux livres de jeunesse, aux livres pratiques, aux beaux livres et aux livres enrichis. La Kindle Fire propose non seulement le téléchargement de livres, mais également l’accès à de la musique, des jeux, des films.

La tablette Fire serait-elle simplement une «  machine à acheter  » ? Ce fut l’une des principales critiques adressées à l’iPad au moment de son lancement. Et tout comme l’iPad, elle en est une, bien entendu. Mais pourquoi la société Amazon aurait-elle investi, pour un tel objet, dans la création d’un navigateur web spécifique, Silk, s’il s’agissait  pour elle de proposer une simple  machine à acheter, branchée de manière privilégiée sur sa boutique en ligne ? La tablette d’Amazon est aussi indissociable de son cloud que le sont du sien les terminaux d’Apple. On s’aperçoit que les lignes bougent, encore une fois, et qu’il devient impossible de tracer clairement et surtout définitivement les contours des activités de ces acteurs globaux. Apple, fabricant d’ordinateurs et de logiciels, s’est intéressé à la musique, aux livres, à la presse, au téléphone, à la télévision. Amazon a commencé avec les livres, puis agrandi son magasin en ligne à quantité de produits, ouvert son service AWS, développé des terminaux mobiles, offert des services aux auteurs, embauché des éditeurs. L’opposition tuyaux / contenus perd de plus en plus de sa pertinence, et tout se restructure aujourd’hui d’une manière nouvelle, autour d’acteurs qui investissent toujours plus dans des infrastructures lourdes, d’immenses fermes de serveurs, qui permettent de stocker et  de faire circuler tout ce qui peut se transformer en bits toujours plus vite, toujours plus loin.

La tablette Fire est dotée d’un navigateur web développé par Amazon, Silk, qui inaugure  une nouvelle génération de navigateurs.

Comme l’explique Louis Nauguès :

«  Silk est le premier navigateur qui a été conçu dès le départ dans une logique Cloud Computing, par une entreprise, Amazon, qui est devenue en moins de 5 années le leader mondial des IaaS, Infrastructures as a Service, avec AWS, Amazon Web Services.

L’idée toute simple, mais révolutionnaire est de faire de Silk un « split browser », qui répartit l’ensemble des traitements liés à la navigation entre le poste de travail, Kindle fire, et le Cloud, AWS.

Ce qu’annonce Amazon, et qu’il faudra vérifier, est que cette répartition des traitements est totalement transparente pour les utilisateurs et s’adapte en permanence aux circonstances.

Il n’est pas très difficile de comprendre que les améliorations de performances, en particulier sur des objets mobiles tels que Kindle Fire, peuvent être spectaculaires. (…) le Cloud AWS d’Amazon dispose de connections fibres optiques très rapides permanentes et peut agréger des contenus venant des principaux sites Web en quelques millisecondes.

Si l’on y rajoute la possibilité pour AWS d’adapter le poids des pages et des images aux capacités d’affichage des objets d’accès, les transferts entre AWS et Kindle Fire seront beaucoup plus performants et rapides.

Plus l’utilisateur sera sur un réseau mobile lent, plus la perception d’amélioration de vitesse devrait être spectaculaire.

Le Web est le territoire parfait de la « coopétition », la collaboration entre compétiteurs et Silk le démontre une fois de plus. Amazon utilise pour Silk le protocole expérimental SPDY, substitut de HTTP, proposé par … Google !  »

Jusqu’à Silk, Amazon ne connaissait de vous que votre activité sur son site. Mais à partir du moment où vous laisserez le mode «  split  » du browser de votre tablette Fire activé, nombre d’informations concernant votre surf avec votre tablette transiteront par le cloud d’Amazon.  Jon Jenkins, directeur des développements de Silk, a répondu sur ce sujet  aux questions de l’Electronic Frontier Fondation

«  Amazon nous assure que les seuls éléments d’information concernant le terminal qui seront régulièrement enregistrés sont :

1. L’URL de la ressource demandée
2. La date et l’heure de la requête
2. Un jeton identifiant une session

Ces informations sont stockées 30 jours.  [le site d'Amazon ajoute "généralement"...] Le jeton ne contient aucune information permettant d’identifier un terminal ou un utilisateur, et est utilisé uniquement pour identifier une session. En effet, Jenkins déclare, «  les identifiants individuels tels que les adresses IP et MAC ne sont pas associés avec l’historique de navigation, et sont uniquement collectés pour le cas de problèmes de fonctionnement  ». Nous avons demandé à plusieurs reprises s’il y avait un moyen pour Amazon d’associer les logs avec un utilisateur particulier ou un compte Amazon, et il nous a été répondu que non, il n’en existait pas, et qu’Amazon n’était pas en position de pister les utilisateurs.  »

Selon le blog naked security, la déclaration suivante de Jenkins

«  Les requêtes sécurisées (SSL) sont routées directement depuis la Kindle Fire vers le serveur d’origine et ne passent pas par les serveurs EC2 d’Amazon  »

est  en contradiction avec la FAQ d’Amazon sur son site.

«  Nous établirons une connexion sécurisé depuis le cloud vers le site propriétaire en votre nom pour les requêtes de sites utilisant (SSL).  »

Voilà qui mériterait d’être éclairci. L’amélioration de l’expérience utilisateur est certainement un objectif important, et on sait que chaque milliseconde compte lorsqu’il s’agit d’afficher un site web. Et pour ceux qui n’ont pas confiance dans les déclarations d’Amazon, il est toujours possible de désactiver le mode «  split browser  ». On surfera moins vite alors…  Encore une fois, l’utilisateur se retrouvera devant ce dilemme auquel on a fini par s’habituer : ou bien je renonce à un service pratique, rapide, agréable et tentant, ou bien je laisse un tiers accéder potentiellement à mes données personnelles, un tiers qui me jure, la main sur le cœur, qu’il ne s’en servira pas.

Une bonne nouvelle pour la blogueuse du journal d’une lectrice, et pour tous ceux qui n’ont pas envie de devenir clients à vie d’un seul libraire : sur la tablette Fire, dixit Teleread,  il est possible de télécharger les applications Kobo, Aldiko et BlueFire, qui permettent de lire des epubs. La société Amazon permettra-t-elle à leurs utilisateurs l’achat in-app ? Sera-t-elle tentée de faire comme Apple et de l’empêcher en exigeant de prélever sur ces achats un pourcentage prohibitif ?

Greg Knieriemen

Nuages, nuages…

Il n’est pas question de l’édition, ni, à aucun moment, du livre, dans cet article de the Economist, qui commence par nous parler de Windows 7, dont, je dois dire, je me soucie  fort peu, pas plus que je ne me suis intéressée à Vista dont la seule chose que je peux dire à son sujet est que,  depuis qu’il l’utilise, l’homme de ma vie semble avoir enrichi son vocabulaire de jurons.

Mais le lancement de Windows 7 est présenté, dans cet article, non comme le commencement de quelque chose, mais bien comme la fin d’une époque pour les systèmes d’exploitation, et dans les rivalités qui existent entre les géants de l’informatique. Le centre de gravité, avec le Cloud Computing, s’est déplacé.

«  L’avènement du cloud computing ne se contente pas de déplacer le centre de gravité de Microsoft. Cela modifie la nature de la concurrence au sein de l’industrie informatique. Les développements technologiques ont poussé la puissance de calcul en dehors des hubs centraux : d’abord des  ordinateurs centraux  vers les minis, ensuite vers les PC. Maintenant, la combinaison de processeurs de plus en plus puissants  et de moins en moins chers, et de réseaux toujours plus rapides et doués d’ubiquité, renvoie la puissance vers le  centre en quelque sorte, et même bien au delà, peut-être. Les «  données dans le nuage  » sont, en effet, comme hébergées dans un gros ordinateur  central, sauf que cet ordinateur est public et mutualisé. Et au même moment, le PC est bousculé par une série de terminaux plus petits, comme les smartphones, les netbooks, et peut-être bientôt, les tablettes (des ordinateurs à écran tactile de la taille d’un livre). «  

Il pourrait être tentant de considérer «  l’informatique à la demande  » telle qu’elle est proposée avec le Cloud Computing comme un retour vers  l’informatique dite «  mainframe  », avec ses ordinateurs centraux et ses terminaux. Mais les choses sont cependant bien différentes et la comparaison ne tient pas vraiment la route.

On est bien loin du livre, apparemment. Loin ? Pas si sûr. Car parmi les géants du Cloud Computing, deux ont fait récemment des annonces qui confirment leur intérêt pour le livre :
- Google avec son programme Google Editions, dont le démarrage est prévu courant 2010, j’évoque la chose dans mon précédent billet.
- Amazon, avec l’annonce de son Kindle international, qui vient déjouer les prévisions : il avait été question d’une arrivée du Kindle au Royaume-Uni, suivie d’une ouverture en France et en Allemagne. Cela se fera peut-être aussi, mais Amazon, avec cette annonce, empêche Google d’occuper seul l’espace des médias, qui, ces dernières semaines, font une place considérable à tout ce qui concerne le livre numérique.

Le troisième, Apple, laisse se développer un gros buzz  au sujet de la tablette tactile qui pourrait voir le jour en janvier, et occupe déjà le terrain de la lecture numérique avec le couple iPhone/iPod. Il prend pied aussi dans le Cloud Computing, investissant dans la construction d’un énorme datacenter.

Ces géants de l’informatique et des réseaux s’intéressent à nous. Intéressons-nous à eux, essayons de suivre leurs mouvements, de comprendre ce qui les rassemble et les oppose, les buts qu’ils poursuivent, ce qui les fait courir, toujours plus vite, toujours plus loin.

Un ciel normand

Dan Clancy, directeur de l’ingénierie chez Google, nous donne la vision de Google du futur du livre,  dans cette intervention donnée au Musée de l’histoire des ordinateurs à Mountain View. À  ceux qui s’inquiètent du rôle que pourront jouer les libraires dans un monde où va se développer progressivement le «  cloud publishing  », Dan Clancy envoie un signal qui se veut rassurant :

«  Mais aujourd’hui, les librairies physiques sont une part essentielle de l’écosystème du livre. Et en fait un nombre important de livres sont achetés parce que des gens vont dans des librairies physiques et disent «  hé, je veux celui-ci, je veux celui-là.  »

Et je pense que c’est une erreur de penser qu’à l’avenir, numérique signifiera «  en ligne  » et «  physique  » voudra dire «  off line  ». Parce que s’il advenait que 10% des livres passent au numérique, ce serait vraiment dur pour tous les libraires de maintenir leur modèle économique.

Une partie de notre modèle consiste à imaginer comment nous allons syndiquer à nos partenaires tous les livres récents que nous vendons,  de sorte que chaque libraire puisse vendre une édition Google et trouve un moyen pour que les gens puissent les acheter dans leur librairie «  brick and mortar  ».

Et en définitive, notre projet c’est que vous soyez en mesure de lire sur n’importe quel terminal. Notre projet c’est : quelques uns liront leurs livres sur un ordinateur portable, quelques uns les liront sur un netbook, et d’autres liront sur leur liseuse. Et nous allons travailler avec tout fabricant de liseuse qui veut faire en sorte de pouvoir recevoir ses livres du nuage de Google.

Ainsi, avec ces principes concernant un monde futur, nous sommes en train de construire un monde où il y aura de nombreux acteurs qui revendront des livres, lus sur toutes sortes de terminaux, mais cela sera encore hébergé dans le nuage. Et lorsque nous discutons avec des éditeurs et des libraires, je pense que c’est le bon modèle, parce que nous essayons de faire ce qui devrait être un modèle ouverrt qui encourage la concurence.

Autant de pierres jetées dans les jardins d’Apple et d’Amazon, qui mènent une stratégie bien différente, cherchant chacun à capturer des clients et à les retenir en leur proposant des solutions intégrées et propriétaires. Côté Amazon, une librairie numérique qui compte aujourd’hui plus de 300 000 titres, et une gamme de Kindle, seules liseuses capables de lire ces fichiers.  Côté Apple,  pas encore pour le livre de modèle équivalent à celui du couplage «  iTunes – iPod  » pour la musique. Il y a bien quelques livres dans l’App Store, mais le gros des catalogues est accessible via des applications comme Stanza, (créée par Lexcycle, racheté par Amazon…), qui proposent un accès direct aux livres numériques sans passer par l’App Store. Cependant les supputations vont bon train concernant la tablette Apple, qui devrait sortir à l’automne, et les projets d’Apple autour du livre numérique qui pourraient lui être associés. Et, pendant qu’Amazon nous fait prendre conscience à chacun, à travers un lamentable épisode orwellien, de la fragilité de ce que nous considèrions à tort comme nos «  possessions  » numériques, Google fait ami – ami avec les libraires, et tente de banaliser l’idée d’une forme de cloud-publishing respectant l’écosystème du livre, et en particulier ses acteurs probablement les plus vulnérables, les libraires.

Dan Clancy décrit un univers du livre numérique servi par un seul nuage,  celui de Google. De nombreux revendeurs, et des terminaux variés, certes, mais qui tous s’approvisionnent auprès du gros nuage de Google. Et si les éditeurs souhaitaient héberger eux-mêmes leurs contenus ? Et s’ils voulaient bien du «  cloud publishing  », mais à condition que la concurrence ne se limite pas aux revendeurs, mais qu’elle s’applique aussi à l’hébergement et à la distribution des livres numériques ?  Non pas un seul gros nuage, mais plein de petits nuages, comme ceux d’un ciel normand.